Boston
Médical Library
8 The Feisiway
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MÉMOIRE
SUR LA PESTE,
QuJj en ijyi j ravagea l'Empire de Ruffle , fur-tout
Mofcou y la Capitale y & oit font indiques les
Remèdes pour la guérir ^ & les moyens de s'en
préferver.
Par^ M. D. S a m o ï l o w i t 2 j,
AflefTeur des Collèges de S. M. I. de Tontes-les RufÏÏeS,,
Dofteur en Médecine , Chirui,2;ien-Ma]or du Sénat de
Mofcou, Membre de la Commifllon concre k Pcfle dans
la même Ville, Aflocié des Académies de Dijon. & de
Nimes , du Collège Royal des Médecins de Nancy, &
du Mufée de Paris, Correfpondant de l'Académie Royale
de Chirurgie de Paris, des Académies de Touloufe & d©
Padoue.
Dédié a Sa Souveraine
CATHERINE IL
A PARIS:,
Chez • L E G L E R G , Libraire , Quai des Auguflins^
à la Toifon d'Or.
_ j Libraires , Commiflaires
Chez M. W I L K o xs' s K y , f ^s l'Académie Impériale
A Moscou, I J','= Sciences de Saint-
Chez M. BoRissiAKOw,
pLterfbourg.
M. DCC LXXXIII.
Avee Approbation O Privilège du Roi,
//•H/IL.
A SA MAJESTÉ IMPÉRIALE
CATHERINE II,
Souveraine de Toutes-les-Rufîies , &c. &c. &cc.
M
ADAME,
Le Mémoire que je publie aujourd'hui^
fur la Pejle qui, en tyyi y affligea V Em-
pire de RuJJle y ù particulièrement MofcoUf
VOTRE Capitale y ne pouvait paraître avec
plus de fplendeur 6» d^ authenticité pour mes
recherches y que fous les Aufpices de votre
Majesté Impériale , Mère hienfaifantc
de tous les Peuples que la Providence a
a ij
iy É P I T R E
ajjujettis à fa domination , ù confiés à fes
foins.
Ce fut alors y Madame , que , par une
tendre foUicitude , vous montrâtes à Votre
Empire , même à V univers entier , que les
Princes doivent être comme autant de di^
vinités hienfaifantes fur la terre. En effet ^
fi malgré les ravages j que ce fléau deftruàeur
caufa alors , dans plu/ieurs parties de vos
vafies Etats , des milliers de vos fujets n'en
ont pas été. viàimes y c^cfi à la fageffe des
différentes ordonnances émanées du cabinet •
de VOTRE Majesté Impériale , qu^ ils font
redevables de la lumière dont ils jouiffent
^.Hcore.
Encouragé par les bienfaits que votre
Majesté Impériale daigna dès-lors ré^
pandre fur moi , je me fuis livré avec une
forte d'' emhoufiafme , comme témoin ocu-
laire j comme coopérateur même , de tout
ce qui fe fit , dans ce temps de détreffe ,
pour la guérifon des malheureux pefiférés ^
DÉDICATOIRE. v
a faire , fur ce fujet , des ohfervations , que
je me crois obligé de rendre publiques. Uon
ne f aurait trop multiplier les moyens de di*
minuer la femme des maux qui affligent
r humanité ; &' c'^eji rendre un fervice effen-
îiel aux hommes , que de les inftruirc de ces
moyens^
Ceji dans ces vues y Madame y que,
pour publier ce Mémoire , avec le mérite
dont il peut être fufceptible , fai cru devoir
le décorer du Nom Augujie de votre
Majesté Impériale , perfuadé qu^EiLE
voudra bien pardonner cette liberté à unfujet
fidèle 6* refpectueux , G* qu^EiLE daignera ,
peut-être , jetter EiLE-même un regard fa^
vorablefur ce faible témoignage de mon r^ele
& de mon dévouement au fervice de Ma
Souv ERAiN E ) & au bien-être de ma
Patrie,
Dès ma plus tendre jeune ffe ,f ambitionnai
la gloire de lui être un jour utile. Cette am-
bition^ la feule ^ peut-être ^ dont un honnête
vj É P I T R E
homme puijfe faire Paveu fans rougir , je
Pai vue heureufement fécondée , par des en-
couragemens en tout genre , fruits de la
hienfaifance de votre Majesté Impériale ;
titres j honneur , penfions j tout a été' accordé ^
fi-non à mes talens , du moins â mon ^ele.
Mais de tous les bienfaits dont je me fuis
vu comblé y avant mêwx que je puffe ou que
j^ofajfe y prétendre , il n'en eft point , per-
mette^-moi _, Madame , d^en faire Paveu ,
qui put flatter davantage mon ambition ,
qui contribuât tant à P accomplijjement de
mes vœux y que la permijfion d^ aller puifer
de nouvelles connaijfances che^ P étranger ^
ou y reàifier celles que je pouvais avoir
acquifes.
Conftamment occupé de mon objet , j^ai
tâché de profiter de cette faveur de Mon
Auguste Souveraine ^ pour rapporter dans
ma Patrie le réfultat de mes voyages , de
mes études , des lumières que j^ai puifées
dans la converfation & la correfpondanct ■
D É D I C A T G I R E. vij
littéraire des favans & des maures de Part,
que je prends la liberté de mettre aux pieds
de Catherine IL
. Puijfe mon travail, Madame, mériter
Vapprohation de Votre Majesté Impé-
riale ! De tous les encouragemens qui
pourraient aiguillonner mon y^ele , cejl^fans
contredit , celui que j'' ambitionne avec h
plus d'ardeur.
Je fuis avec les fentimens du plus profond
refpeâ, & la plus parfaite foumiffion ^
MAD AME,
De Fûtre Majesté Impériale ^
Le très-Iiumble , très-
Paris, U'r^Août IJS3, obéiflant, & très -fidèle
fujec ,
D. Samoïlovixz.
Defcends du haut des deux , augujîe vérité ^
Répands fur mes Ecrits ta force & ta clarté,
Henriade, Chant I".
JFANT-PROPOS,
AVANT-PROPOS.
Xj'Û u V R A G E , que je publie aujourd'hui , ne
comprend que ce , dont j'ai été témoin oculaire ,
& ce dont j'ai moi-même réitéré les expériences.
J'ai vu j d'aufli près que perfonne , les effets du.
redoutable Fle'au de la Pefte , dont j'ai entrepris
de parler j mais comme il y a eu , depuis plufieurs
Siècles _, tant d'opinions différentes fur cette cruelle
Maladie .y je ne faurais m'empêcher d'en propofer
de contraires à celles d'une foule d'AuTEURs , qui
en ont beau-coup parlé. Le point efl , i°. d'avoir
la vérité pour guide j 2°. de la fuivre fidèlement.
C'eft en quoi j'ai tâché d'être irréprochable, dans
la Defcription que je fais de cette maladie.
Il femble d'abord que , d'après la décifion de
tant d'AuTEURS , il n'y ait plus rien à délirer fur
cette matière : cependant j fi l'on excepte quelques
modernes , ils font tous fondés fur des Obferva.tions
fans vraifemblance. Je ne parlerai point ici des
prétendues malignes influences des aftres & des
comètes , fuites infenfées d'un délire aflrologique ,
qui ont fi long-temps impunément infulté au favoir.^
mais que doit- on penfer aujourd'hui des vifîons -de
Forejius {a) f Ce favant a fouvent vu tomber du
(a) Voyez Op. Med. Tora. I , Libr. 6 , Obfervat. p de
Pefte Delplienfî, pag. ip$.
b
X AVANT-PROPOS.
feu & même des étoiles , fur des maifons ; d'où
il a conclu la formation du miafme peftilentiel
dans l'atmofphere. Quand Schrdber nous alTure (3)
que, dans les lieux infe6tés de la Pejle^ les oifeaux
ne volent plus , parce que VAir eft alors tout-à-fait
corrompu , ce qui ne peut-être ( c ) j quelle foi
doit-on ajouter à de pareilles ailertions ? Difons
que les rêveries , dont ces Ouvrages font remplis,
conviennent plutôt à un peuple fuperftitieux , qu'à
des favans.
Elles ne peuvent donc fervir de guide aux Mé-
decins _, fi malheureufement la Pejle vient à régner,
ni de relTource au vulgaire , dont elles favorifent
les préjugés. Que dis-je ? En recherchant la caufe
de cette Maladie dans le firmament & dans les
aftres 5 n'eft-ce pas la faire envifager comme un
Fléau redoutable , qui rient à des révolutions opé-
rées dans le fyftême du monde , & faire naître
dès-lors dans le cœur des peuples , des fentimens
de frayeur qui en multiplient les ravages ? Ne
vaudrait-il pas beaucoup mieux leur relever le cou-
[b) Voyez Obfervat. & Cogitata de Peftilenc. quae annis
173 8 &-3$i , in Ucrainia Grafîata eft , pag. 6, Obfervat. j ,
Corfe£tar. j.
(c) Voyez ci-deffous le xv\ §. de la Première Partie,
& dans Ma Lettre à l'Académie de Dijon , avec Réponfe à
ce qui a paru douteuï dans Mon Mémoire liir l'Iuoculaiion
de la Pefte, &c. r Article 1". & \\\
JFJNT-PROPOS, xj
tage , en leur démontrant , par des Ohfervatïons
iimples «Se naïves , jufqu'd quel point on doit s'op-
pofer à une maladie iî cruelle , 6c par quels moyens
on peur en empêcher la Propagation}
Il y a un moyen bien fimple de détruire tout-
â-coup les préjugés j c'efl de faire voir que XAtmof'
phcre ne contribue en rien à la nailTance, ni aux
progrès de la Contagion peftilentielle : dès-lors les
aftres & le firmament doivent , à plus forte raifon^
£tre exclus du nombre des caufes qu'on lui pro-
digue. Or , il eft certain que la Pejie ne fe déve-
loppe , (Se ne fe propage que par le Contact j ainfî
que je le démontre dans Mon Mémoire ; mais dès
qu'une fois le J^irus s'eft ainfî infînué dans la maiïe
des humeurs , il les dénature , en leur donnant un
caractère fingulier de putridité , auquel VAir n'a
pas la moindre part. En effet , fî l'on confidere le
cadavre d'un peftiféré après une m^aladie à^fix ou
fept jours , ce cadavre n'exhale pas la moindre
foëtidité ^ mais toutes les articulations en font û.
foupies , qu'on en peut mouvoir , à fon gré , tous
les membres [d). Les différentes parties du corps
qui ont pofé fur quelque furface folide, deviennent
d'une couleur violette. Cependant ces imprefîîons
violettes , que quelques Auteurs ont prifes mal-
à-propos , pour des Signes caradériftiques de la
Pefte 5 & qu'ils ont nommées Vibiccs _, n'onc
(iy Voyez ci-deffousle vi^.§. de- la Seconde Partie.
xij AVANT-PROPOS,
jamais caradérifé la Pejie^ & ne font point de feS*
Signes externes (^) , puifqu'ils fe retrouvent après
d'autres Maladies putrides. Si l'^ir était le véhicule
de la Pejle^ il n'y aurait pa^ , dans une grande ville
«mpeftée , un citoyen , qui pût fe garantir de la
Pejie^ tan<lis qu'il fuffit, pour s'en garantir, de ne
rien toucher qui ait fervi aux Pejliférés ^ fîit-on même
au plus fort degré de l'invafion de la Pejle. C'eft
dans ce xviii^ Siècle , le plus éclairé , que nous
avons découvert que la Contagion de cette cruelle
maladie ne peut être attribuée à aucune qualité
ni de l'atmofphere , ni des alimens , & que la
Pejle ne nous infecte jamais que par le Contact.
Mais, dira- 1 -on, la Pejle ne peut fe multi-
plier que par les miafmes peftilentiels : or , tout
miafme n'eft autre chofe qu'une fubftance véné-
neufe invifible , qui fe foutient & fe répand dans
l'air Le preftigé de ce raifonnement , qui
pourrait féduire, fe diilîpe d'abord, lorfqu'on veut
tant foit peu l'approfondir. Car enfin , que les
qualités phyfiques de VAir changent , que la rigueur
de l'hiver vienne à l'engourdir , ou que des vents
tumultueux fecouent l'atmofphere au loin , les
miafmes difparailTent , ou font tranfporcés ailleurs
avec leur fuite j tandis que la Pejle ne fufpend
point fes ravages , dans aucune de ces circonf-
tances (/). De plus, tout miafme eft nuifible
(£) Voyez ci-defTous le VII^ §. àt la Seconde Partie.
(/) On doit cependant ici comprendre que la Pe/ie ,'
AFANT-P RÔP os, xuj
a nos corps , non par le Contact j mais par YAir
même ; Se en cette qualité , il diffère de la Con-
tagion _y quoique plufieurs Auteurs confondent
l'une & l'autre qualité.
Comment fe propage-t-elle donc au moyen du
Contact j S: que doit-on entendre par Contagion ?
Toute Contagion eft-elle animée, & chacune a-
t-elle fon efpece particulière de petits Animalcules _,
qui la produifent & la multiplient ? Je ne .fais trop
que répondre. Cependant il paraît très -probable
que la Contagion eft le réfultat de différentes fubf-
tances combinées enfemble de façon à ne point
tomber fous nos (ens ; mais qui communiquent ,
a nos corps , leurs propriétés nuifibles. Certaine-
ment le Firus variolique , vérolique , calleux, pef-
tilentiel , celui de la rougeole , &c. paffent d'un
corps à l'autre , par contagion : ils ne fe commu-
niquent pourtant pas à la manière des efprits....
La matière contagieufe efl-elle donc une fubftance
depuis qu'elle a déjà commencé fes ravages , ne fe décruic
jamais, en quelque temps ni en quelque lieu que ce foit,
quelques efforts qu'on faffe , fans qu'elle aie parcouru fes
eroLs citgrés. Mais après qu'elle l'aura fait, moyennant des
Dépuratoires propres â ce fujet, on peut fi favorablement dé-
truire tout le Venin de fa contagion , qu'elle ne peut plus
renaître. C'eft ce que prouve la l'efie de Mofcou , qui n^a
pas duré plus de douie mois, (voyez ci-defious le xxxi*.
5. (^la Première Partie) & qui n'a plus reparu.
; b ïij
xlv A rA NT^PROPOS.
corporelle , qui fe joint à d'autres ? . . . C'eft ce
que nous ne favons point j 8c fi l'on veut la ciaflTer
dans la fphere des caufes morbifiques, il faut, ce
me femble , la regarder comme une caufe occa-
fîonnelle , Caufa Procatarclica j des maux qu'elle
produit, puifque fans la caufe antécédente, Caufa
Pro'éoiimena j la caufe occafionnelle n'a pas lieu.
Quelques Auteurs ont confidéré \qs' Conta"
g'ions comme autant de propagations des Anima/-'
eu/es j & ont conclu, par dQs expériences bien des
fois réitérées , à l'aide du Microfcope j que toute
Contagion j quelque terrible qu'elle foit , doit fon
exiftence , fa multiplication & fa célérité à leur
prodige. Ils prétendent démontrer la vérité de leur
opinion , par la propagation des Poux ; & pour
lui donner plus de poids en la généralifant , ils
. pafTent des maladies pforiques aux maladies con-
tagieufes quelconques , ' fans excepter même la
contagion vénérienne Je croirais abufer de
la raifon , fi je l'employais à combattre le but que
l'on donne à ces légions innombrables d'Animal"
cules , que les Microfcopes découvrent dans les
fubftances qui fe décompofent, &c. Qu'on prenne 5
en effet , le moindre filament de gelée , Muci feu
GdatiuA j qu'on le mette dans de l'eau pendant
quelque temps , qu'on l'examine avec un Microf-
cope j on y découvrira , fans doute chaque fois ,
une foule de petits êtres organifés , qui ont une
A FANT-P RO P os. xv
forme de un mouvement très-viiîbles (*) ; tel que
l'œil armé en découvre dans le Pus variolique , &c.
Perfonne cependant n'airurera que ce filament gé-
latineux foit une matière contagieufe \ preuve que
toutes les Contagions nous font encore incompré-
henfibles.
Ce n'eft donc point par des Animalcules _, ni
même par des Molécules fenfibles , qu'agilTent les
contagions : celle de la Pejle encore moins que
toute autre. L'obfervation nous a appris que les
Semences invilibles de celle-ci , fe nichent dans
des corps folides , qui peuvent les conferver long-
temps ; ce font des hardes , des laines , des balots
de marchandifes , &zc. ( g ) renfermés dans des
magafins , ou dans le fein de la terre. Si le malheur
veut qu'on touche à ces corps , le germe fatal ,
qu'ils contiennent , s'infinue par nos pores ,. & la
Fejle renaît. Cependant , fous cette condition ,
comme je l'ai déjà dit , qu elle ne renaît pas de
VAir ^ comme quelque Maladie contagieufe par le
miafme , mais du feul Contact : puifque , pour que
la Pejle renaifTe après plufieurs années, il faut que
la première perfonne empeftée ait touché une ma-
tière contenant le J^enin peftilentiel j autrement
elle ne peut jamais renaître.
(*) Voyez M. Terechowsky , DifTertar. Inaugurai.
ZooLogico-PliyJiologica de Chao Infufofio Linnœl , &G.
Argentoratidefenfa, anno 1775.
(|-) Voyez ci-deflbus le iv'. §. de la Première Partie,
b iv
Tevj J FANT-P ROP 0&.
Quant à ce que le Germe de la contagion peut
fe conferver long-temps dans des hardes , &c^, c'eft
ce qu'on peut voir dans un Recueil de divers
Auteurs [h): favoir, Von-Helmont aiTure qu'une
perfonne contrada mi Charben à l'extrémité du
doigt , pour avoir touché des papiers imprégnés
du virus peftilentiel. Un Charbon furvint égale-
ment au pied d'un homme , pour avoir marché fur
de la paille pénétrée huit mois auparavant, du
venin de la Pefte ( i ). Des oreillers ont reproduit
la contagion peftilentielle , fept ans après avoir été
infedés (/(:). Je pourrais citer encore nombre de
faits de cette nature , s'il était nécelTaire , & je
Xerai volontiers de leur avis , quand on conviendra
que ce n'eft que parce que toutes c^^ matières con-
tagieufes ont été, tout ce temps, enfermées dans
quelqu'endroit , & qu'elles n'ont pas été expofées
à l'air j puifqu'il fuffira d'obferver que cette funefte
reproduction ne peut jamais avoir lieu, fi cq^ corps
empreints y ont été , tout ce temps , expolés , ou
purifiés par les Fumigations propres à ce fu jet (/) j
(A) Voyez Rapport fur plufieurs Qtieftions propofées
a la Société Royale de Médecine de Paris, par l'Ambaf-
fadeur de la Religion , &c. pag. zo , imprimé à Malte , ea
3781.
(i) Diemerbroeck, de Pefte.
(/^) Alexandr. Benedictus , TmTiuI. Peft.
( l) Voyez ci-delTous le xi% §. de la Troifîeme Farde $
J rJNT-P ROPOS. xvij
car alors , le Flrus eft détruit. C'eft pourquoi ,
d'après une telle remarque , on ne doit pas con-
clure que r^irpuilTe ctre le véhicule de la maladie;
puifque c'eft lui au contraire qui l'anéantit, en
abforbant , pour ainli dire , toute la force du Venin
qui peut produire la contagion. S'il n'en était pas
ainfî , comment les Royaumes , qui confinent à la
Turquie :y fe préfeiTeraient-ils , par le moyen des
Quarantaines j ou des Lignes j que l'on établit ?
UAir ne reconnaît point ces efpeces de barrières.
Il faut donc conclure que le Venin de la contagion
peftilentielle n'infeéle perfonne , par VAir ; mais
que la Pejie tranfporte Ton virus , d'un corps em*
pefté à un autre fain , immédiatement après le
Contact.
Il eft vrai que la Pejle eft la maladie la plus
terrible pour le genre humain j il eft aufli très-
vrai qu'elle ne peut naître d'elle-même dans aucun
Royaume Européen j mais que , quand elle y exifte,
c'eft qu'elle y a été apportée à' Ethiopie ^ à'Egypte^
ôcc. {m). C'eft pourquoi, il ferait dorénavant
utile pour Conjlantinople même , & pour les autres
contrées de cet Empire , d'expofer à l'air & aux
vents , non-feulement les hardes qui ont fervi aux
Pejiiférés j mais encore les marchandifes que œttQ
Capitale tire d'Egypte & d'Ethiopie , où la Pejîe
& dans Mon Mémoire fur l'Inoculation de la Pefte , &c.
imprimé à Strajvourg en 1781, pag.__30, 31 & 31.
(772) Prcsper Alpinus, de Medic, iEgyptior. •
xvllj JFANT-PROP os.
règne C\ foiivent. Celle du xvin*. Siècle , qui i.
fait périr tant Je monde dans notre Empire [n)^
a autant dû fon exiftence au tranfport àes hardes
& des effets de commerce , qu'à la marche des
troupes. Après avoir repris naifTance en Valachie y
lors de la conquête de Jourgea ( o ) , elle fe ré-
pandit jufqu'à Mofcou {p) , par l'impoilibilité
d'établir des Quarantaines ^ mais ces Quarantaines
une fois établies , le virus de la contagion pefti-
lentielle ne put franchir les limites que lui avait
fixées le Gouvernement j ôc Saint-Pétersbourg fut
a l'abri de fon invaiîon. De pareilles Précautions
garantiraient fans doute la Turquie j & peut-être
\ Ethiopie elle-même. Car enfin , un tel Virus con-
tagieux ne paraît pas devoir y naître plutôt qu'ail-
leurs , & les raifonnemens que nous faifons de la
Turquie j par rapport à nous , & de V Ethiopie
relativement à la Turquie ^ ne perdent rien de
leur force : car , li la Pejle ne peut naître de VAir
en Europe , comme il eft déjà prouvé par les obfer-
vations , ne pourrait-on pas conclure , avec vérité ,
que celle d'Ethiopie & d'Egypte, n'y doit pas naître
d'elle - même , mais qu'on l'y apporte de quel-
qu'autre partie du monde , & qu'elle a peut-être >
dans cette partie du monde , quelques Semences
[n) Voyez ci-deiTous le x x x i'. §. (îe la Premieïe
Partie.
( o ) Voyez au même endroit , le vi'. §.
{p) Voyez au même endroit , le xxv*^. $.
A VA NT-P R O P O S. xlx
qui nous font encore inconnues , comme le Virus
vtTolique qui a été apporté en Europe, ôc qui exifte
déjà, dans cette partie du monde, depuis trois
Siècles^ en le reproduifant à chaque inibnt? Pour-
quoi ne devons-nous pas fuppofer, &c même avec
vérité , que la Pejle y fut aufli apportée d'une autre
partie du monde ?
Prosper Alpinus prétend que la Pejle vient
chaque année en Alexandrie , aux mois de Juillet
de à' Août j parce que les eaux des marais d'alen-
tour , qui ne font plus que croupir , depuis que
celles du Nil font rentrées dans leur lit , exhalent
des vapeurs putrides & infectées , qui y caufent
des fièvres peftilentielles [q]. D'autres Auteurs
ajoutent qu'en différents endroits , après les grands
débordemens , les eaux de la mer refluant laifïènt
quelquefois à fec des poifïbns énormes , comme des
baleines 5 &c. (r), & que ces poifTons tombant
à la longue en pourriture , corrompent l'armof-
phere, & rendent l'air contagieux & peltilentiel....
Tous CQS récits , & plufîeurs autres fem-blables ,
font entendre que la Pejle provient de la corrup-
tion de l'air. Qu'il fe corrompe, à la bonne heure,
j'en conviendrai volontiers \ mais qae cette cor-
ruption engendre la Pejle ^ c'eft ce qui paraît, au
-(:?) Voye-^ H. RuT2Ky, Didetcar. Inaugural. Medic.
de Pefte. Argenioiaii dcfenfa, anno 178 1 , pag. 5 , note k.
(r) Voyez H. RuTZKY , dans le même Ouvrage, la
mêoie page, note /.
XX JFJNT-P ROPOS.
premier coup d'oeil , contre toute vérité , & je
n'en conviendrai jamais j car , fi la Pejle pouvait
provenir de la corruption de l'air , & que cctiQ
corruption engendrât la PeJle d'une telle ma-
nière, combien, n'y a-t-il pas, en Europe,
d'endroits marécageux que le foleil defleche en
été , & qui exhalent au loin une vapeur Méphi-
tique ^ fans que la Pejle y ait jamais paru? Il y
a plus : dans la dernière guerre avec les Turcs _,
après les batailles, l'une près de Ckot^i/Uj l'autre
près du Kagoul {/) , le champ de bataille fut
couvert d'ennemis ; quoiqu'enfuite on les eût en-
terrés dans une même folle , comme ils le furent
en grand nombre , parce que les chaleurs étaient
alors excelfives , l'^ir qui entourait la folfe , ré-
pandait au loin une puanteur fi infede , qu'on
pouvait à peine y pafler. Si l'^ir j dans les endroits
ci-dellus dits, produit la Pejîej pourquoi cet j4ir
fi fétide , fi mal fain , peut-être même plus que
tout autre , & qui était au même degré de chaleur
que celui qui engendre hPeJle; pourquoi, dis-je,
n'a-t-il caufé la Pejie à perfonne de ceux qui furent
fouvent obligés d'y pafler ? Au mois de Septembre^
toute l'armée pafla près de ce dernier endroit , &
n'elTuya aucune atteinte de la maladie. De -là,
fans alléguer plufieurs autres faits de cette nature ,
on peut conclure, avec certitude, que ce n'eft pas
(/) Voyez ci-defTous dans le vu*. §. de la Première
Partie , note &>
j4 FANT'P ROP os. xxj
VAlr qui engendre la Pejlc^ qui vient de la Turquie
en Europe j mais qu'elle a quelques Semences parti-
culières de contagion. La Pejîe de cette nature ne
provient nulle part, comme je l'ai déjà dit, que du
Contact à quelques matières imprégnées du Firus
peftilentiel, quoiqu'elle puifTe être tranfportée bien
loin avec ces matières (r) , ce ne fera pas cependant
VAir qui la communiquera : de même , quoiqu'elle
fifle par- tout les ravages les plus cruels, cependant
elle ne les fait , ni elle ne s'augmente jamais par
VAir^ comme l'on prétend. Je ne contredis pas que
VAir corrompu par les accidens deiignés ci-defTus ,
ne puiffe caufer quelques Maladies épidémiques
très-contagieufes [u) ^ de que les Auteurs par-
lent de Fièvres de marais , de prifons j d'hôpitaux ,
&c. qui doivent leur exiftence à des exhalaifons
putrides , dont VAir fe charge j mais je prétends
qu'on ne doit pas les nommer Pejle j parce qu'elles
ont des Symptômes ôc un caractère tout-à-fait par-
ticuliers qui les diftinguent , de m^ême que leur
manière de fe multiplier. Rien de tout cela^ je
le répète encore , ne leur efl: commun avec la
Pejie^ dont la Marche eft finguliere (v) , les Symp^
(t) Prosper Alpinus , de Medic. ^gyptior.
(u) Voyez dans A/^ Lettre fur les Expériences des Prie-
rions Glaciales pour la Guérifon de la Pefte , &c. imprimée
à Strafbourg en 1781, pag. 9 , note i , & ci-deiTous dans
la Première Partie , pag. 41 , 43 & 44.
(v) Yoy-ez ci-defîbuj le v*. §. de la Seconde Farcie.
xxlj J FA NT - P RO P OS.
cornes inrernes uniques ( w ) , les Signes externeS^
très-caradériftiques ( a* ) , de la produdion par le
Contact 3 d'une manière qui nous eft prefqu'encore
entièrement inconnue , mais tout-à-fait propre à
cette feule efpece de Maladie. A cet égard , je
foutiens que VAir ne peut jamais produire la Pejle^
en quelque lieu que ce foit j mais que les matières
empoifonnées de fon Venin contagieux , la repro-.
d-uilent par les Attouchemens.
Telles font mes idées fur la reproduction de
la Pefie j idées qui me font venues de celle de
Mofcou j comme n'y étant pas engendrée de VAir.
Il eft donc très-probable qu'elle ne provient de
VAir ni dans V Ethiopie ^ ni dans V Egypte ; mais
qu'on y apporte fon germe , fans que nous fâchions
d'où il provient , ni de quelle nature il eft. C'eft
pourquoi , il ferait à fouhaiter pour le genre hu-
miain , que quelque homme de l'art , fenfible aux
maux qui l'affligent, pénétrât jufqu'au centre de
{'Ethiopie pour l'examiner de plus près , étant
préalablement rempli d'idées vraies fur fa nature,
fes fymptômes Se fes fignes , telles que la Pe/Ze de
Mofcou , clans ce xviii^. Siècle, nous en afait naître.
Peut-être approfondirait-il la vraie caufe qui la
produit & la multiplie ; au moins achèverait-il de
dépouiller les Defcriptions qu'on nous en adonnées,
d'une foule de rêveries qui obfcurcilTent les dé~
( H' ) Voyez le vi^. §. de la même Partie.
{x) Voyez le vu'. §. de la même Farcie.
A rJNT-P ROP os. xxllj
couvertes déjà faites fur cette matière importante,
& qui retardent toujours les progrès des moyens
curatifs. Après une telle Dcjcjipdon ^ toutes ces
erreurs répandues dans tant de Livres feront abo-
lies , (Se la Médecine découvrira fans doute un
moyen fur pour la guérifon de la Pejle.
J'ai divifé ce Mémoire en Trois Parties _, à
deffein de bien détailler cette matière. Mes Lec-
teurs n'y trouveront ni énergie, ni éloquence;,
j'efpere pourtant qu'ils me pardonneront comme
a un étranger dans cette langue. Je les prie de
vouloir bien négliger ce qui leur femblera de
trop , de bien examiner la matière , fur-tout celle
qui eft tout-à-fait nouvelle , & d'y jetter un regard
favorable ; regard qui fera pour moi & pour mes
Confrères compatriotes , un puillant aiguillon qui
nous preifera toujours de mettre au jour quelque
chofe de nouveau.
Si je parle beaucoup , fur - tout dans les Notes
de la Première Partie , de chofes qui ne regardent
pas tout-à-fait notre matière , comme des foins
que prirent , dans tout ce temps fi malheureux ,
Notre Auçufte Souveraine Catherine-la-
Grande, tous fes Miniftres qui contribuaient
à fes voeux , ainfi que mes Confrères j qui fe diftin-
guaient par leurs travaux & leurs foins pour le
bien-être de la Patrie j de quelques détails relatifs
aux établiifemens , & enfin de quelques defcrip-
tions hiftoriques de notre Empire , ce n'eft que
par amour patriotique & par feniibilité pour mes
xv^v J FANT-PROPOS,
Confrères vrais patriotes j car , quand je vois plil-
fîeurs Etrangers qui fe mêlent de faire quelque
détail de notre Empire , &c. ( j ) , & qui , après
y avoir long-temps féjourné , ne favent pourtant
rienj indigné de leurs narrations injuftes (*), j'ai
cru devoir mettre au jour une fidelle defcription
de toutes les chofes qui me paraiiTent intéreiTantes
6c curieufes.
Eniin , j'ofe prévenir mes Lecteurs , que tout
ce que contient ce Mémoire ^ ne provient ni de
quelques Ouvrages étrangers, ni d'aucuns entretiens
particuliers , mais de mes propres Obfervations • de
fî MES Lecteurs y trouvent quelqu'utilité pour le
genre humain , leur approbation me flattera infi-
niment. Je donne la matière telle qu'elle eft dans
fa pure nature, c'eft ce que j'ai vu & bien fcruté
pendant dou:(^e mois confécutifs { ^ ). Qu'il eft trifte
d'être le fpedateur du funefte fort de fes fem-
blables ! Plaise a Dieu que ce faible &c premier
elTai de mes travaux foit utile au genre humain !
C'eft mon unique but 6c mon unique contente-
ment.
(jy) Voyez C. de Mertens , Obfervat. MeJic. de Febr.
Puirid. de Pefte, &c. pag. 86.
(*) Voyez ci defîbus dans le xii*^. §. de la Troifieme
Partie , pag. z6o , note c
(r) Voyez ci -defîbus le x x x i'. §. de la Première
Partie.
MÉMOIRE
MÉMOIRE
SUR
LA PESTE DE MOSCOU
En ^77^*
XKisssBsss&TŒKragBasiegs^iiXB&ffîssc
jiiiattotaBéay
PREMIERE PARTIE.
De P Origine & de F Entrée de la Pefîa
dans r Empire de Ruffle : qu^elle n'exifte ^
ni infeâe -point par /'Air \ mais par le.
feul Contad : qu''elle rie nous tue jamais
comme /'Air Méphitique : que celle , qui
efl propre à nous empejler ^ n'empejie
jamais les autres Animaux , & vice
versa. Ënjin , de tous les Arrangemens
pris à Mofcou , contre cette Maladie ,
par le Sénat ^ par [on Altejfe le F rince
d'OxXo-w y par la Commifïion contre h
Pejîe , &c.
r
A
UTANT qu'on en â pu trouver des Preuves
certaines , ce xyiii^. Siècle a vu la Pejie ravageï
A
% ■• Mémoire fur la Pejie de Mofcou ,
TEmpire de Ruiîîe pour la tro'ijiemc fois. Elle le
ravagea, pour \a première fois .^ dans le Siècle précé-
dent, & alors cette cruelle Maladie affligea Mofcouj
la Capitale , ainli que beaucoup d'autres Villes &
Villaees , de la manière la plus horrible. Elle re-
parut en l'annce 1 7 3 8 &-3 9 , pendant que 1 iimpire
de Rulîie était en Guerre avec les Turcs ; mais lans
pénétrer ailleurs que dans la Petite-Ruliie , VOu-'
kraine j aux environs à^Poltawa [a). Nous touchons
de près à la Troijieme Epoque , où elle renouvella
£qs Ravages j ce fut en 1 77 1 .
§. I I.
Cependant fes dégâts ne furent jamais plus affreux
qu'au XV 11^. Siede. Ce qui le prouve , eft une
Lette-e écrite par les Boïarins (b) de la Capitale
au Tfar (c), Alexis Michaïlovvitz , lorfque Sa
Majefté aiîiégeait la Ville de Smolensk {d) eu
1654. Cette Lettre , qui kii fut adreffée par le
Knïafe (e) Michel Pétrowitz Pronsky, & autres,,
eft conçue en ces termes ;
(a) Ville dans la Petite-RufTie , VOukr^ne , Se Réfidence
d'un Régiment des Pi.jius^ners , de ce nom. Elle eft (àtuée
fur la Rivière de ^orshlo , & connue dans route l'Europe
par la Bataille entre Sa iMaj'efté Pierre le-Grand, Em-
pereur de Toutes-les-Rulîies , & Charles XII , Roi de
Suéde. V'oyez MM. Polouktn & Muller , dans leur
DJdtionnaire Géographique Rufle , page 157.
[h) Boïaiin, Ancien Nom des principaux Seigneurs -de
RufTie.
(t ) T/^r, Ancien Nom des Rois de Rufî;e.
{d) Grande & forte Ville de Ru/He, (uuée fu;- la rive
droite du Niepper, ou Bonjilienes.
(c-) Kniujc J (igniiie en Langue Ruiïe un Prince ^ Michel^
Pt^mkT'e Punie, 5
,. A Sa ^laj^flé le Tlax Alexis Michailowïtz ,
Grand-Duc , & Souveoin de Touces-les-RulIies,
Grande , Petite , Se blanche. Nous , Sujets de Sa
Majellc , Michel Pronsky , & autres:
« En diiTcrentes dates du Mois de Juillet ^ ainii
5> que. du Mois ^Acùt de l'année palTée , nous ,
>3 vos Sujets , avons déjà eu l'honneur d'écrire à
5> V o TRE Majesté, que pour nos Péchés , le
35 Peuple meurt fubitement , & en grande quantité
5> dans la Capitale , ainii que dans tous \qs envi-
3> rons : le même lort ell arrivé dans nos maifons,,
3> ainii nous, vos Sujets, les ayant quittées , nous
3' nous ionimes retirés dans la Capitale. Et , en
5» ctx.\.Q année , depuis lejour de la S. Simeon (/) ,
i? la Pefte a augmenté de jour en jour, encore plus
» cruellement , its ravages \ de forte que dans la
>j Ville , ainii que dans tous les Fauxbourgs , il ne
3> refte de nos Chrétiens qu'un très-petit nombre.
î» De tous les Stréléts [g) de Vos fix Prikafes (k)j,
s> il nen relie pas un feul. ..» Ainii 5 nous n'avons
3> perfonrie:.qui puifTe monter la Garde de Votre
5> Majesté : les Golowis (i ) des Stréléts , les Sieurs
3> de Kakowïnsky _, & de Goropkm font morts ,
" ainii que prefque tous leurs Sotniks ( k ). On ne
Â'ûm -de Baptême , Pécrowicz , Fils de Pierre , Pronsky ,
j^'ojn de Famille.
if) Fête , félon notre Airaanach vieux Style le premier
du mois de Septembre , & le iz du même mois nouveau
Style.
i g ] Ancien Nom des Régimens de la. Gai'de du Corps
des Tfars de Ruffie.
(A) Prikafes, Régimens des Scrélécs.
(i) Go/cJKvz , (îgniiie un Officier -en-Chef d'un Régimenî
4es Stréléts.
..(.^J Autres OiSciers des Régimens des Stréléts.
Aij
^ Mémoire fur la Pejle de Mofcou l
3> fait plus le Service Divin dans les Egiifes Ca-
3> thédrales , ni prefque dans aucune paroiffiale y
53 car prefque tous nos Prêtres font morts. On a<
33 pourtant célébré chaque jour la Liturgie jufqu'à
v> préfent dans la Grande Cathédrale ( /) j quoi-
j> qu'avec la plus -grande difficulté Ainfi ,
33 tous nos Chrétiens meurent fans Confelfeurs ,
33 ainii que fans recevoir l'Euchariftie. On les
n inhume fans Prêtres j & fans les cérémonies fu-
35 néraires des Chrétiens. Il refte dans la Ville , &
33 dans les Fauxbourgs, une grande quantité de Corps
33 morts , fans fépulture , qui deviennent la pâture
33 des chiens, puifque nous n'avons plus de Monde
33 qui puilfe creufer les foffes & les enterrer j car
33 tous ceux qui les inhumaient , font morts eux-
33 mêmes , & le Peuple de toute efpece qui vit
3» encore , voyant cet épouvantable Fléau Divin ,
33 n'ofe en approcher 'Nos Maifons , Votre
33 Majesté , font toutes dévaluées j prefque tous
33 nos Domelliques font morts , & nous , vos Sujets,
3' attendons aulîi le même fort d'une minute à
3> l'autre {m) »
[l) Dans le Krémie , nous avons Trois Egiifes Cathé-
drales , dont celle de l'Affomption de Notre-Duii^e eft la
première, & dans laquelle nos Empereurs & Impéra-
trices (onc facrés & couronnes. On y voie des Richefles
immenfes , entre autre chofe un Lujîre d'Argent Maflif d'une
très-grande Magnif.cence, & qui pe(e 70 Fondes ; favoir que
chaque /'*(?«d'f eft de 40 livres. On y voit encore une Cioche ,
qui pcfe ïzooo Pouàes. Voyez MM. Polounin & Muller,
âans leur Dictionnaire Géographique Rude, page 184.
[m) Voyez le Mémoire ou la Description de la
Perte, qui a régné dans TEmpire de Ru/lîe , & fur-tout
à Mofcou , depuis 1771 jufqu'en 1771, où font iiiiprimées
toutes les Ordonnances émanées alors de Sa Majefté I'Impé-»
Vremlere Partiâ. Y
î.a même année où cette Lettre fut écrite ,
après la S. Spiridon (/z), c'ell-à-dire , quelque
temps avant Noël ^ la Pefte commença à s'appaifer
clans la Ville , les Fauxbourgs & les environs. Sa
Alajellë le Tfar , après la conquête àQ Smolcnsk
en i6^^, revint aux environs de Mo/cou j Se choilit
ceux-ci de préférence pour fon Séjour ^ malgré que
la Tfaritfi Marie Illinitschna (o) , qui s'était
retirée , à caufe de la Pejlc j à la Campagne , fût
déjà rentrée dans la Ville , où. il y avait encore
bien peu de Monde. Sa Sainteté le Patriarche
Nikon (p) revint également de fon Monaftere,
ôc tous les autres fuivirent peu-à-peu. Ce Patriar-
che j à (on arrivée dans la Ville , ordonna de tuer
' tous les chiens , parce qu'ils avaient mangé des
Corps peftitérés.
Enhn Sa Majefté le Tfar fe rendit proche la
Capitale ; mais il jugea à propos de s'arrêter fur
le Mont IVorohïewis-Gorls C^), jufqu'à ce que
RATRiCE , pour feivir d'Inftruftion à la Coramifîlon concre
la Pefte. Cet Ouvrage a été dédié par la Commiillon à Sa
Majefté Impériale, & imprimé à l'Univerficé de Mofcou
en 1775 , avec des Planches des Lazareths ou Hôpitaux
pour les Peftiférés , page 637.
[n) Fête, lelon notre Almanacli vieux Style le 12 du
Mois de Décembre , & le 13 du même Mois nouveau Style.
{o) Tfaritfj, Ancien Nom de la Reine de Rulfie , Mari®,
JVom de Baptême , Ulinitfchna , Fille c^Elie.
(/>) Nikon, Nom. de Baptême. Depuis Pi E R n E- t E-
Graîid 5 l'Empire de Ruffie n'a plus de Patriarche ; il
leur fubftitua le S. Synode, compofé d'Archevêques &
d'Evêques. Voyez MM. Polounin & Muller, dans leur
Dictionnaire Géographique RulTè , page i2S.
(^) C'eft une Montagne très-élevée , hors de la Ville,
d'oii on découvre toute la Capitale. Elle eft arrofée par la
Moskwa ; & à caufe de fa belle vue, les Tjars y avaient
anciennement leur Palais de pbifauce.
A iii
s Mémoire fur la Pefle de Mofcôu j
Sa Capitale fut entièrement nettoyée j & le pre-
mier du Mois de Février ^ il entra dans Son Palais
du Kremle {rjj conduit par le Patriarche même,
accompagné de tout fon Clergé, & avec route la
Pompe triomphale tant Civile que Militaire.
§. III.
Cependant les Ravages n'avaient pas également
cefle par-tout. La Pejle s'était étendue dans l'Em-
pire d'un côté jufqu'à JJlrachan (f) , & de l'au-
tre jufqu'à Kiow (t)j ôc ce fut en 1(^55 qu'elle
(/■) C'eft le Centre des Quatre Parties qui conftituent
Mofcou , la Capitale. Voyez ci-deffous dans le xxii^. §.
de cette même Partie , note it'.
(f) Ville, dans la Riiflîe Afiatique, fituée fur le ^olga^
dans une Ifle nommée Haïatclvy.
(r) Ville confidérable & très-ancienne dans la Petite-
Ruiïîe , VOuktaïne. Elle eft lîtuée fur la rive droite du
JVlepper en Borijihenes. Cette Ville fut bâtie en 450 par un
Prince Sclavon , nommé Ky , d'oii elle a pris le nom de
Kiow ; après lequel elle tomba fous la domination de deux
Princes Warëagues , OskoLd & Dir. Les Grands-Ducs de
Novo'^orod-F'eliky y établirent leur Réfidence en 880 ; &
en 10:57 , le Grand -Duc i'drofîaw ^^Lidimérowit^ la fit
Capitale de Toutes- les- Ru/îîes ; ce qui a fubflfté jurqu'au
XI II', fiecle. Vers ce temps ayant été facagée par les Tar~
tares , elle fut foumife aux Lithuaniens , enfuite aux Po'
lonais ,• niais à la paix de 1 6^7 , elle fut cédée pour quelque
temps a la RuJJle ; enfin elle lui fut rendue en toute pro-
priété en î686. Kiow comprend trois Villes , la -A'^^'wv^ ,
la FleiUe & le PodolL II y a dans la Première , entre autres
chofes des plus remarquables, un très-grand, très-riche &
très -magnifique Monaftere nommé Petchersky y conftruic
tknsle xi'. Siècle parles Soins de deux Religieux Antoine
8c The'odofe , dont on conferve les Reliques dans la Cathédrale
de ce vafte Couvent , ainfî que celles de beaucoup d'autres
différents Sains. Dans la Seconde ^ un grand & magnifique
première Partis, y
3éva(l:a, peut-être le plus-cruellement, ces Deux
Villes »?v: leurs environs (u). Il n'y a qu'une feule
partie de la Rullie qui ait été épargnée dans ces
deux derniers Siècles ; £ivoir les Lieux qui avoi-
fînent Nou-'Ogord-W^ellky (v}j ainfi que toutes
les Villes & les Villages maritimes.
A tout ce que j'ai dit touchant cette horrible
Epidémie du Siècle paiFé , il m'eft impoilible de
rien ajouter de plus précis. Nous ignorons abfolu'
ment d'où elle provenait : quelles furent les Pré-
cautions ultérieures C[u'on prit pour la dompter, ou
même , ii l'on en prit quelqu'une \ car nous n'avons
trouvé , dans toutes les Archives , aucune Defcription,
à ce fujet plus-claire que la Lettre que j'ai rap-
portée. Ce qu'elle exprime alfez pathétiquement ,
ce font \qs Ravages qu'efîuyerent les Villes , les
Bourgs & les Villages , où elle fe manifeita. Ra-
vages beaucoup plus -grands que ceux de notre
Monaftere fous l'Invocation de Sainte Sophie , qui eft tou-
jours le (îége du AîétropoUte de Kiow \ 8c dans le Dernier^
un Monaftere nommé Bratsky ^ dans lequel eft une très-
ancienne Académie . où il y a quelquefois plus de ijoo
Etudians. Voyez MM. Polounin & AIuller. , dans ieuc
Diftionnaire Géographique Ruiïe, page 134. J'ai eu moi-*
même le bonheur d'être élevé dans ce feint endroit.
{il) Voyez le Mémoire ou la Description delà PeftCj
qui a régné dans l'Empire de Rufile , fur-tout à Mofcou ,
&c. page 659.
(v) C'était anciennement la plus- grande & la plus- riche
Ville de Ruffie , fituée fur le ,^olhow , près du Lac Jlinen,
« i\LM. Polounin & Muller , très-célebres Hiftoriogra-
» phes de notre Empire, rapportent dans leur Diftionnaire
y> Géographique de l'Empire de Ruflie, page ^^6 ■> qu'entre
» autres caufes cette Ville a été ruinée , principalement par
» la Ptjle & les Incendies arrivées dans les diiîérentes années;
» favoir en i'39i , ^4, 1407, p, 17, 24, 27, ainfî que
»^daus les fuivantss. »
A iv
ï Mémoire fur la Pejle de Mo/cou j
• Sieckj qui cédèrent bientôt aux obftacles que voulue
bien y oppofer Catherine- la-Grande , Mère
Bienfaifante de tous fes Peuples.
§. I V.
I
Maintenant chacun de nous doit avoir appris,"
par les Obfervations des Auteurs , que la Pejle
tire toujours fon origine des Climats chauds , ôc
qu'elle règne pour la plupart du temps en J/i€ j
ôc prefque fans cefle en Egypte & dans les autres
parties de ce Continent. On fait aufli parfaitement
que le F^eninde la Contagion peftilentielle, ne peut
ctre tranfporté dans les Climats , foit chauds , foit
froids , aulîi facilement par un homme empefté ,
que par des hardes, qui le font j vu que celui-ci
ne peut foutenir un long voyage avec fa Maladie ,
tandis que les hardes ou tous autres q^qîs infectés ,
peuvent paffer dans les Pays du Monde les plu-s
éloignés , fans égard à la rigueur du froid (m^) y
comme notre Climat du- Nord, ou aux chaleurs
excelîives , & y caufer les dégâts les pli\^-affreux.
Outre une foule d'autres corps qui s'imprègnent
de ce Venin ^ on peut dire qu'il infeéte particulière-
ment les hardes faites de Pelleterie ^ de Laine ^ de
Coton j de Soie & de Fil j le Papier j ôcc. Et iî
ces efîets ont été enfermés dans un endroit peii
acre , comme dans une Chambre , dans un Coffre ,
fous la terre mcme ^ ou s'ils ont été entalTés &
emballés j pour lors le Venin de la Contagion pefti--
(w) Voyez Jo.FRHD.ScfTREÏBERi, Obfcrvat. & Cognata
de Peftilentia aux annis 1758 & ^9 , in Viraïnia graffaca
eft , page 5 , Obicrvac. a , Se page 6 , Obfervac. 4.
Première Partie. ^
îentielle peut fe tenir caché long-temps, 8c plufîeurs
années après être tranfporté dans les Climats les
plus lointains , fans ceirer d'être meurtrier pour
TEfpece humaine, (?c l'infeder par le feul Concacij
Se ians jamais incommoder aucun Animal , en
C[uelque lieu que ce foit de la terre.
Telle eft la fource qui infe6be 11 fouvent Conf-
iant inop le & toute la Turquie Européenne. Les
Turcs entretiennent avec VAJîe j V Egypte j &c.
un commerce continuel des Marchandifes , dont
je viens de parler j mais n'ayant aucune précaution
de nettoyer ces Marchandifes , qui fortent des lieux
peftiférés , ils éprouvent prefque chaque année ce
FUau deftrudeur , qui leur enlevé beaucoup de
Monde. Ce qui n'arriverait pas , s'ils avaieilt foin
de les expofer quelque temps à Vair j ou de les
puriher par les autres Moyens déjà alfez connus en
Europe. Il fufnt qu'une perfonne les touche en
cet Etat , pour caufer , foit en Turquie j foit dans
quelqu'autre Continent de l'Europe , des Ravage|
^u'il eft très-diiïicile d'arrêter.
§. V.
Eft-ce donc par le feul Contact de quelque Corps
peftiféré que la Pejle fe communique , & VAir
entre-t-il pour quelque chofe dans la Contagion ?
La Première Propofition me paraît aifée à démon-
trer , tant par pluiîeurs Obfervations faites par àes
Témoins oculaires , que par celles que j'ai faites
moi-même pendant mon Séjour en Pologne j en
Moldavie j en Valachie j ôc fur-tout à Alofcou j
Capitale de ma Patrie , lorfque la Pejle y a régné.
Dans ce temps malheureux , j'ai été dans les Trois
•Pays 5 que je viens de nommer, pendant la dernière
^ o Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
Guerre contre les Turcs j avec le Régiment nommé
Kaporshy j en qualité de Ckirurgien-AIajor ; & i
mon retour en RuJJicj je me fuis renfermé à Mofcou
fucceflivement dans Trois Hôpitaux peftiférés , pour
y foigner mes Concitoyens. Comme j'ai eu le bon-
heur d'en fauver un aflez grand nombre (x) , &
que j'ai été attaqué moi-même trois fois (y ) de
cette cruelle Maladie , j'efpere qu'on ne refufera
point à mes Ref exions la coniîance qu'elles mé-
ritent.
§. V I.
L'Hiftolre du PafTage de la Pejle jufqu'à Mofcou,
eft déjà une preuve de ce que j'avance. En 1759,
le Général de Scktoffe/ ^ reçut Ordre du Grand-
Maréchal -Général le Comte de Roumiant:^o\c^
Sadounaïsky (:{) ^ d'aller avec fon Détachement
attaquer Jourgea j dernière Ville de la Valachie
(x) Voyez ci-deflous dans le xxvi'. § de cette même
Pairie , note w , & plus bas dans le même § , nombre
1^00.
(j^) Voyez C. de Merteîîs, Obfervnt. Medie. de Fe-
bribus Patridis , de Pefte , &c , page 95 ; & dans J/j Lettre
à l'Académie de Dijon , avec Réponfe à ce qui a paru dou-
teux dans Aîon Mémoire fur Tlnoculation de la Pefte, &C,
article vi'.
(^) Sadounuisky , furnom que CATHr.RlNE-i.A-<jRANDB
a bien voulu ajouter i la Famille duComte'de Roumiant^oWy
pour immortalifer ce Héros, comme Vainqueur des litres
de l'autre côté du Danube. Ainfî que Krbnsky , au Piince
de Dolgorouky , comme Conquérant de la Crimée. Tfchef-
mensky ^ au Comte Alexis d'Orlot^' , comme Deftrudleur
de tome la Flotte Turque auprès de Tlfle de Tfchefma.
Voyez la Description de la Cérémonie célébrée à Mofcou,
la Capitale , en 1775,3 l'Occafion de la Paix avec les Turcs ,
pages i^ , ao & 30.
Première Partie, ir
•fur lè Danube, Ce fut dans le temps même de
la Foire j où nombre de Turcs Se autres Marchands
de ces Contrées apportent des Marchandifes. Cette
Ville «Se la Fortereffe fut emportée & miié au
Pillage. M. de Schwffel., ne favait pas que la Pejlô
y régnait. Il eut bientôt lieu de sqw appercevoir
à Bouhorcjl j Capitale de la Valachie , lorfqu'il y
eut conduit àes prifonniers Turcs Se des étoffes
que. les Marchands débitaient dans la Foire. Ils y
répandirent Vinfcclion de la Contagion peftilentielle
parmi nos Troupes ; & les liabitans du Pays de-
vinrent la victime de cette conquête.
S. E. Monfei2;neur le Comte de Fwiimianf^ow'
Sadounaïsky j pour prévenir un plus grand mal ,
ordonna au Général de Schtoffel ^ de paifer fans
délai à ^i^ffi j Capitale de Moldavie , avec ce
même Détachement , d'y faire faire les Quaran-
" taines les plus-rigoureufes , & de mettre féparément
les Peftiferes clans un Hôpital fait exprès près de
cette Ville. Il y dépêcha auill-tôt M. Orreus ^^ Mé-
decin très-habile , pour avoir Infpeclion fur le fer-
vice de leur fan té , &z adminiftrer à ces malheureux
tous les fecours nécelTaires. Malgré les Précautions
lespius-fcrupuleufes, M. de Schtoffelj fut lui-même
attaqué de la Pejle j & en m^oufut au Mois de Mai
de l'année 1770. De-là ^ fans s'arrêter dans les
Limites qu'on avait voulu lui prefcrire à TaJJl ,
elle pafTa la même année à Chot^im _, Ville fron-
tière de la Moldavie avec la Pologne. Elle eft fituée
au bord du Nieficr. De-là , en Pologne même \ de la
Pologne au Alois d'Août à Kioïc^' _, clans la Petite-
Rullie , de au Mois de Septembre à Sei^^sk _, Pre-
mière Vifle de la Grande-Ruffie , d'où elle alla
hifeder Mojcou _, la Capitale , au Mois de Dé-
'^1 Mémoire fur la Pejlc de Mofcou 3
cembre {a). Ce fut la Marche en Partie de noft
Troupes ^ ôc particulièrement des Effets qui pro-
mena ce Fléau dans tant d'endroits divers.
§. VIL
Pour convaincre de plus en plus le Lecteur;
de la vérité du Syjlhne que j'embrafTe , examinons
ce qui fe pafle dans les Lieux où la Pejle entre-
tient une Epidémie prefque continuelle.
Après la Victoire remportée dans la Bcffarahie
près du ICagoul [b) , Par S. E. Monfeigneur le
Comte de Rouiniant^ox^-Sadounaïsky ^ fur le Grand
Vïjir .y je fuivis avec Notre Régiment Kaporsky y
le Général-Major Alexandre de Khéraskow j qui
eut ordre d'aller atttaquer Brdilow j Ville de
Turquie dans la Valachie fur le Danube. Après
avoir traverfé le Prauth ôc plufieurs Campagnes d.e
la Moldavie j nous arrivâmes aux environs de la
ForterefTe. J'entrai avec les Officiers dans une Cam-
pagne, où j'apperçus de loin , près d'une chau-
mière , une Perfonne fort peu à l'abri de l'inteni-
périe de la faifon , & qui me parut Malade. Comme
mon efprit était toujours occupé de la Pejle j je
m'en approchai , & je vis en effet que c'était un
Garçon malade de la Pefte. Si-tôt que je com-
mençai à l'interroger, en Langue Moldavienne (c).
(a) Voyez le Mémoire ou la Description de la Pefte
qui a régné dans TEmpiie de Rufîîe, & fur-tout à Mofcou,
&CC. page 38.
(i>) Lac dans les Défeits de la BefTarabie , entre les Villes
Ifmai/ùw , qui eft fur le Danube , & Bender , qui eft fur
le Niefter.
(c) La Langue de JlolJavIe , ainfi que de VaUchis ^
première Punie. 13'
fur fon état , fa Mère , qui fortit , m'afTura qu'il
récait en eftet , (Se qu'il avait le Tchouma [d) ^
c'ell-à-dire la Pejie. Aulîi-tôt je lui demandai C\
«lie pouvait me montrer , fur le corps de ion iils ,
l'endroit que la P^c; occupait j mais elle me ré-
pondit qu'elle n'ofait le toucher , crainte de s'em-
peiter elle-même. Le Garçon qui avait encore allez
de forces , me fit voir un Bubon qui occupait fon
Aine droite : il était Malade depuis Dou-^e jours.
Corriment donc , dis-je à la Mère , pouvez-vous ,
depuis ce temps , vous garantir de la Pejle _, vous ,
votre Mari , de vos autres Enfans ? C'eft , me dit-
elle , en nous abftenant de toucher le Malade &
ce ciui l'enveloppe , ou ce qu'il a touché. Enfuite
elle m'expliqua , dans les termes fuivanss , toutes
les autres Circonftances fur lefquelles je l'inter-
rogeai.
Aulîî-tôt que la Pefie fe manifefte dans notre
Campagne, tous les Habitans, pourfuivit-elle, en
font avertis par le Capitaine-du-Tchouma [e]-^ Sc
dès que quelqu'un eft tombé Malade dans quelque
Maifon j on doit à , l'inftant , mettre un Signe à la
n'eft rien de plus qu'une Langue corrompue, comporée de
la Langue Latine & Italienne.
(a'y Tchouma eft un Mot turc, qui fignifie dans toute la
Turquie Européenne & Alî.îcique , la Pejle. Ce qui a été
adopté en Pologne & en Rullie.
l_ c ) En Moldavie aind qu'en Valachie , chaque Ville &
Village, à proportion de leur étendue , (ont divifes en Quar-
ticis , & il y a dans chaque Quartier un Homme qualifié
Capitaine au Tchouma \ {on. devoir eft de vilîter les Peil:i-
férés au lieu de Médecins ou Chirurgiens , d'autant qu'ils
fon: 'rès-rares dans ces Pays. Plufieurs de ces Gens donnent
au Peuple des Amulettes empiriques , compofées de difFé-
rentes choies , ainfi «qu'aux Malades peftiférés différsoces
Drogues, &c.
1 4 Mémoire fur la Pejle de Mojcou j
Porte , & avertir le Capitaine de fon Quattiejr ,
qui doit, dans le moment, vifiter ce Malade j àc
s'il le trouve attaque de la Pefte..^-&c que ce foie
en £ r/ j comme à préfent , il ordonne de faire
fortir le Malade avec toutes fes hardes, & d'avoir
foin de le nourrir dehors. Mais fi c'eil en Hiver _y,
on le prend dans l'endroit deftiné pour les -PeJH-^
férés ; Ôc s'il en meurt quelqu'un , les Tchoklis (f)
l'enlèvent ôc l'enterrent. Quand, au contraire le
Malade fe rétablit , on le lave plufieurs fois dans
la Rivière j ainfi que fes hardes , & on l'envoyé dans
fa Famille. Si mon Fils recouvre la fanté , comme
je l'efpere , ajouta-t-elle , parce que fon Tchouma
eft Bouon [g] , je le conduirai moi - même à la
(/) Tchoklis , efl- le Nom qu'on donne en Aloldavie &
en f^alachie à ceux qui enterrent les l'cjiijérés. Ce font de
Gens de la pius-balte Condition , & pour la plupart des
Ivrognes. Ces Enterreurs font toujours fous les Ordres des
Capitaines du Tclwuma ; & ils ont pour fe prélerver de la
têjie , tout le Corps & les Habits oints de Poix. Voyez
cideffous dans le xxvii^. §. dé cette même Partie , note f.
Plufieurs d'eux , entr'autres Amulettes , portent encore coula
dans leur Turban , un Charbon d'un Corps peftiféré , coupé
& defléché, ils vendent quelquefois , pour un t^'rix -très-
con(idérablc , mais fecretement , au Peuple de ces Pays ,
leur Amulette d'un tel Charbon.
(o) Tchouma ^ Bouon fignifie parmi les Peuples de la
MoLduvie & de la Falaciiie ^ la Pelre , donc les Sj^mptonies
ne font pas graves ; mais ils appellent Tchouma Rêve , la
Pefte ^ dont les Symptômes font très-graves. Autant que
j'ai pu l'obferver , ils la nomment Tchouma Bouon . lorlqu'il
ne paraît que des Bubons 5 &: lorfqu'ii paraît des Charbons ,
alors ils la nomment Tchouma Rêve. Ainfi , comme au Degré
du Commencement de l'invafion de la Perte , en quelque
lieu que ce foie , ainfi qu'à la Fin , elle ne paraît fouvenï
qu'avec des Bubons & autres Symptômes qui ne font pas
i\ graves , c'cft pour cela qu'ils la tlommenc Tch, Bouon j
Première Partie* 15
Rivière i &: je lui indiquerai comment il doit
fe bien laver , ainfi que toutes Tes h.irdes qui font
encore bonnes j pour celles qui ne valent rien, oa
les brûlera.
Quoique très-content de ce Difcours qui me
conrirmait dans monfentiment^fur la Communie a-*
îïon du venin peftileiîtiel , par le feul Contacl ; ce-
pendant je fus encore extrêmement curieux de
parler au Capitaine même du Tchouma. Je priai donc
cette Femme de me conduire chez lui. Lorfque j'y
. fus arrivé , je l'informai du Difcours que j'avais
tenu avec cette Femme ; mais lui , beaucoup mieux;
inftruit fur ce fujet , me fatisfit bien plus claire-
ment. Quoique j'eulfe déjà quelque connaif-
fance de cette Maladie, tant par la Ledure, que
par les Entretiens que j'avais eu très-fouvent à ce
iujet , avec M. le Baron ^Asch (A). Ce fut pour
la première fois que j'eus une Idée jufte de (oa
Origine j de la Manière dont elle fe communique,
des Symptômes internes & 'des Signes externes qui
l'accompagnent , & des Moyens de s'en garantir.
Enfin je ne doutai plus que le Contacl ne fût la
feule Foie par où elle s'étend, en quelque lieu que
ce foit,
§. V I I I.
1.QS Turcs voyant les nôtres approcher àeEraïlow^
mais 5 comme au Degré du Milieu , la Pefte paraî: le plus-*
fbuvenc avec des Charbons Se plulîeuis autres Symptômes
très-graves , alors ces Peuples la nomment Lck. Rêve , puif-
'qu'elle enlevé chez eux dans ce temps les Malades bien
rabicement.
[h] Confeilier-d'Ecaf , Membre du Collège Impérial de
Médecine, & Premier Médecin de toute TAimée.
1 6 Mépiolrc fur la Pejle de MofcoU j
& croyant que S. E. le Comte de Roumiant^ow-^
Sadounaïsky j, commandait en perfonne, abandon-
xierent en tumulte la Ville & la FortereiTe. Dans
l'intention de m'infcruire toujours plus à fond, je
parcourus l'une & l'autre pour découvrir quelque
perfonne avec laquelle je pufle parler au fujet de
la PeJle ; ]q défefpérais du fuccès , car il n'était
pas refté un feul Habitant dans la Ville : le Hafard
m'en offrit un dans le Fort. Je l'interrogeai en
Langue Moldavienne. C'était un Confédéré Polo-
nais. Il me répondit en fa Langue qu'il avait le
Tchoumaji que parmi les Turcs ôc les Polonais j
il y en avait beaucoup d'attaqués de cette Maladie ,
Se qu'il en périffait un grand nombre. Il me fit
voir un Bubon qu'il portait dans VAine j & m'ex-
pliqua les Symptômes qu'il avait éprouvés dès le
commencement. Comme fa Langue m'était fami-
lière 5 je le queftionnai beaucoup fur la manière
dont la Pefe fe communiquait parmi eux , &c quels
étaient les Moyens préfervatifs qu'ils employaient.
Toutes {qs Réponfes ne firent cjue confirmer les
propos de ceux, dont j'ai parlé à l'Article précédent ,
& éclairèrent mes fentimens, de façon que je ne
doutai plus que la Contagion peftilentielle ne fô
communique à nos corps que par le Contact»
§. I X.
Je cherchai toutes les occafions d'être au plutôt
de retour au Quartier-Général , après la conquête
de Brailow y à caufe de la Maladie que j'avais
foufferte depuis dix -huit Mois ; mais le même
Détachement eut Ordre d'avancer vers Boukorefi ^
Capitale de la Valachie. Dans cette marche nous
çraverfâmes plufieurs Villages en Moldavie _, fur le
bord
Première Partie. î^t-
feord de la Rivière SereCj aiiilî qu'en T^alachie fur
VOlthc ; iSv.' je ne pa(ïai aucun de ces Villages fans
y queftionner , foie le Prêtre j foir le Capitaine du
Tchouma j au fujec de la Pejle. Le 6 Décembre
1770, ce Détachement arriva à Boukorcjl ^ Se s'en
empara. Tous les Régimens y prirent leurs Quar-^
tiers. Dans celui qu'occupait le Nôtre , je crus qu'il
était néceiTaire de faire au plutôt ConnaiiFance avec
le Capitaine du Tchouma j pour lui demander j(i la
Pejîe y exiftait. Comme il me répondit affirmati-
vement, & que je voulais profiter des Connalifances
de cet Homme , je propofai à M. de Lanskoy j^
alors Colonel de notre Régiment , de lui faire
quelque petit Préfent , pour qu'il m'indiquât les
Malades empeftés dans fon Quartier j afin de m'ac-
coutumer à connaître la Pefic ^ fans me tromper»'
D'ailleurs je ne perdais plus de vue Alon Syjlêm&
fur la manière dont elle fe communique. Les Pré-
{^ns furent faits fous cqs conditions , & pendant
notre féjour , cet Homme fut exaél à remplir fes
promefTes. Dans plulieurs entretiens que j'eus avec
lui , il me développa une foule d'Idées , qui me
perfectionnèrent, de plus en plus , dans la connaif-
fance de cette Maladie j & quand parmi les Ha-
bitans de mon Quartier ^ quelqu'un devenait empefté,
il me le montrait chaque fois , ou , (i parmi nos
Soldats quelque Malade me paraiflait douteux , je
cherchais à l'inftant mon Homme , pour qu'il m'é-
clairât fur la Nature de fon mal : ii ce n'était pas
leur Tchouma, Par-là je parvins à un double but 5
celui de reconnaître la Pejle à la vue feule des
moindres Symptômes qu'éprouvait un Malade pef-
tiféré , & celui d'en garantir les autres , en leuE
interdifjint tout Contact avec les peftiférés.
J'éprouvai bientôt , d'une façon lenfibie, combina
j8 Mémoire fur la Pejîe de Mofcou ^
cette Précaution était néceiTaire. Après avoir fé-
Journé quelque temps à Boukorejl ^ vintj un matin,
chez moi, une Vieille Bohémienne [k) avec une
Jeune Fille de Valachïe j qu'elle me préfenta pour
me l^rvir. Ne voyant rien à faire avec moi, elle
apperçut, au fortir de ma Maifon, un Officier ds
notre Régiment , qui la pria d'entrer chez lui avec
Sa Compagne. Cet Officier s'entretint avec ces
deux Créatures, autant qu'il put, en leur Langue j
mais la Jeune lui parut trop jolie pour s'en tenir
à de limples Difcours : le lendemain dès qu'il me
vit , il me raconta toutes fes Aventures , en me
difant qu'elle lui avait paru attaquée de la Maladie
vénérienne. Sachant par mes entretiens avec le
Capitaine du Tchouma _, combien de femblables ap-
proches facilitent & accélèrent la Contagion pefti-
lentielie (/), je craignis pour lui, & lui répondis
qu'il fallait bien prendre garde, de qu'on pouvait
aifément gagner dans ce pays une autre Maladie.
(/e) Les Bohémiens fout toujours Efclaves en Turquie,
en Valachie & en Piiloldavie , & y font vendus par un Seigneur
à un autre.
( /) Les Filles de la Valachie & de la Moldavie com-
muniquent aux Hommes leur Tchouma , comme celles de
nos Villes Européennes communiquent une autre Maladie,
qui, au Commencement de fon invafion, a été plus-terrible
t|ue la Pefle. Dans ces Pays , chacune de ces Filles ayant
déjà vaincu les premiers Symptômes de fon Tchouma Bouon ,
fréquente le Peuple , quoiqu'encore avec fes Bubons , &
lui communique la PeJîe. Mais comme le Peuple de ces
Pays efi: accoutumé à les reconnaître , dans cette Maladie ,
par le Vifage , qui eft toujours très-pâle , alors il fe garde
d'elles autant qu'il eft polTible. Pendant mon fejour à Bou-
/^ori-y?, je reconnus moi-même quelques-unes de ces Créatures
empeftées j & quand je leur difàis , vous avez le Tchouma ,
elles me répondaient chaque fois, oui, mais difanc toujours
^ue c'était le Tchçuma Bouon.
Première Partie. ip
Je "ne prédilais que trop la véritc , car dans Quatre
à. Cinq jours il tomba Alalade j Se 'dès qu'il m'en
avertit, j'étais déjà prefque lur qu'il avait la Pejle»
Après l'avoir queftionné fur les Symptômes qu'il
relîentait ; « n'ayez pas peur , lui dis-je , vous
»:> avez été empefté , par cette Jeune Fille , que vous
3> avez eue chez vous ; mais votre guérifon n'eft
35 point impollible >5. Il devint prefque mort de
la crainte qui l'avait faili. De peur de m'empefter
moi-même , ainii que ceux de notre Régiment ,
je le confiai aux foins de A'I. Krafowsky [m], Chi-
rurgien-Major du Régiment Téndinsky ^ dans ce
temps à l'Hôpital Peftitéré , qui lui ouvrit deux
Bubons qu'il avait aux Aines , après les avoir fait
parvenir à une Maturité parfaite (/z) , & lui fauva
la vie en lui adminiftrant les Remèdes deftinés a
combattre la Pejlc^
§. X.
Les Généraux eux-mêmes veillaient avec foin à
la Dejlruciïon de cette cruelle Maladie. Quand
S. E. M. d'O/ir:^ j Générai-en-Chef, vint de Yajfij^
Capitale de Moldavie, & Quartier-Général dans
ce temps , prendre à Boukoreji le commandement
de Notre Corps détaché , fon premier foin , a (on
arrivée , fiit d'établir hors de la Ville , dans un
Monaftere Grec , dévafté par les Turcs j un Hôpital ,
où on envoya les Pefliférés de chaque Régiment.
Al. Krafou/sky ^ dont j'ai fait mention dans l'Ar-
( /7J ) Voyez dans Is x x v^. §. ds eetre même Partie ,
Bote /.
(tt ) Voyez ci-deflbus dans le vu*. §. de la féconde
fo sr
artie , n . z .
j. o Mémoire fur la Pejlc de Mofcou l
ticle précédent , fut chargé de leur guérifon. J'avaisl
avec moi M. TVïfchatïtsky ( o ) , qui avait été dans
l'Hôpital peftiféré de Yajji:, avec M. Orreus ^ Mé-
decin , un Apothicaire de la Ville , & quelques
Moines Grecs aiTez favants , tous très-inftruits fur
les caufes & les Symptômes de la Pejie. Aux en-
tretiens àes autres, dont j'ai parlé ci-delTus, je
joignis les leurs auilî fouvent qu'il me fut poffible j
Se j'eus la confolation de voir , d'après leur propre
expérience , que je ne m'étais trompé ni lur fes
Symptômes internes , ni fur les Signes externes ,
ni fur la vraie fource de la Contagion peftilentielle.
Je réfolus donc , à mon retour de l'Armée à
Mofcou j de me rendre utile à ma Patrie, lorfque
cette cruelle Maladie y déployait toute fa fureur •
éc ce de ma propre volonté [p ) , conduit par le
feul amour de mes Compatriotes ôc de mes Con-
citoyens. J'entrai fuccelllvement dans les Trois
Hôpitaux peftiférés , pour leur procurer tous les
fecQurs de l'Art autant qu'il était en mon pouvoir.
§. XI.
Mais 5 dira-t-on , ce que vous avez avancé n'ex-
clue point décidément VAir du nombre des caufes
de la Contagion peftilentielle. Il prouve , à la
vérité , que le Contact de quelque corps, ou de
quelque harde peftiférée , propage la Pejle • mais ,
il ne démontre pas qu'elle n'infeâre jamais par
lAir, Pour le faire voir d'une manière plus pré-
^o) Voyez dans le x x v^. §. de cette même Partie,
note k.
(p) Voyez la Description de la Pelle de Mofcou, pagç.
71, citée ci-deflus, page 4, note m,'
Première Partie'* 1 1
cife , reprenons donc nos preuves , Se ajoutons-en
de nouvelles.
Nous avons déjà vu qu'en Moldavie ainfl qu'en
Valachïe j dès que les Habitans ont dans leur
Maifon une Perfonne attaquée de la Pefic y ils
la mettent hors de la Maifon , & la nourrifTent
jufqu'à ce que la Maladie fe termine par la gué-
rifon ou par la mort (^). Si Y Air empeftait , ils
devraient l'être tous \ mais comme le Contact feul
les empefte , ils n'ont pas peur de rendre , à ce
Peftiféré , les fervices ordinaires fans le toucher.
Ce Contact n'en a pas moins lieu pour le premier
qui eft infeélé , en quelque Région que ce loit. La
Pejîe entre de lieu en lieu , ainii que je l'ai déjà
dit , 6c de Région en Région , par des Hardes ou
Aqs Marchandifes empeftées. Malheur à celui qui
les touche le premier. La Maladie le faiiit , pour
attaquer enfuite tous ceux qui le toucheront. *
Les Enfans j tels que celui dont j'ai parlé cî-
delTus ( r ) , s'empeftent de même , quoique le Père
ni la Mère , ni aucune autre perfonne de la Fa-
mille n'ait aucun relTentiment marqué de la Ma-
ladie. Quand , par le Contact y elle s'eft infinuée
dans un Sujet grand ou petit , elle ne le" tue jamais
fubitement [f] , comme on le prétend , mais elle
peut féjourner dans it^ humeurs Deux j Quatre y
Six y jufqu'à Dix y Dou'ye &c Quinre jours , fans fe
manifefter au-dehors,par des Symptômes aiTez-graves,
pour faire connaître Yinfeclion. Je démontre plus
amplement cette vérité dans la Seconde Partie de
(?) Voyez ci-deflus le vu'. §.
(/•) Voyez le même §.
(/) Voyez ci-deffous dans le xiv\ §. de cette même
Partie , note k.
11
2 2 Mémoire fur la Pejlc de Mofcou j
cet Ouvrage. Qu'arrive- t-il de -là? C'eft que,
malgré quelque mal-ètre Se quelque faiblelTe , qui
n'indiquent point la nature du mal , on vaque
chacun à (es Occupations ordinaires j les Femmes
aux détails du ménage ; les Enfans au jeu avec les
autres En£ins ^ les Pvelations Civiles vont leurs
Cours ordinaires j de ceux qui , pour lors, fe
trouvent avec ces perfonnes déjà infectées de la
Pefe j qui fe font allis auprès d'elles , qui les ont
touchées , qui ont couché dans leur lit , reçu quel-
que chofe de leurs mains , enfeveli les cadavres
peftiférés , pris , après leur mort , de leur argent ,
de leurs hardes , ou enfin toute autre chofe de
leurs Maifons , dont ils fe feront fervi , pendant
leur maladie , ôcc. j ou ii les Enfans ont joué &
badiné avec un autre Enfant déjà empefté, même
fî , ayant les pieds mids , ils ont marché fur les
pas des Peftiférés ; dans toutes ces circonftances ,
ôc mille autres , on ne doit pas douter Cju'iis n'aient
reçu la Co::tJgion de la Pelle , fans qu'ils le fâchent
eux-mêmes. Il eft vrai- que n'étant pas provenue
d'un corps déjà tout-à-fait accablé fous les Symp-
tômes graves de la Pefte , elle ne fe manifefte pas
chez eux auffi fubirement j mais c'eft un germe
engourdi , qui fe. développe enfin. L'on fait d'ail-
leurs qu'au degré du Commencement de l'invafion
de la Pefte , en quelque lieu que ce foit , & à la
Fin des Ravages de cette cruelle Maladie _y fes
attaques ne font ni aufli vives, ni auiîi dangereufes,
que dans fon degré du Milieu [t). Elle règne pref-
que continuellement en Turquie^ indépendamment
des variations de VAir ; ce qui prouve toujours
(t) Voyez ci-deiïbus dans le v^ î, de la Seconde Partie ^
PrcîTiierc Partie. i^
poftr le Contact. Ces Peuples , Efclaves du préjugé
de la deftinée , croient que la Pcjlc eft un Fléau ,
contre lequel on ne doit point chercher de Remède.
Ils ne connailFent donc ni (Quarantaines ^ ni nom-
bre de Précautions qui nous garantirent puiiram-
ment de la Co/2ri^^ic»/z*peftilentielle j &z les fervices ,
qu'ils fe rendent , la propagent & l'entretiennent.
Aulîî dans routes les parties de la Turquie Euro-
péenne , en périt-il un plus grand nombre que
par-tout ailleurs \ car , en Moldavie Sz en Fa-
lachie j il arrive le contraire. Les Peuples de ces
Contrées font Chrétiens j de la Religion Greque j
ils ne croient point au Deftin comme les Turcs ;
ils cherchent dès-lors à éviter cette Maladie con-
tagieufe , ôc chaque fois que la Pejle exifte dans
une Ville ou un Village, les Seigneurs & les Riches
fe retirent dans leurs Maifons de Campagne , ou
s'enferment dans les Monajleres , avec des Moines
de leur Religion \ & par-là , ils fe garantiffent. Ce-
pendant 5 comme le Peuple eft Peuple par-tout ,
& que , foit ignorance , foit négligence , il ne
nettoyé point alîez foigneufement les Villes ou
Villages , qui ont fouffert ce Fléau j il arrive pref-
que chaque fois qu'il dure plulîeurs années de fuite,
comme à Boukorejl j ainfi que dans fes environs ;
où la Pejle fit confécutivement trois années tant
de Ravages qu'on ne put totalement la détruire.
§. X I I.
Oui , il faut abfolument éviter tout Contai
aux chofes empeftées , pour ne point être alTailli
de la Pejle ; c'eft là tout le Myjlere. Qu'on me
demande , pourquoi la Pejle n'a jamais reparu en
aucun des Villes ou Villages de l'Empire de Rufïie,
B iv
'i^: Mémoire fur la Pejle de Mofcciu J
qui ont eu le malheur d'être infedés dans cettô
dernière invafîon de cette Maladie li cruelle ? Pour-
quoi , au contraire , ce même Empire fut il cruel-
lement ravagé , du temps du Tfar Alexis Mi-
CHAÏLOWiTz, comme le confirme les Lettres [u)
que les Boïarins écrivirent au Tfar , qui faifait
alors le iîége de Smolensk f Pourquoi encore la
Petite-Rulîie , pendant la Guerre contre les Turcs
en 1738 &-3 9 , en fut fi aft'reufement défolée aux
environs de Poltawa ( v ) /* C'ell: faute d'avoir pris ,
dans ces premiers temps , les Précautions nécefiaires
& infaillibles pour dompter ce Fléau j ou sqw ga-
rantir. Ces foins Maternels étaient réfervés à Notre
Augufte Souveraine Catherine II, qui n'a
épargné ni (qs Tréfors (w), ni Çqs peines pour
prefcrire , une fois pour toujours , à £es Sujets , les
loix les plus-juftes & les plus-rigoureufes, foit afin
d'arrêter fes Ravages , foit pour en prévenir le
Retour. On établit dès-lors les Quarantaines ; on
iit nettoyer, par des Gens deflinés à cqs exécutions,
toutes les Maifons empeftées , & autres endroits
dans toutes les Villes '& Villages de l'Empire ;
enforte que, dans toute fon étendue , Kiow [x) eft
la feule Ville qui ait eu le malheur d'être emp>eftée
(«) Voyez ci-defTus le 11^. §.
(v) Voyez Jo. Fred. Schreieeri, Obfervat. & Co-
gitaca de Peftilentia, &c. Ouvrage ci-delTus cité, note w>
[w] Voyez le Mémoire ou la Description de la
Pefte , qui a régné dans TEmpire de Ruffie , & fur-touc à
rvlofcou , &c. page II de la Préface^ où on mande que pen-
dant le temps malheureux que la Pefte a ravagé la Rufïïe,
on a dépenfé plus de 400000 Roubles dans la feule Ville
He JVIofcou. Obfervez que chaque Rouble vaut y Livres
Alonnoie de France.
[x) Voyez dans le même Ouvrage, page 38,
Première Partie. i j-
pour \^ féconde fois . Malheur qui ceiïa bientôt;
car, ayant déjà les loix de Catherine-l a-Grande ,
une feule Maifon fut la vi6lime de cette féconde.
invalion. Dès que ceux qui l'habitaient furent morts,
\qs meubles , les liardes , la maifon , tout fut réduit
en cendre. Ceux qui avaient fervi les mourants ,
furent tranfportés dans des lieux convenables pour
y féjourner le temps prefcrit par les loix des Qua^
rantaines ■ de façon que le mal fut étouffé a fa
naillance. Permettra-t-on d'admettre que les in-
fluences de V^ir aient été aufli-tôt changées ou
détruites ?
§. X I I ï. .
Que fî , dans le temps de cette malîieureufe
dernière invallon de la Pejie dans l'Empire de Ruffie,
Mofcou fiit de toutes les Villes la plus cruellement
ravagée, il efl facile d'en rendre Raifon relative-
ment à mon Syfleme. D'abord cette Capitale eft
la plus-peuplée de tout l'Empire (j) : en iQ.zo\\à.
lieu , le Peuple , a,u Commencement de l'invaiion
de l'Epidémie, & même quelques Médecins {-f) y
ne voulurent pas croire que la Pefle pût exifter
dans nos Climats du Nord , parce qu'ils font trop
froids & trop éloignés de la Turquie, L'on ignorait
dans le vulgaire qu'il faut abfolument , pour ne
pas être empeflé , fe garantir du Contacl ; & ce
flit par cette erreur , que la Pejle monta parmi
le Peuple jufqu'à un tel degré. Car la NoblefTe,
(y) On confidere Mofcou ^ la Capîcale, comme la plus
grande Ville de toute TEurope j mais on n'y compte que
5000CO Habitans.. Voyez MM. Polounin & Muller ,
dans leur Dicdonnaire Géographique Rufîe , page 183.
iï) Voyez le s:xii% §. de cetre même Farcie.
xd Mémoire fur la Pejîe de Mofcou ^
\qs Négocians, les Riches, qui favaient que, pour
fe garantir , il fallait éviter la foule , & n'avoir
aucune communication avec elle pour éviter tout
Contact^ ne furent point infedés, ni dans la Ca-
pitale [a), ni dans les autres Villes circonvoifines.
Tous cependant refpiraient le mcme Air. Preuve
que le feul Contact j, qu'ils évitèrent, les garantit j
& ce ne fut , qu'en fuivant leurs traces , que le
Peuple commença enfin à fe préferver du Contact
dans les Villes & les Villages , de même qu'à
Mofcou. Alors fa fureur s'adoucit. Il eft vrai que
c'eft une chofe affez difficile pour le Peuple , de
s'en garantir , puifqu il eft expofé chaque jour ,
dans les achats ou les ventes , à fatisfaire aux befoins
domeftiques de la vie; Cependant les Précautions
confeillées une fois prifes , l'on s'apperçut bientôt
à Mofcou , èc dans toutes les autres Villes & Vil-
lages empeftés , qu'il périifait beaucoup moins de
Monde.
L'on voit donc que le Contact feul nous com-
munique le Venin de la Pefte , & que ÏAir n'en
eft point le véhicide. Que par là même , en évi-
tant de toucher les Perfonnes infectées, ceux qui,
par devoir ou par quelqu'autre motif, doivent fé-
journer dans les endroits où la Pejle exifte , ne
doivent jamais beaucoup craindre , puifqu'elle ne
peut jamais attaquer par VAir j, en quelque lieu
que ce foit ; mais il ne faut pas fe trouver dans
la foule , pour ne point recevoir , malgré foi , quel-
que Contact. La crainte, l'horreur, & diftérenres
autres idées terribles fur cette cruelle Maladie,
(a) Voyez le Mémoire ou la Description <le la
Pefte, qui a régné dans l'Empire de Ruflie , & fur-touî à
Mofcou , &c. page 105.
Première Partie. ^7
agilîent alors beaucoup fur nos âmes , pulfqu'on
nous infpire une terreur épouvantable de la Pc/Ie_y
même dès le Berceau. C'eft ce qu'il faut éviter
foigneufement ; car la moindre incommodité peut
produire dans Tinftant une véritable Maladie, &
peur-être la PeJIe même ; comme je l'ai obfervé
dans les Hôpitaux peftiférés , fur tous les Sous-
Chirurgiens {^) j qui y étaient pour m'aider.
§. X I V.
Que la Pejle n'exifte point dans V^ir, ôz ne nous
infede. point par V^ir. J'ai vu moi-même , à mon ar-
rivée à Mofcou , S. E. le Général de Yéropkin (c),
veiller avec foin dans la Capitale , fur toutes les
Précautions prefcrites par Notre Auguste Sou-
veraine , contre ce Fléau j viiiter plufieurs fois
par femaine toutes les Quarantaines êc les Hôpitaux
peftiférés ^ recevoir chaque jour les rapports de tous
ceux qui étaient fous fes ordres , pour exécuter les
ordonnances , &c. cependant il fe préferva d'un
danger qu'il ne craignait pas , parce qu'il évitait
tout Contact. Il y a plus , un de fes Domefiiques
fat empefté dans fa propre Maifon , & après la
vifîte 5 il fut envoyé à {Hôpital des Peftiférés. La
Pejle ., qui paraiffait s'être emparée de fa Maifon,
difparut totalement par les Précautions qu'on prit ,
&z ni fa Perfonne , ni aucun des iîens dans toute
la Maifon , n'en fut déformais attaqué.
Nous avons un pareil exemple dans la perfonne
[h) Voyez le XV!*^. §• de cette même Partie.
[c) Voyez dans le xxi% §. de cette même Partie,
»ote u.
i'J Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
de ^on Alteife le Prince d'Or/ow (c/). Dès qu'il
fut arrivé à Mofcou , il vifita plufieurs fois toutes
\ts Quarantaines & les Hôpitaux peftiférés, accom-
pagné de tous les Généraux de fa fuite , pour en-
courager le Peuple par fa préfence , & relever
l'efpérance des Malades : ils refpiraient tous , fans
doute , le même Air ; mais les foins qu'ils prirent
de ne toucher à rien de ce qui appartenait aux
Pejliférés_y ni de ce qui était douteux ou tout-à-fait
empefté , quoiqu'ils leur parlalTent de bien près , les
préferverent. De plus , dans le Palais même oit
Son Altejfe réfidait , un Soldat de fes Gardes fe
trouva empefté • m.ais en l'envoyant dans Y Hôpital
peftiféré , & en prenant toutes les Précautions pref-
crites , on éloigna la Pejle de fon Palais pour tou-
jours, & aucun autre de fes Gardes, ni de toute
fa fuite , ne fut atteint de cette terrible Maladie,
Je pourrais m'étendre fur d'autres détails , s'il était
nécelTaire , & demander pourquoi M. Yaguelsky ^
Médecin (e), & M. Gravé .^ Cliirurgien-Major (/),
qui étaient auprès de S. E. le Général de Yérophin j
pour viiiter journellement les Quarantaines ^ & les
Hôpitaux peftiférés, ainii que tous les autres Mé-
decins ôc Chirurgiens de différents Quartiers (^) de
la Ville , qui viiîtaient auiïi tous les jours les Ma-
lades , pour que tous les Pejliférés fulfent envoyés ,
par les Infpecleurs de Police {h) , aux Hôpitaux
peftiférés , ne furent cependant point atteints de
[d) Voyez le xxvii"^. & le xxx^. §. de cette même
Partie.
{ £ ) Voyez dans le XXII^ $. de cette Partie , note f.
(f) Voyez dans le Xîçvi^. §. de cette Partie, note t.
(g) Voyez dans le xxiv% §. de cette Partie, note/;»
(A) Voyez le même §. & la même note/.
Première Partie, i^'
la Contagion peftilencielle , quoiqu'ils eufTent été
chaque fois bien près , &z euireiic refpiré l'Atmof-
phere qui entoumic les Pejiiférés ? C'eft qu'ils
n'avaient pas befoin de toucher aucun de ces
Malades , ni aucune autre chofe qui leur appar-
tint. Par-là, ils évitèrent tout Contact ^ ôc par con-
féquent la Contagion même. Pourquoi, fi j'ofe
parler de moi-même , après être forti des Hôpitaux _^
Se avoir fait mes Quarantaines ^ ne fus-je point atta-
qué de la Pejie chez M. le Médecin Yaguelsky ^
dont je viens de parler , & où je logeais ? Pourquoi
ne le fut-il pas , lui-même , tandis que fon Cocher
ôc fa Cuijinierc le furent ? C'eft qu'après les avoir
envoyés l'un & l'autre à V Hôpital j nous prîmes
toutes les Précautions néceffaires , en faifant fermer
les portes de leurs chambres., en iaiffant les fenêtres
ouvertes , & en ordonnant aux autres de fe laver ^
de changer d'habits & de linges. Pourquoi enfin ,
dans la Maifon de S. E. le Prince de Wolkonsky (i) j.
où un Domefcique mourut comme fubitement de
la PeJie [k) ^ elle ne fe propagea point, malgré
cette catailrophe , qui caula les plus-vives alarmes 5
enforte que ni le Prince ^ ni perfonne de fa famille ,
ni de fes Domeftiques , ni moi-même , qui étais
toujours préfent, pour porter les fecours nécelfaires,
comme Chirurgien-Major du Sénat , n'en eûmes pas
le moindre refientiment , ni la plus légère atteinte?
(i) Premier Procureur du Sénat, préfencemeiit Senaceur
& Chevalier de l'Ordre de Sainte Anne.
(^k) Il ne tduc pas croire que cette Jllort fubite fut ua
effet de la Mj.Ud.ie qui eût agi fur ce Corps comra^ un coup
de foudre, parce qu'après avpir vilué extérieurement touç
le Caduvre , je trouvai des Signes externes, qui m'indi-
quaient qu'il était déià depuis quelques j'ouïs accable de id,
^aUdie, Voyez le xvi% §. de aeççe même Vdxm,
5 o Mémoire fur la Pejlc de Mofcou ^
c'eft que je pris dans l'iiiftaiit , après avoir fait
enterrer ce Cadavre par les gens deftinés par le
Gouvernement à ce flijec (*), toutes les Pré^
cautions nécelfaires. Preuve, qu'en refpirant VAir,
où font les Pejliférés j on n'eft point expofé au
danger d'être atteint de la Contagion peftilentielle.
Outre ces Obfervations ^ que j'ai faites, comme
les plus-frappantes , je puis encore prouver que la
Pefte ne nous attaque point par VAir j même dans
les Hôpitaux ; ôz voici fur quoi je le fonde.
Quand S. A. le Prince à'Orlov^ j, arriva à Mof-
cou {*) y il ordonna de convoquer, fans délai, une
AfTemblée de tous les Médecins & Chirurgiens de
la Ville , afin que chacun d'eux répondît à Quatre
Queftions ( * ) , dont la Seconde était de favoir ,
ce fi le Peuple s'empefle par VAir ^ ou iimplement
M par le Contact de quelques corps , ou hardes
>» peftiférés ». A quoi tous les Médecins ôc Chi-
rurgiens répondirent unanimement , que la Pejîc
n'infedte perfonne par VAir ^ mais que chaque
individu s'empefte par le Contact.
Quelques-uns des Membres de l'AlTemblée ob-
jeéterent , qu'il y avait des circonftances où XAir
pouvait empefter. Par exemple, <« li quelqu'un
entrait dans une Maifon ^ ou un Hôpital ^ dans
lequel avaient long-temps été dépofés des Pefii-
férés j fans que ce local eût été nettoyé , ou
qu'on y eût renouvelle VAir j il pourrait fort
bien être infeété de la Contagion peftilentielle ».
Oui , fans doute , répondis-je , je conviens qu'il
(*) Voyez dans le xxxi'. §. de cette même Paitie,
noce £-.
(* ) Voyez le xxvii*. §. de cetce même Partie.
(*) Voyez le même §.
Premlcrc Partie, 3 i
pourrait en être infedé j mais , fans qu'en ce cas
même , XAir dût encore être cenfé le véhicule de la
ContagLon ^ puifque tel accident ne pourrait pro-
venir que du Contact de quelque corps renfermé
dans tel endroit , ou des emplacemens , où des
Fcfiïfcrcs auraient été dépofés avant, ou après leur
mort , ou de quelques liardes qui leur auraient
fervi , ou du plancher même fur lequel ils auraient
marché , ou enfin de la muraille même qu'ils au-
raient touchée, toutes chofes infedées par le Contact
des Pcftiférés , & par conféquent propres à infeder
quiconque y touche , parce que , en y entrant ,
quiconque touche le premier à une telle chofe em-
peftée , fera nécelTairement le premier empefté ,
comme ne le démontre que trop la malheureufe
expérience. De-lâ , ne devrait-on paî conclure ,
qu'il aura été empefté par le ContaÊi ■, de non par
yjir.
Car , fi Y Air peut nous empefter ainfi , pourquoi
M. de W^oikow (i) , & M. Wfévolod de Wfé-
rolodsky [k] ^ ayant^ été plufieurs fois obligés de
queftionner , dans une chambre particulière , les
Criminels de la révolte (*) , parmi lefquels il fe
trouvait pluiieurs empeftés , & où. , étant à très-
peu de diftance , ils refpiraient , fans contredit ,
le même Air ^ ne relTentirent-ils pas la moin-
dre atteinte de la Maladie ? C'eft qu'ils ne tou-
chèrent ni aux Malades ^ ni à rien de ce qui les
(z) Voyez le xxix^. §. de cette même Partie.
{ k) Confeilier-Privé-Aftuel , Sénateur, Chambellan-»
Atluel de S. M. I. de Tou:es-les-Rufïîes , & Chevalier de
rOrdre de Sainte Anne. Ce Seigneur était venu de Saint
Péterjbourg , à la fuite de S. Al. le Prince A'Odow.
{*) Voyez dans le xxvi% §. ds cette même Partie,
çiGtes c ôc û.
•^ X Mémoirz fur la Pcjle de Mofcou ;
concernait, quoique V^ir^ qu'ils refpiraient , leut'
fût commun. Donc VAir n'empefte pas ; donc il
ne peut empefter.
Pourquoi encore , M. Orreus j Médecin, obligé
de traverfer, chaque jour, les chambres des Pef-
tifcrés dans l'Hôpital à YaJJi (/) j néanmoins de-
meura intaâ; de la Contagion ? Pourquoi M. Jo,
Jac.^Lerché jy Confeiller , Médecin &c Phyficien de
Saint Pétersbourg (/tz) , envoyé par S. M. L notre
Auguste Souveraine, dans les deux Armées,
pour faire une Defcrïption exade de la Pefte , qui
ravageait par-tout nos Soldats ^ n'en fut point at-
teint 5 quoiqu'il refpirât XAïr des endroits & Hôpi-
taux peftiférés ? Pourquoi de même M. Gravé ^
Chirurgien-Major , ayant été dans l'Hôpital pefti-
féré de Chof^im ^ enfuite à Mofcou _, alfujetti , con-
jointement avec M. le Médecin Yaguelsky _, aux
fréquentes vifites des Malades de cette Capitale ,
tant dans les Hôpitaux, que, dans \qs Quarantaines,
(/) Voyez C. de Merteks, Obfervat. Medic. de Febr.
Putrid. de Pefte, &c. pag. 8i , & ci-defius dans le x% §,
note o.
(m) Auflî-tôt que la Pejle fe manifefta dans les Armées,
Tune alors en Crimée , l'autre en Moldavie & en Valachie ,
VOTRE Auguste Scuveraii^e s'empreiïa d'y envoyer ce
Médecin , comme le plus-confommé dans la pratique , en
lui accordant , pour fon voyage , toutes les facilités poffibles
en arsrent, & toutes les commodités pour fon fervicej elle
alla même jufqu'à ordonner qu'on lui donnât un Equipage
entie^- de la Cour. Il était envoyé pour prendre toutes les
mefures poffibles de faire une parfaite Defcrïption de la
Pefte , >5c de trouver les ■A/qyens les plus fûrs de garantir
l'Empire de ce terrible Fléau. Cependant, quoiqu'il fût allé
SL Bender , dans la féconde Armée , a Chot^im , dans la
première , & dans les différents autres endroits , il ne nous
a pourtant donné aucune Defcrïption ^ ni de la Pefte, ni
aucuns Moyens d'en garantir l'Empirç.
ccliappa-t-il
Première Partie. "3 5
?cîiappn.-t-il à \x Contagion de la Pefte ? Pourquoi
entîn nombre de Médecins & de Chirurgiens ^ tant
de Mofcou , que d'autres Villes empeilées , obligés,
chaque jour , de vifiter les Pejlijérés dans leurs
Quartiers (/z) de la Ville, & ce, fouvent dans
des chambres balTes , ëtroices , mal aérées , &z par
conféquent moins fufceptibles de la prétendue in-
fluence maligne , &c qui cependant fe dépeuplaient
conftamment , ne furent-ils pa? empeftés ? C'eft ,
encore une fois , parce qu'ils ne touchaient à rien
de ce qui concernait les Pejiiferes. Ces preuves,
contre les funeftes imprefllons de l'^ir^ me pa-
railTent fans réplique.
Je pourrais encore donner d'autres Objèn'ations
de la même force , Ci je ne craignais d'ennuyer par
de trop longs détails. Car enhn , lorfque S. M. Im-
périale propofa de faire de Nouvelles Expériences
fur les Peftiférés, en les frottant avec de la Glace (0),
Expériences que j'ai faites, pendant mon féjour,
dans les Hôpitaux du Monaftere Ougrefchinsky &
Symonowsky [p) j pourquoi Al. Gravé j Chirur-
gien-Major , qui faifait , fur les Charbons j des
Expériences de l'application des Cantharides fur les
uns , & des Oignons cuits fous la cendre fur les
[n) Voyez dans le xxiv*. §. de cette même Partie»
noce p.
(o) Atipeftîlentiale Catharit^^e II. Voyez dans Mon
Mémoire fur Tluoculation de la Pefte, &c. pag. 3 , &: pag. li ,
Boce f; aiiifii que dans Ma. Lettre à TAcadémie de Dijon ,
avec Réponfe à ce qui a paru douteux, &c. page 15 ,
noce *.
(/)) Voyez dans Ma Lettre fur les Expe'riences des Fric-
tions Glaciales pour la Guérifon de la Pefte , Sec, pages
19 Se 31.
c
54 Mémoire fur la Pejlc de Mofcou ;
autres , Expériences alors propofées'par S. Alt. le
Prince d'Or/ow {q) ^ quoiqu'il iuz obligé d'entrer
chaque jour dans riiôpitai du Monaftere Dany-
lûwshy j pour vifîter les Malades , & obferver
l'eiîet des Remèdes j ôc par confét]uent d'être auprès
d'eux à la moindre diftance , ne fut-il pourtant
pas empefté ? Il refpirait , fans doute , le même
^ir que les Peftiférés, c'eft aulîî une preuve qu'il
évitait foigneufement tout Contact j d'autant que
le Sous-Chirurgien Bafile Trochimowshy [p) était
[q) Voyez cîr.ns le Mémoire ou la Description de
la Pcfte , qui a régné dans l'Empire de Ruffie , & fur-touc
à Mofcou, &c. pag. 384.
(p) Dans TEinpire de Rufile , les Corps des Médecins
& des Chirurgiens font dirigés de manière que, couc Jeune
Homme, qui lait la Langue latine & les humanités , peut
entrer au fervice dans un Hôpital quelconque , (voyez, dans
le xxiii*. §. de cette même Partie, noce A.) y reçoit les
appointemens de la Couronne , & doit y apprendre gratuite-
ment toutes les parties de cette Science. Chacun des Elevés
doit, pour s'inftruire, faigner les Malades, les panfer, leur
adminillrer les remèdes , &c. ; & après y avoir pafle un ,
deux , ou trois ans , il peut fe préfenter à un premier examen ^
qui fe fait, en préfence de tout le Collège de Médecine ,
(voyez dans le xxii'^. §. de cette même Partie, note ^)
fur l'Anatomie , la Chifurgie , &c. 5 & s'il fatisfait , il
devient Sous-Chirur^lpi , Se on augmente fes appointemens.
Après avoir p^ifTé quelques années dans cet état , il peut fe
préfèure;: à un fécond examen , qui fe fait pour lors fur
toutes les parties d'Anatomie , de Chirurgie , de Médecine ,
de Pharmacie ; &c. Après cet ex.imen , il peut devenir Cld-
rurgien. Il y a' au moins un tel Chirurgien dans chaque
Ville de l'Empire. Il y en a aufC un avec deux Sous-Chi-
rurgiens dans chaque Régiment de l'Armée, ainfi que trois,
ou quatre Barbiers dans chaque Compagnie. Après avoir
long-temps lérvi , on accorde aux Chirurgiens ^ fclon leur
mérite, le grade de Chirurgien- Major, il n'y a qu'un ieul
de ces derniers employé, avec un 'Médecin^ dans chaque
Dlviji«n de l'Armée , pour avoir Inf^eliion fur tous les
Première Partie. ^f
chargé du Panfement de ces Peftifërés. Ne puis-Je
donc pas me Hatcer , d'après toutes ces Obferva-
tions j d'avoir dcmontré à mes Lecteurs, que
l'Air ne nous en:ipell:e nulle part , & que la Con."
tagion de la Pelle ne fe propage pas par VAir ^
mais que c'eil le feul Contact qui nous la com-
munique.
Car , il ce n'était pas par le Contact j pourquoi
tous [qs Chirurgiens & les Sous-Chirurgiens ^ qui,,
par état , panfaient les Pcjîiférés dans les différents
Hôpitaux ci-deiTus & ci- delîous mentionnés j pour-
quoi tant de nos Prêtres j qui , par devoir , àdmi-
niftraient les Pejiiférés ^ tant dans les Régimens
de notre Armée , que dans les Hôpitaux , fur-
tout à Mofcou {*)y pourquoi enfin tous ceux qui
fervaient les Pejiiférés ^ éprouverent-ils les Symp-
tômes du mal , ôc furent , en un mot , tous em-
peftés ? La raifon du Contact fe préfente d'abord^
comme caufe infaillible de ce trille événement 5
&: tous ceux d'entr'eux qui n'eurent pas la force
de furmonter les attaques , y fuccomberent. Donc
on ne peut être empefté , même dans toutes ces
çirconjlances qu'on m'a objectées , que par le ContaB.
Mais , quand fon Venin eil-il le plus-fubtil &
le plus-volatil , & quand nous attaque -t-elle le
plus-promprement , & le plus-cruellement , foit dans
les Hôpitaux peftiférés , foit ailleurs , & ce , au
Chirurgiens de la Divifion. On en place auflî quelques-uns
ians les grandes Villes. Chaque Chirurgien- Major , 8c
autres , à l'exception des Sous - Chirurgiens , exercent la
Médecine & la Chirurgie.
(*j Voyez dans Jfa Lettre à TAcadémie de Dijon,
avec Réponfe à ce qui a paru douteux dans J/c/z Mémoire
fur rinsculacion ds la Pefte^ page 48 , note c
c ij
'^(; Mémoire fur !a Pejle de Mofcou i
moyen du moindre Contact? Ce n'eft jamais quej
loriqu'elle eft au degré du Milieu de (on cours
d'invafion [n). Car, au de^jré de (on Commence-
ment j ainli que de fon Déclin ou de fa Fin j elle
n'a pas un F'enin Ci fubril , ni fi volatil : fes Symp-
tômes internes ne font pas ii fâcheux y ni fes Signes
externes li compliques qu'au degré du Milieu. Voici
mes Réflexions & mes Obfervations _, qui prouvent
évidemment la folidité du Syflême que j'embralTe,"
pour fa diviiîon, en trois degrés diftinélifs.
Si la Pefle nous attaquait de la même manière,"
avec des Symj.'CÔmes auflî fâcheux , & des Signes .
externes aulîî compliqués à chaque Degré de fon
cours , qu'à celui de foa Milieu • pourquoi mon
Predécejjeur (o)j avec trois Sous-Chirurgiens {p) ^
entrant dans l'Hôpital du Monaftere Ougref-
chinsky {q) j pour y prendre foin des Pefliferés _,
y refta-t-il depuis le Mois d'avril j jufqu'au Mois
de Juin j, fans que , ni lui, ni aucun de fes Aides ^
éprouvât la moindre atteinte de la Pefle ? C'eft
qu'ils n'y furent expofés que dans le temps , où
elle ne -faifait que commencer à s'étendre (r). Le
même bonheur arriva â M. le Médecin Pogo-
. ( n) Voyez ci-dcfTous dans le v^. §. de \a Seconde Partie,
(o) M. 3Iurgraff, Chirurgien, qui étaic alors à Morcou,
Praticien libre fans fervjce.
(f) Voyez ci deilus , p<^ge 34, note/'.
(^) Place hors de la Ville, ainfî appellce , il y a im
Couvent 'ie Religieux fous l'Invocation de S. Nicolas,
que le Sénat choilit premièrement pour fervir à'Hopira/ au
Peftifërés. Voyez C. de Mertens , Obfeivat. Medic. de
Fcbrib. Pinrilis de Pelle, &c. page 7H.
(r) Voyez C. de Mertens , dans le même Ouvrage,
page 7î.
Première Partie. 37
retsky (/). Il avait avec lui un Chirurgien j 8z quel-
ques Sous-Chirurgicns j pour foigner les Pejlijcrés
de l'Hôpital du Palais de Le-Fort (r). Leurs foins
continuèrent depuis le Mois de Novembre ^ jurqu'à
l'époque où la i-'<?/?e fut totalement détruite ^ c'eft
qu'ils n'y furent que vers le degré du Déclin ou
de la Fin de fon cours [u). Dans l'Hôpital du
Monaftere Pohrowshy (v)j où Al. Mek-^er (w) ^
&: AI. Kirdan j un de nos plus-habiles Chirur-
giens , donnait fes foins aux Malades _, conjointe-
ment avec quelques Aides. La Pefte les refpedta
de même ^ ainli que Al. Rombowsky [x) ^ Chi-
rurgien-Alajor , & fes Sous- Chirurgiens J dans
celui du Alonaftere Symonowsky [y). Cependant
{f] Voyez le xxx*. §. de cette même Partie. Il fauc
favoir que , fi je parle ici de M. Pogoreisky , comme d'un
homme qui n'a pas été empefté , tandis qu'il l'a été , fuivanc
fon Rapport à la CommilTion contre la Pefte , c'eft que je
regarde cette Pejle pour lui comme Inoculation de la Pelle;
mais puifque ceux qui l'ont aidé , ne l'ont pas été , je l'ai auffi
exclus ici du nombre de ceux qui ont été empeftés.
(/) Palais d'un de nos Anciens Seigneurs Favori de
Pierre le-Grand. Ce Pahis appartient aujourd'hui à la
Couronne. Voyez le xxx*. §. de cette même Partie.
(«) Voyez C. de Mertens, Obfervat. Medic. de Febr.
Futrid. de Pefté , &c. page 78.
(v) Couvent de Religieux, hors de la Ville, fous ITn-
vocation de la Sainte Vierge. Voyez le xxx*. §. de cette
même Partie.
{ >v ) Voyez dans le xxx*. §. de cette même Partie ,
note g.
i^x) Voyez le même §.
{y) Couvent de Religieux, fous l'Invocation, de Saint
SiMÉON , fitué hors de la Ville , fur la rive de la Aloskwa,
au fommet d'une colline fort élevée , & qui domine la
Ville. Le Sénat choifit ce Couvent pour fervir à'Hopliai
aux Peftiférés , lorfque la Pefie Te fut confiderablement dif-
perfée dans la Ville. Il eil d'une li valte étendue , qu'en
C iij
5 s Mémoire fur la Pejle de Mofcou 3
il s'écoula alTez de temps , depuis le Mois de
Novembre 3 jufqu'à l'extindion totale de la Pejle;
èc quoique tous ces Hôpitaux fuflent encore fournis
de quantité d'autres perfonnes pour les befoins des
Malades j comme de Barbiers ^ à' Infirmiers _3 ainfî
que pour tranfporter les Morts dans les Cimetières,
&c. à peine quelques-uns furent-ils attaqués \ en-
core n'éprouverent-ils que de très-faibles Symp-
tômes j parce que c'était dans le temps où la Pefl^^
commençait à s^'appaiier , 6c que fon T^enin con-
tagieux avait prefqu'entiérement perdu fa dange-
reufe aétivité.
Un des Sous-Chirurgiens j qui était avec mon
Predécejfeur j dans l'Hôpital du Monaftere Ougref-
chinsky j en fortit , comme je l'ai déjà dit , intaét
de la Contagion , lorfque j'y entrai , ce même
Sous-Chirurgien n'était , dans le degré du Milieu^
comme je le nomme , que Vifiteur des Malades
dans un Quartier de la Ville ( * ) j mais au degré
du Déclin de la Pefte , c'efl-à-dire , à la Fin j il
voulut entrer , pour une féconde fois , avec M. le
Médecin Pogoretsky j ôc autres, dans l'Hôpital du
Palais de Le-Fort j & y foigner , avec eux , les
Pefiiférés _, jufqu'à l'extinction totale de la Pefte 5
de manière que , quoique ce Sous-Chirurgien eâc
été à Deux différentes reprifes , & même dans
Deux différents Hôpitaux peftiférés j cependant ,
comme ce n'avait pas été au degré du Milieu j ii
ne fiit pas infedé de la Pejle _, ni dans le premier ,
ni dans le fécond. Preuve non moins évidente ,
cas de befoin , o'i y pourrait placer plus de irais mille Ma-»
lades. Voyez ci-deilous le xxvI^ §. de cette même Partie.
(*) Voyez ci-deflbus daus le xxiv'. $. Je cette mésaq
Fariie , note /,
Première Partie. 3^9
i|iie k Péjîc ne nous infeâ:e dans ces Deux degrés j
ni 11 promprement , ni il violemment.
'Il n^n hit pas de même depuis le Mois è^Août^
jufqu'au Alois de Novembre -^ car, dans ce laps de
Quatre Mois (*), la Pejle fut dans fon de^ré du
Milieu, Je reftai tour-à-tour dans les Trois Hôpi-
taux peftiférés, &: Trois fois j'y fus empefté (r).
De tous les Sous-Chirurgiens qui y étaient pour
m'aider dans les panfemens , ècc. j de tous ceux qui
s'y . étaient enfermés avec moi pour foigner les
Alalades j aucun d'eux n'échappa aux atteintes de
cette cruelle Maladie ; & quoique je fiffe tous mes
eftorts pour les conferver , en leur applic]uant des
Cautères j même jufqu'à Deux & Trois ( * ) , à
ceux qui étaient bien corpulents , en leur admi-
niftrant les Remèdes nécefïaires, comme préfervatifs,
en \qs faifant , chaque fois , revêtir de leurs Re-
dingotes Se Gants de toile cirée, en les exhortant
à ne point fe laiiTer abattre par la crainte , en leur
montrant , pour les encourager , les Signes externes
de la Pefte , que je portais dans mes Aines ( ^ ) ,
en un mot , en leur procurant tout pour leur con-
ferver la vie , cependant le fuccès n'en fut pas plus-
(*) Voyez ci-d'elTous le x x x i*. §. de cette même
Partie.
(£■) Voyez C. de Mertens , Obfervat. Medic. de Febr.-
Puttid. de Pefte , &c. page pj J & ci-delTous le xxiS i*
de cette même Partie.
(*) Voyez un plus-fatisfaifanc détail, au fujet des Cau^
leres , dans Ma Réponfe à M. Gonnand , Secrétaire Per-
pétuel du Collège Pvoyal des Médecins de Nancy , for la
Queftion a fi les Cautères peuvent être quelque préfervatiF
» contre la Pefte pendant fes Ravages , » inférée dans rEfpric
des Journaux français & étrangers, pour k mois de Juiiï
1785 , Tom. VI, page 311.
(tf) Voyez ci-d^fTous le xxi*. §. de cette même Partie^
C iv
40 Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
heureux, & de Quin-T^e de mes Sous-Chlrurgîens ^
je n'en pus fauver que Trois. Tandis que tous ceux
qui y ont été avant & après moi , quoique fans
Cautères [*) , ou autre Préfervadf^ n'ont pas écé
empeftés , comme je l'ai déjà dit. Ce qui prouve
évidemment que la Pejle était , pendant tout ce
laps de temps , dans fon degré du Milieu ; c'eft-
à-dire , au comble de fa malignité ; & que fon
Venin eft alors fi fubtil , & s'infinue fi rapidement ,
àhs Je moindre Contact _, dans nos corps , qu'il eft
non-feulement prefqu'inévitable , mais qu'on op-
pofe difficilement des barrières à fes cruels Ravages.
§. X V.
Que deviennent dès-lors ces fables qu'on débite
dans plufieurs Ouvrages , de qui toutes ont pour
fondement Vexijlence de la Contagion peftilentielle
dans VAir ? C'eft par-là , prétend-on , que la Pejle
infeéte jufqu'au bétail & aux autres animaux, quelle
abfurditéi car, combien y avait-il à Mofcou de
Chevaux deftinés à tranfporter les Malades peftifé-
rés dans les Hôpitaux; & les Morts, tant des quar-
tiers de la Ville , que des Hôpitaux , dans les Ci-
metières ? Ces Chevaux avaient même leurs locals
dans ces derniers endroits ( * ) j cependant aucun
ne fut attaqué de V Epidémie , dont je parle. Ces
Auteurs, pleins d'emphafe , n'en exceptent ni le
Bétail ni même les Oifeaux ; cependant , il y
avait afTez d'Oifeaux & de Belliaux de toute ef-
(*) Voyez la même Réponfe à M. Gormand , dans le
même Ouvrage, cité ci-deffus page 351, note *.
(*) Voyez dans le xxviii'. §. de cette même Partie ,
note iXt
Première Partie. 4T
pece dans les Villes & les Villages de ValacKie ^ de
Moldavie, de Pologne, de la petite (Se grande Rnf-
fie, '^oiwiins, - nous à Mofcou ; cette Capitale en
contenait une nombreufe quantité ; néanmoins,
XOhfcrvatïon la plus-lcrupuleufe , & les F^echerches
. les plus exaéles n'ont pu découvrir qu'aucun de
ces Animaux ait été la victime de la ContaG;ioii
peftilentielle. Je voyais moi-même une très-grande
quantité d'Oifeaux de différentes efpeces voltiger
à l'entour, éc nicher fur les Tours & les Eâti-
mens de trois Hôpitaux peftiférés {* ) , ou j'ai
été fuccefîîvement renfermé ^ & je parle , après
avoir été témoin oculaire. Qu'on dife donc encore
qu'ils ne volent jamais où la Pejle exifte, parce
que ï^ir de ces endroits les tue fubitement ( / ) ? De
pareilles abfurdités doivent être à jamais bannies de
tous les Livres de la Médecine. Il eft vrai que nous
avons eu un cas où les Bejliaux & les Hommes ont
péri. Notre Auguste Souveraine , ayant lu dans
Mon Profpeclus (* ) de ce Mémoire, préfenté à cette
gr'ande Princesse, par S. E. le Prince de
Wiasémsky {m). Mon Alfertion , que la Pef.e,
qid nous infecte , ne peut rien fur les autres ani-
(*) Voyez dans le même §, la même note x.
(l) Voyez Jo, Frid. Schreieeri, Obfervâc. & Cogitar.
<îe Peftilenr, qu^ annis 1738 &-39 , in Ucraïnia graffaca
eft, pag. <s , Obfervar. j.
{ * ) Voye2 Ma Lettre fur les Expériences des Friûions
Glaciales pour la Guériibn de la Pefte , &c. imprimée à
Paris.
(m) Confeiller-Privé-Acluel de S. M. î. de Tontes-Ies-
RufHes , I\Iembre du Grand Confeii , Procureur- Général
du Sénac , Tréforier- Général de l'Empire , &c. ^c. Sec. &
Chevalier des Ordres âeS. André, de S. Alexandre-Newsky ,
de S. Wiadimjr de la Première Claffe , de l'Aigle Blanc
& de Saince Anne.
4* Mémoire fur la Pcjlô de Mofcou j
maux , & vice verfd , fit réflexion , & ordonna a
Ce Minijlre , de me communiquer , que dans le
Gouvernement de ÏF'iZ'oz/r^ en Finlande, l'an 17(^3 ,
il était mort pendant l'été Jix Vaches & quatre
Chevaux , qui avaient été enfouis dans une Foret;
que quelque temps après , un Ours j pafTant par
cet endroit , avait déterré quelqu'une de ces cha-
rognes , dont il s'était rafTafié ; que de-là, il était
allé mourir à une diftance d'environ une Lieue de
Suéde j qu'un P^^y^^ de l'endroit j l'ayant trouvé
mort , le dépouilla , & vendit fa peau au Minijlre
de la ParoilTe; que celui-ci la prit & la donna
à un Tanneur , pour la préparer , ce qui caufà une
Maladie Contagieufe ^ au mois de Décembre fuivanr,
que le Payfan , le Miniftre & le Tanneur en mouru-
rent , ayant des Signes externes à-peu-près femblables
à ceux de la Pejle \ que le Tanneur , qui ne fe dou-
tait nullement du danger , ayant lailfé négligem-
ment les Parties réfultantes de la préparation de
la peauj tous les Animaux qui en mangèrent ,
moururent , même ceux qui burent dans la cuve
où cette peau avait été préparée. Fait , qui paraît
contraire à Mon AJfertion ; n'ayant pas la Def-
cription qu'en fit M. le Médecin Jo. Jae\ Lerché^
envoyé alors de Sa Majesté pour y remédier aa
plus-vite , & en donner une fidelle Defcription ;.
je ne puis détailler par quel genre de Contagion
cette Epidémie était contagieufe pour le Genre-
Humain. Etait-ce la Pejle véritable , ou quelqu'autre
efpece de Maladie contagieufe ? on peut voir
par les raifons que j'ai déjà données, que cette Epi-
démie n'était pas la Pejle , mais quelqu'autre Ma-
ladie d'un genre putrjde.
De ce que des Animaux font péris, parce qu'ils
avaient mangé les Parties réfultantes de la prépa--
Première Partie. 45
ration de la peau _, de bu dans la cuve ; ce n'eft
pas un Rcfultat aoii on doive conclure que cette
épidémie lut la Pcjlc ; car , lî les Animaux font
péris, c'était jugement leur Pejlc, s'il eft permis
de la nommer ainli : en fécond lieu , c'était la
propre voie par laquelle tous les Animaux s'em-
peftent , car nous ne recevons jamais la Contagion
de la Pefte , que par le Contact ; les Animaux au
contraire la reçoivent par la bouche j & jamais par
le Contaci j comme nous le prouvent les Expé-
riences faites en France fur les Annnaux, ôcc.
Quant à ce qui concerne les hommes qui furent
malades, on. fait allez que V Attouchement à quelque
corps corrompu par la Putriditéj peut caufer une
Maladie, dont la Contagion fe répandra à raifon du
Degré de la Putridité , par lequel ce corps fera dé-
généré : je conviens qu'une telle Epidémie peut fe
nianifefter avec quelques Signes externes à-peu-près
femblables à ceux de la Pefce ; mais je foutiens
que cette Epidémie n'approche point de la Pejie^
qui de Turquie vient ravager l'Europe.
Nous avons dans toute la Sibérie [b) une efpece
[h) Le Royaume de Sibérie fuc conquis en 1533, par
un Ataman , Officier fubalterne , des Cofaques du Don ,
nommé Yermak Timofeîew ; il l'a même depuis afTujeui à
la Grande-Ruflîe , fous le Régne du Tfar Iwan Wassi-
iiEwiTZ. Ce Royaume était habité, avant ce temps-là,
par des Payens ,• mais après qu^on eue créé , en Ié^ 1 , dans
la Capitale, un Siège AJétropolitain , un de ces Métropo-
lites , nommé l-'hiLofeye , fe ht grand honneur de la con-
verfion des Payens à la Religion Gréque : il avait par-
couru tout ce  07 j///72e , depuis Tan 1705, jufqu'cn 1711,
pour prêcher & convertir ces Payens. Toholsk , eft la Ca-
pitale de ce Royaume , & la Réiïdence aûuei'e du Gou-
verneur àz, la Sibérie. Cette Ville eft fituée fur la rive gauche
iilnijilie y au confluent de la l«boU.,., Cette Capitale fuc
'44 Mémoire fur ta Pejle de Mofcou j
de Contagion pedileiitielle , dit-on, qui fe fait coit^
naître par des Charbons , félon la defcription po-
pulaire , ce dont je juge tout autrement ; car , fi
cette Maladie j quoique contagieufe, était hPeJIej
dont je fais la Defcription dans ce Mémoire, la
/Sibérie, devrait être aujourd'hui tout-à-fait dépeu-
plée j mais , comme ceux qui y ont voyagé depuis-
peu , m'ont détaillé ce genre de Charbon, dont
ils ont reconnu la nature , comment les Peuples
de cette vafte Contrée fe guériiTent , en appliquant
deffus , au lieu de Cataplâmes ^ une feuille de Ta-
bac humedtée dans de Teau chaude , Sec, je con-
clus que ce n'eft qu'une efpece d'Anthrax malin ;
car, ils m'ont dépeint ces Charbons comme une
Fronde j qui s'étend quelquefois jufqu'à la lar-
geur de la Paume de la main , & qui s'élève affez-
haut. Je démontre [c] que les Charbons peftilen-
tiels ne s'élèvent jamais cie cette manière. Ils ajou-
tent encore que , quand cette Tumeur s'eft afifez
reconftniice , dès le commencement i!e ce Siècle ^ au fommet
fort élev'é de l.i rive o^auche A' Irilchè , de la même façon
que le K rende eft confiruic , au centre de la Ville de Mofcou,
auflî au fommet d'une Colline fort élevée. TohoUk , eft
divifé en Haute &c Baffe Ville. Dans la Première, ou nouveau
Krémle , on voit deux magnifiques Eglifes Cathédrales , un
Archevêché , un Puits , qui eft de la profondeur de ; 5 Sa-
génnes de Ruffie; favoir , ifi Pieds de Pioi , un Collège,
un Couvent de Religieuf.s , trois Eglifes paroifllales , une
Chancellerie, grande quantité de belles Boutiques, &c. On
voit dans la Baffe Ville, 7 Eglifes paroifllales, un Cou-
vent de Religieux, un Séminaire, 16 1 Boutiques, &c.
TohoLsk , eft éloigné de Saint Pétenhoiiny de 3118 ^erjles
deRulTie, il en faut quatre pour une li^ue, des ij; au degré.
Voyez le f^fte dans le Didionnaire Géographique Ruflè de
MM. PoLOUKiN & MuLLER, pages 3î?i & 391.
(c) Voyez ci-defTous dans le vii'. §• de la Seconde
Partie, n°. 11*. & dans le IX^ §. n'. in%
Première Partie. j\.f
clevée , elle perce en pluiîcurs endroits, par où
ûiinre la Sanid ichoreule ; les Charbons pc-ftilen-
tiels ne percent & nefuintent jamais [d). D'après
ces Ohfcrwiûons ^ on peut conclure que , quoique
cette Maladie foit contagieufe , & qu'elle ait des
Signes externes à-peu-près femblables à ceux de la
Pejîe, ce n'eil pourtant pas une Pejle telle que
celle qui dans ce x v i 1 1^. fiecle a tant ravagé
Marfeilk & Mo/cou , Capitale de Ruffie j car ,
cette Pejle j qui vient de la Turquie j n'agit que
d'après le Contacl : celle de hSiheriej jufqu'à Kamtf
chatha ( e ) , a un caractère tout autre.
Pour être empefté par le Contacl ^ faut-il que
la perfonne faine le reçoive fur quelques Parties
nues de fon Corps, ou fulîit-il qu'on la touche feule-
ment fur quelqu'un de fes vêtemens.
Comme nous n'avons jufqu'à préfent aucune
idée claire de la nature du Berlin peftilentiel , il
me paraît que ce ferait une cliofe très-difiîcile à
quiconque voudrait réfoudre ce Problème. Car^
fi l'on prend que VAir en eft chargé, &c que la
Pejle nous envoie fa Contagion par notre bouche ,&c.
je crois avoir déjà aifez démontré le contraire (*):
(^) Voyez les mêmes endroits.
i^e) Le Kamtfchatka , eft une étendue qui forme une
Pcnlnfule du côié de l'Orient. Cette grande étendue était
déjà connue à Yakoutsk dès \6ço , d'où on y envoya, pour
la première fois, en i6ç6 , foixante-feize Cofi^ues , --àvec
leur Ataman , Officier fubalterne , nommé Morosko ^ mais
ils ne purent parvenir jufques-l.i. En 1^517 , le Comman-
dant à'A'iuJlrsk y nommé AtUJJ'oiv , s'empara du Fleuve du
Kamtschatkd \ •Si en 1706, une partie du Corps Militaire
perça jufqu'aux Bornes occidentales de cette grande /Vw//2-
fule. Voyez le refte dans le Diûionnaire Géographique
Rufle de MM. Polounin & Muller , pag. 119.
(*) Voyez dans M* Lettre à l'Académie de Dijon , avec
4^ Mémoire fur la Pejîe de Mofcou ,
fî l'on prend que les différentes températures d©
VAir communiquent plus facilement leur Conta--
l^io/z j tandis que les autres ne le font qu'avec plus
de difficulté j je démontre aulîi ailleurs (/) , que
la Pcjle n'a égard , ni aux Climats , ni aux Saifons ,
ni à aucune autre température : & que l'hiver
le plus froid, & l'été le plus chaud ont, à cet
égard, la m.ème influence.
Après QÇ.^ Obfervatïons 3 je conclus que potir
être empefté , il fufHrait qu'une perfonne faine
reçût le Contaci fur quelque partie de ies habille-
mens , par quelques hardes , ou autre corps folide
àè]2. empeflésj après quoi, moyennant fes habil-
lemens , elle parvient à fe communiquer dans fa
maifon à différents endroits , par où elle l'aura fous
peu de temps à quelque partie de fon corps nu j
car , il nous conlidérons , combien de Mille per-
fomies ont emporté les deux Pelles de ce xviii^
fîecle , l'une à Marfeille, l'autre il récemment dans
l'Empire de Ruflie , & fur-tout à Mofcou [g] , eft-
ii poiîible qu'ils aient tous eu de prime abord le
Contaci fur leurs corps nus ? Non , cq^ une chofe
impoflible, 11 fufnt donc de fe trouver dans une
foule ôz de toucher à quelques hardes ou quel-
Rf^ponfe à ce qui a paru douteux dans Mon Mémoire fur
rinocuîation de la Pefte , page i6, i'AnicIe i". & ii*.
(/') Voyez ci-delTous le ii% §. de la Seconde" Partie.
\ g) La Pefte de ALirjeille, en 1720-2 i-zî , a fait périr
en Provence S7666 perfonnes. Voyez le Mémoire fur les
Moyens à employer pour s'oppofer aux ra^'ages de la Va-
fiole , par M. Maset , page 44 , note 44 ; celle de Mofcou
en 177 I , & de toutes les autres Villes empeftées dans cet
Empire, en a emporté ^"-,1x9$. Voyez ci-defîows le XXXI*.
$. de cette même Partie,
Premicre Partiel 47
Iju'autre corps folide déjà empoifonné du Venin
peiHlentiel. C'eft ce qui, comme dans /ni//e autres
pareils cas , a fait périr à Mo/cou tant de nos Prê^
très ^ qui, ne fâchant pas qu'il fallait abfclumenc
éviter toutes les foules populaires , faifaient très-
fouventj par une dévotion bien-mal placée pour
ce temps , des ProceJJi.ons avec des Images, &c.
Par-là , ils périlfaient eux-mêmes , & donnaient
occaiion du Contact à une infinité d'autres per-
fonnes [h] , qui ayant aulîî reçu le principe de
la Contagion j fans penfer qu'on pût s'empefter de
cette manière, sqw retournaient chacun chez foi ,
&: touchaient avec ces parties empeftées les diffé-
rents endroits de la Alailon. Ces endroits, après un
tel attouchement , doivent être , faijs contredit , ré-
putés empoifonnés du même Venin j après quoi ,
on ne faurait douter que chacun ne parvînt à les
toucher avec quelque partie du corps nu j d'où la
Contagion s'infinue par les pores dans nos humeurs ^
les dégénère dans une telle putridiré , qu'elle caufe
la jnort. C'eft ainiî que je fuppofe qu'eft périe
toute ZQX.IQ, multitude.
J'ai déjà dit plus-haut , que la Pejie ne nous tue
jamais fubitement , comme on l'a autrefois ima-
giné. Si XAir avait quelque véhicule pour nous
empefter, quelle multitude, dans chaque Ville
où elle fait fes ravages , ne devrait pas l'être
chaque jour , puifqu'on eft obligé de le refpirer
conftamment ? Cependant , elle n'y fait fes meur-
tres que peu-à-peu ^ & fi on obferve de près, on'
trouvera , fans doute , que toutes les perfonnes
(y^) Voyez dans Mon Mémoire fur TlBoculat;
Fcfn, &c, pag. 17, noicf.
lion de la
48 Mémoire fur la Pcftc de Mofcqu j
quicleviennent cmpeftces , ont eu quelque Comucl'y
mais , comme chacune le reçoit ordinairement fans
s^en appercevoir, il ell: trcs-ciifticile à chaque per-
fonne cie fe fouvenir quand, & de quelle manière
elle l'a reçu.
S'il m'ell toute-fois permis de propofer mes idées
à l'appui de mon Syjîcme j les voici : fi-tôt qu'une
pcrionne a reçu de quelque corps empefté le Con~
tacl fur quelque partie de fes habiUemens , la
Contagion pellilentieiie l'entoure, pour ainfi dire,
de la mcme manière qu'entoure quelque corps
VAir éledrifc , qu'on peut , ce me femble , ap-
peller Tourhiiion (i). Cet air contagieux, con-
denfé , .venimeux , en l'entourant ainiî , doit in-
dubitablement fe mêler avec la Tranfpiration ,
&i eii fe confondant , tioit entrer par les Pores
abforbants , dans les humours , & caufer cette
cruelle Maladie , qui , après s'être manifeftce , fe
joint de prime abord au ticfefpoir, à la terreur ôc à
différentus autres idées terribles, qu'on nous infpire
au fujet lie la Pejle^ même dès le berceau; &c ceux
qui n'auront pas alfez de forces, ni alfez de courage
pour la fupporter , ou qui auront déjà dans leur corps
quoique matière étrangère , qui puille aider au
plus prompt développement ciu Venin peftilentiel,
ceux-là, fins doute, périront. C'eft-là , ce me
femble, la manière dont on peut croire que le
(/) Voyez les Figures d'un Ouvrage excellent fur l'EIec-
tricico , donne par S. E. le Prince Dimùri de Gulliiiin ,
Chambcllan-AcTiocl de S. M. I. de Toutes-Ies-Ru/îîes , &
Chevalier de l'Ordre de Sainte Anne, autrefois fon Envoyé
Extiaoïdinairc auprès de leurs Hautes-Puifîances ; Ouvrage
mipiimé à Id Haye, chez DîtuiH.y Libraire.
Contati
Premkre Partie. i^.^
'Côntacl îigic pour empeller chaque Iiulividii, qui
mitait le malheur de le recevoir; de manière que,
il nous devons admettre ce Syjicmc , il eft évident
que M. le Médecin Pogorccsky (/t) , portant quel-
que temps Vjlppardl d'une plaie peftilentielle , fous
un talon de fes fouliers , a été ainfi empefté ; eu
cas qu'il n'eût pas eu quelqu'autre occafîon de
toucher différents endroits , cians (qs appartemens ,
avec ce même Appareil j & qu'il n'eût pas enfuite
touché ces mêmes endroits avec fes mains, ou
quelqu'autre partie nue cie fon corps. Si cela était
ainfi , on pourrait plus - aifément convenir , que
cette voie eil la plus propre a communiquer le
Venin j par la tranfpiration qui entourait fon corps
-de qui , dans l'efpace qu'il l'a porté , pouvait s'in-
finuer dans (on corps de la manière ci - delfus ,
pour lui caufer la Pefie , qu'il a eu le bonheur
de lurmonter.
Que tout corps eîl fufceptible d'être em-
pefté , & de communiquer la Contagion à tout in-
dividu qui le toucherait , je vais ici rapporter quel-
ques Ohfervations i comme les plus propres d le
démontrer.
Un Ouvrier , d'un Bourg proche de Mofcou ,
appelle Selo - Poufchhino , ayant vu mourir dans
cette Capitale , où il travaillait , beaucoup de
perfonnes qui occupaient la même maifon que
lui , s'en retira , dans le deifein de .rejoindre fa
Femme. Avant de s'en aller , il acheta , par ha-
fard , une Coëffure pour lui en faire préfent. Cette
Çoeffure , appellée Kakofchnik _, avait appartenu a
i^k) Voyez Mon Mémoire fur l'Inoculation de la Pefle,
«ce. pag. 14.
'5 o Mémoire fur la Pejle de Mo/cou ,
une Perfonne morte de la Maladie qu'on n'envlfa*
geait pas encore , dans ce temps , comme la
Pefie. C'était déjà juftement un Germe fatal, qui
devait la reproduire. Ce Malheureux, fa Femme,
fes Enfans , le Bourg prefqu'entier , devinrent la
yiclime de fon bon cœur, & à peine réchappa-t-il
quelqu'un des Habitans (/). .
Dans la Petite Ruflle , la Ville de KoféletT^ fut
aufli empeftée de la même manière. Un KaLitant
ayant été ^xKïovj [m) , dès le commencement des
ravages que la Pefte y faifait, acheta wyi ItLinuau,
qui avait aufli déjà ce fatal Germe , & en rerciir-
liant chez lui , il y apporta avec ce Mûiiteau. j la
Contagion, qui infeÂa toute {zMaifonj & beau-
-coup d'autres qui y eurent quelque communica-
tion { n).
Pareil cas arriva dans une maifon à Kiow , pen-
dant que la Pejle ravageait cette Ville. Un Chat de
la m.aifon, où tout le monde était péri par hPeJie j
étant entré daîis une autre maifon l'empoifonna j
( /} Voyez le Mémoire ou la Description de la Pefte,
qui a ravagé l'Empire de Rufîîe , fur -tout MoTcou , &c.
page j6 , Se ci-delTous le xxxii*. §. de cette même
Partie.
{m) Voyez ci-defTus dans le iii% §. note r, & ci-deflbus
le xxxii^. §. de cette même Partie.
(/z) Je tiens cette Obfervation de M. JtulinsÂy , autre-
fois Chirurgien-Major d'un Régiment de Cavalerie, préfen-
teraent Dodleur en Médecine , fort connu & fort eftiraé des
Savans de Londres , &c. & dont notre Corps de Médecine
regrettera toujours beaucoup la perte. Sa faible fanté le met-
tant hors d'état de fupporter l'intempérie de notre Climat,
Fa, pour ainfi dire , forcé de s'expatrier pour faconfervation.
On fait cju'il eft orné d'une profonde érudition , dont il peuc
^commodément donner des preuves en /mit Langues. En un
«lot^'ori'd'ev^ait le regarder comme le premier de nos Mé-
^S-tON MEÔ/^^^
Première Parue. 51,
^e manière que toute la Famille devint la proie
de la Pejle. Cet événement ii-fâclieux eft connu
de tout le monde à. Kiow, Preuve que les Animaux
ne s'empoiibnnenr. jamais eux-mêmes par cette
Pejie j qui eft un Fléau fi redoutable au Genres
Humain j & n'en périlTent jamais j mais que le Ke-
nin peftilentiel adhère à leurs Poils j & qu'ils em-
pelcent , de cette manière , beaucoup de monde (0).
Cela prouve , qu'il y a bien des voies différentes ,
par lelquellesun//2a'mi/z/peut s'empefter, fans qu'il
s'en apperçoive. Ces Obfervations pourront être
un exemple des plus-trappants , d'où on doit con-
clure qu'il n'y a d'autre moyen de s'empefter que
le Conraci.
§. X V L
J'ai dit plus - haut , qu'un Domejîique mourut l
comme iubitement , de la Pejîe. J'en ai va, plu-
fieurs autres , tomber & mourir j mais ce n'était
pas mourir de la. première atteinte de la PeJîe ,
comme on le prétend. Ces prétendues morts fu-
bites font encore une erreur , dont il faut détrom-
per le public. Un Homme empefté , qui a lutté
contre l?. Maladie, fans que les Symptômes internes.
Se les Signes externes , qu'il doit éprouver , fe
foient déclarés , fuccom^be-t-il fous leur violence ?
Non. Un Homme fimple voit tomber un Malade
empefté , ol mourir fubitement , il conclue à
(<?) Cette Ohfervation y entre autres' demandes que j'ai
faites , au fujet des ravages que la Pejîs avait taiiS à Kiow ,
m'a été communiquée à taris , par une Lettre du R, P. Jac,
Biiliawsky , Archiprêtre & Membre du Confiftoire en cette
Ville. Voyez ci-defTous dans le viii'. §. de la Troifîeme
Partie , noce <■.
Di[,
j 1 Mémoire fur la PeJIe de Mo f cou j
rinftant que la Pejle l'a tué comme un coup de
foudre. 11 publiera , par - tout , qu'il a vu lui-
mcme tomber du Monde ^ & mourir fubitement.
Le Kécït vole de bouche en bouche , & s'accrédite ,
au point qu'il paife pour un Fait inconteftable. De
là ces Fables répandues dans l' Univers , &z auxquelles
les Fajles de la Médecine femblent avoir imprimé
le Sceau de la vérité.
Rien de plus faux , cependant , que ces ^Jjèr-
lions , dont le preftige s'évanouit au flambeau de
V Obfervation. J'ai vifité moi - même , & à pluiieurs
reprifes différentes , les Cadavres de ceux que le
Peuple de Mofcou difait morts fubitement , &
ils m'ont toujours offerts des Signes externes , qui
indiquaient que depuis dix ^ dow^e Se quinze joius y
ils avaient été attaqués de la Maladie , dont ils
étaient morts. La Pejie ne nous tue donc point
comme un Gas méphitique , ou un Air privé de fon
élafticité. C'eft une Maladie , fufceptible de Gué-^
rifon , comme toutes les autres. C'eft une Fièvre ,
qui a fon Cours réglé ,- lorfqu'ell^uit {qs Périodes
ordinaires j de qui , lorfqu'elle s'en écarte , produit
quelquefois, comme les Fièvres les plus-fimples,
des événemens inattendus , que l'on qualifie de
Subits , pour pallier l'inadvertance. Elle n'at-
taque que ceux qui ont eu quelque Contact , ou
à des Corps , ou à des Hardes peftiférés , autrement
jamais Perjonne i\Qn -fera infedé [* ).
(*) On verra la fuite des Nous de ce §; c'eft-à-dire ;
il , o , p -, tj , r , f, t ^ u , V , w , X ,jy & f , ci-deffus dans le
3;iv% §, depuis la page 36^ jufqu'à la 3P%
Prcmicrc Partie, 55-
§. X V I I.
J'ai déjà donné, ci-defTus (^) , les Obfcrvaûons
\ç.i plus -frappantes , pour prouver que la Pcjîe ^
(es trois degrés^, cSc qu'elle nous attaque le plus
violemment , 3c au moindre Contact , dans fou
degré du Milieu. Il eft ici plus-tacile de prouver ,
encore plus-amplement, la Vérité^ de ce que j'avance,
que la Fcjlo, eft toujours , en quelque lieu- que ce
foit , dans le degré du Milieu de fon cours , la
plus dangereufe , par fa Contagion. Ce qui fit que,
ni mon Prédécejjcur^ ni aucun autre, nefutempellé ,
c'eft qu'ils ne fe trouvèrent tous , les uns , qu'au
degré du Commencement de fon invafion , les autres
à la Fin.
Pour confirmer de plus cette Vérité , il fufïît de
jetter un coup d'œii fur le Nombre de perfonnes
mortes à. Mofcou , pendant tout le temps que ce
Fléau dépeupla cette Ville. Ce Calcul eft dillribué
par chaque Mois de l'année ( c ) , fuivant le Cours
de l'Epidémie , & démontre que , fi la Pejie n'avait
pas , dans le degré du Milieu , un venin plus-
contagieux , plus - fubtil , & plus - volatil que dans
les autres , on ne verrait pas qu'elle fit périr beau-
coup plus de Monde dans les mois d'Août^ de
Septembre j d'Oclobre _, Se au commencement de
Novembre j que dans les mois d'Avril j de Mai j
de Juin j & au commencement de Juillet j anifi
que dans les Quatre derniers , je veux dire. Décem-
bre _, Janvier , Février j Se Mars , où elle était beau-
{l>) Voyez le kiv'. §, page -^6 & Cuiv.
(c) Voyez ci-deiTous le x x x i'. §. de cette même
Partie.
Diij
■j4 Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
coup moins meurtrière. Auffi les Alalades , au Com"
mencement de fon invaiion , & vers la Fin , n'a-
vaient-ils que des Bubons, tandis que dans fon degré
du Milieu , ils étaient très-rares , & que les Cadavres
étaient couverts de Charbons & de Petechies , parmi
lefquelles il s'en trouvait moins de petites que de
grandes. Les mêmes événemens ont fourni , à
Nief^m ( c ) & à Kiow ( ûf ) , les mêmes Obferva-
tions.
C'eft , d'après elles , que j'ofe conclure que la
Contagion pcftilentielle ne fe propage pas fuivanr
la Difpojidvfi des corps \ mais fuivanr la Différence
des degrés de fon Invajion. Qu un Homme fain foigne
les Peftiférés, lorfque la Pejle eft à fon comble , ôc
qu'il ne fe garantiiTe pas du Contact des Corps ,
ou des Hardes erapefcés j fut-il la fanté même , il
n'évitera point la Contagion , & le venin aura ,
à peine , glilTé dans fon Corps , qu'il excitera , dans
toute l'CEconomie animale , les troubles les plus
affreux , & produira , au dehors , les plus dange-
reux Signes externes j tandis que ces dérangemens
feront beaucoup moindres , fi le même défaut de
Précautions lui arrive à toute autre époque de fon
Cours. Cependant il avoit toujours , & en tout
temps, la même Difpofition de corps, &c j'ai déjà
prouvé que VAir, même dans le temps le plus dan-
gereux , ne nous infeéte jamais.
J^t qu'on ne dife pas avoir vu quelqu'un qui ,,
après s'être allîs à côté d'un Peftitéré , s'être
{c) Ville de la Petite - Ruffie , VOukraïne, & Rédcîence
J'un Régiment des Piquigners , de ce nom , fîtuée fur la
Rivière à'O/îra.
{d) Voyez ci-defTus dans le m*. §, note s.
Premiers Partie. ç j
couché avec lui dans fon lit , &cc. n'aura pas été
infecl:é ^ ces fables , qui s'accréditent de loin , s'éva-
nouilTent au flambeau de l'obiervation ; car la Pejlc
s'inliiiue toujours par la voie du Contact^ à quelque
Degrc qu'elle foit j hit-elle à fon degré du Com-
mencement ou- vers la Fin. Il eft vrai qu'il ne faut
point prendre alors d'aulîi rigoureufes Précautions ,
crainte de décourager les autres Perfonnes faines ,
qui , peut - être , tomberaient malades de la feule
crainte , & même en mourraient. C'eft pour cela
qu'on doit , chaque fois , obferver bien fcrupu-
leufement , quel eft le Degré de la Pefte , dans
lequel ce cas eft arrivé j car, li c'eft dans le degré du
Milieu , on doit dire , fans héfiter , qu'une telle
perfonne fera immanquablement empeftée , &
qu'il faut prendre toutes les Précautions , pour
garantir les autres. Je parle d'après l'expérience y
Se je crois , après avoir approfondi la Marche ^
les Symptômes internes , & les Signes externes de
ce terrible Fléau , pouvoir mériter la coniiance
qu'infpire l'amour de la vérité.
§. X V I I I.
C'eft cet amour , qui , relativement à la PeJIe \
me conduit de préjugé en préjugé pour les com-
battre. Cette Maladie , aifure-t-on , peut , dans
fon Cours d'Invafton , en quelque lieu que ce
foit , attaquer la même perfonne Plujieurs fois.
J'ofe encore aflurer, avec ceux qui font de mon
Syfième , le contraire (*) , & je prétends le dé-
(*) Voyez TiMONÉ, Phiiofoph. Tranfad. n°. 364, oïl
cet Auteur démontre que la Pefte n'attaque pas plujieurs
fois la même Perfonne.
Diy
'5(î Mémoire fur la Pefu de, Mo/cou ;
montrer. Voici mes Ohfcrvatïons à ce fujet.'
Si la Pefle pouvait nous attaquer Plujleurs fois J
dans fon Cours d'invafion , de la même année ,
pourquoi, renfermé dans l'Hôpital du Monaftere
Symonovjsky , . lorfque je me trouvai réduit à la'
dernière extrémité , en foignant les Pejliférés , vu
que tous ceux qui devaient m'aider , de tous mes
Infirmiers , étaient morts , je fis venir de l'Hô-
pital du Monaftere Ougréfhinsky , Quatre -Vingt
hommes , pour m'aider de leur fecours [e). Ils
avaient déjà , tous , furmonté la Maladie , il eft
vrai j mais ils arrivaient dans l'Hôpital du Mo-
naftere Symonowsky , au moment le plus cruel , où
la Pefic était dans toute fa vigueur. La Contagion
fe communiquait avec la dernière promptitude , &
la Nature fuccombait de toutes parts. Il n'eft pas
difficile d'imaginer à quelles dangereufes fatigues
furent expofés , à caufe du grand nombre de Ma^
ladcs (/) qu'ils devaient foigner , zç.s braves Auxi-
liaires , que l'Amour de l'Humanité avait amenés.
Cependant , aucun d'eux ne fut empefté une
féconde fois , ni dans cet Hôpital , ni dans les
autres, où ils allèrent enfuite, de leur propre moui
vement , fervir les Malades pendant tout le refte
du temps que la Pefie régna à Mofcou. Ce Phé-
nomène eft-il aflez- frappant , pour conclure que
le mal de la Pefte , une fois entièrement furpafé ,
ne revient plus dans la même épidémie de la même
année ?
[e) Voyez le xxvi''. §. de cette Partie, où je parle de
ces Quatre-vingt hommes ; & dans 3Ia Lettre à rAca\Jémie
de Dijon , avec Réponfe à ce qui a paru douteux dans Mqh^
Mîinolre fur l'Inoculation de la Pelle, l'Article V*«
(/} Voyez le xxvi^ §. de cette Partie.
Première Partie, 57
Nouvelle Ohfervatiojî , non - moins àèciÇwQ,
Comme j'étais encore à Boukoreft , avec le Rcgi-
ment Kaporsky , la Pefte attaqua un Barhicr de ce
Régiment. Il fut envoyé à l'Hôpital peftiféré, &;
guéri par les foins de M. Krajowsky [g] , qui
en était Chirurgien - Major j mais , après fa gué-
rifon 5 il lui fut ordonné , par {es Supérieurs , d'y
refter tant que la Pejie régnerait dans la Ville.
Il y relia en effet, 8c prit foin d'aider le Chirur-
gien dans la Guérifon des Pejliférés , qui y entrèrent
tout le temps qu'exifta l'Hôpital. A peine eut-il reçu
fon congé , qu'il vint me voir à Mofcou , où il
paiïa pour aller â fa garnifon. Entr'autres dé-
tails , il m'annonça la mort de pluiieurs de mes
Confrères très- habiles, & de qui on pouvait atten-
dre , fur la Pefte , les Ohfervaùohs les plus-frap-
pantes. Il m'en fit en même temps faire une , qui
eil: pour affermir mon Syjlême ; c'eft que , pendant
tout le refte de fon féjour, à l'Hôpital de Bouko^
reji , il n'avait point été infeété une féconde fois ,
malgré les fatigues qu'il y avait elTuyées , pendant
iî-long- temps , & les dangers continuels qu'il avait
encourus.
Ces Phénomènes ne font-ils pas aifez frappants ,'
pour conclure , que le mal de là Pefte , une fois
entièrement furpaifé , ne revient plus dans le-mème
Cours d'Invafion , comme je l'ai déjà dit.
Mais n'allons pas plus loin ^ fî la Pejle attaquait
plufieurs fois, dans le -même Cours de fon Invaiion,
ceux qui ont une fois pleinement triomphé de fou
intection , nous aurions au moins trouvé quelques-
unes de ces triftes vidimes , pendant tout le temps
{§) Voyez ci-defTus le x". §, ci defTous le xix\ £: dans
le xxv^. de cette Paide, note /.
5 S Mémoire fur la Pejïe de Mofcou j
que la PeJIe a ravagé Mofcou , qui eût été empefté
deux fois • mais malgré toutes les recherches , il ne
s'en eft trouvé aucune , & nous n'avons pas même
oui parler d'une feule , non plus' que dans les autres
Villes de Ruffie , où ce Fléau s'était répandu. Il
faut donc qu'on n'y foit expofé quiine feule fois.
§. XIX.
Pour ne point être empefté deux fois , dans le
même Cours de l'Invafion , où la Pejle fait fes
ravages , n'y a-t-il pas quelques conditions nécef-
faires à celui qui a été empefté pour la première
fois? Oui , quiconque a été une fois empefté, doit
abfolument fe foumettre à la condition de furpajfer
tout-ii-fait la Pefte , & de s'en guérir radicalement.
Voici comment je m'explique à ce fujet.
Si quelqu'un a un Bubon peftilentiel , en quelque
Région du Corps que ce foit , il faut abfolument ,
qu'après une parfaite maturité ( A ) , il foit ouvert
par une incijion , afin que le pus forte , que l'abcès
fe dégorge parfaitement , Se que la Plaie fe gué-
rifte tout-à-fait. La - même ehofe doit s'entendre
des Charbons , dont la Séparation totale des chairs
vives eft inévitablement nécelfaire ( i ) , pour qu'il
s'y forme une cicatrice faine & complette. Ce
ii'eft qu'après l'entière guérifon des Signes externes ,
qu'on doit conclure , avec certitude , que telle
perfonne a tout-à-fait furpajfé la Pefte \ parce que ,
quand les Plaies externes font totalement guéries.
{h ) Voyez cl-defTous dans le vii°. §. de la Seconde Partie^
{i) Voyez au même endroit, n**. il*-
Première ParùK 5f
^*eft une preuve certaine que la Fièvre , ôc les autres
Synijuomcsïmeines-ont dilpara par avance (/(:)j
^- Il même , par un liafard , c]ue je ne prcfume
pas , on venait encore à fentir quelque mal-ètre ,
il n'y aurait rien de mortel. Ainii , quiconque aura
furp.2jji la Pelle de cette manière , celui - là n'en-
courra aucun danger , & ne doit pas craindre de
la gagner une féconde fois,
§. XX.
On m'obje6tera , peut - ccre , qu'en Moldavie ,
en ValacKie , &: fur-tour en Turquie , il fe trouve
des Perfonnes ^ qui ont été plufieurs fois infedtées
de la Contagion peftilentielle : d'autres qui , après
la. féconde j la quatrième ^ ou peut-être la dixième
attaque , font enfin fuccombées fous la violence du
mal. Je l'ai moi-même oui dire dans zq^ P<^y^ S
mais VObjeciion n'en ps.raît pas plus concluante
contre mon Syfieme, En effet , je n'ai jamais vu
pareille chofe , pendant la Pefle de Mofcou , quoi-
qu'elle y ait ravagé le Peuple Dou-^e mois confé-
cutifs ( * ) 5 cependant , fi l'on examine bien en
quel temps cts Perfonnes ont été attaquées à diverfes
Reprifes, on verra que ce n'a été, m lam.ême année,
ni dans le-même Cours de fon ïnvafion , ni dans
fes mêmes trois degrés. Je ne prétends pas moi-même
démontrer que la Pejie ne puifTe infecter une per-
ionne plufieurs fois dans fa vie , mais je foutiens que
ce ne peut arriver que dans différentes années , &
par conféquent , dans différents Cours de fon In-
[k) Voyez clans Ala Lettre fur les Expériences des Fric-
tions'Glaciales pour la guérifon de la Pefte , &c. pag. 43?.
{*) Voyez ci-defîousle xxxi% §. de cette raême Farcie.
^o Mémoire fur la Pefte de Mofcou _,
vafîon j & je démontre , qu'elle n'empefte perfoiift«?
deux fois dans le même cours de fes trois degrés.
Voici comment on doit le comprendre.
Suppofons , par exemple , que la Pefe , etl quel-
qu'endroit que ce foit , ait duré plus d'un an , ou
bien , comme celle de Mofcou , Dou^e mois con-
fécutifs 3 & qu'après une telle durée , fon Germe ^
après avoir pris toutes les Précautions néceiTaires ,
ait été tout-à-fait détruit , au point qu'il n'y ait
aucun rifque de s'empefter encore. Dans toute cette
durée , on ne doit pourtant confidérer , & com-
prendre , qu'un feul Cours de fon Invafîon. On
ne doit cependant pas oublier l'époque de fes trois
degrés ; c'eft-à-dire , le commencement _, le milieu ^
Se Iq déclin ou Izfn. Or , je prétends que , quiconque ,
dans un tel laps de temps , aura été empefté , &
l'aura tout-à-fait furpajfée cette fois -là , celui-là
ne fera plus infecté pendant le refe de la durée,
de tout ce- Cours de fon Jnvafîon.
Suppofons , au contraire , qu'après trois ^y quatre ^
fx j dix ans , & même plus , la Pejle reparailfe
dans ce-même endroit , à Mofou-meme fuppo-
fons, on doit confidérer cette féconde entrée, comme
un fécond Cours d'Invafion , & qui doit avoir
{es trois degrés , alors les Perfonnes qui doivent
abfolu ment être , par devoir, auprès des Malades
peftiférés , • pour les guérir , pour les fecourir , ou
pour les fervir j en un mot , tous ceux qui ne
peuvent éviter le Contacl , quoiqu'ils aient été
empeftés , dans un premier Cours d'Invafion , peu-
vent être empeftés dans celui-ci pour la féconde
fois , & mourir ou la furpajfer encore. Je foutiens ,
cependant , comme je l'ai déjà fait, que ce ne fera ,
' ni la-même année , ni dans le - même courant de
la-même Epidémie j de manière que fi on dit que
Première Partie. ?i5
quelqu'un a été deux fois empeftc , il £iut abfolu-
nient le louvenir de cette dijlinciion , par laquelle
on peut reconnaître , qu'il ne l'a été" que dans diffé-
rents Cours de llnvalion de la Pcjie ; mais c|uelle
eft la raifon pourquoi elle ne nous attaque pas
deux fois de fuite dans le-même Cours de fon Inva-
fion èc de les trois degrés ( /), &z qu'elle nous atta-
que cv nous fait quek]uei:ois mourir dans les autres?
J'avoue , de bonne loi , que je ne puis donner
raifon d'un pareil Phénomène. Cependant , je ne
i'envifage que comme les attaques de toutes les
autres Maladies que nous voyons tous les jours ,
qui , par la-même caufe , ont de femblables Phafes ,
Bc qui fe reproduilent dans des temps quelquefois
très-éloignés les uns des autres. Mais que ce Phé-
nom.ene , dans la Pefte , n'eft pas moins réel , je
puis en fournir des preuves.
I. Dans le temps que M. Orreus , Médecin , &
M. W^ifçhatitshy , Chirurgien, foignaient enfemble
Its Pejliférés , dans l'Hôpital de YaJJi { m) , ce
dernier fut infedré , & eut le bonheur d'échapper
aux cruels Symptômes qu'il éprouvait cette fois là.
Son Régent fut obligé d'aller enfuite à Boukorejl ,
où nous nous rencontrâmes \ mais nous n'y reliâmes
pas long - temps enfemble. Le fort voulut que
M. W^^ifchatitsky , remplaçât un -de nos Confrères ,
M. Krafowsky , que la Pefte avait fait périr dans
l'Hôpital du Monaftere Grec [n] , où il donnait
fes loins à nos Soldats empeftés. Ce fut-lâ que
M. Wifchatitsky , Rit lui - même victime de cette
cruelle Maladie. Cet habile Chirurgien. d-vAt furpaffé
(/) Voye:: ci-dslTus le XVIII^ $.
( 7/2 ) Voj- ez ci-defTus le x'. §.
]^r.) Voyez le même §,'
Cj. Mémoire fur la Pefte de Mojcou 3
la Pefie^ étant dans l'Hôpital de Yaffi, Ôc n'en avair
plus été attaqué , quoiqu'il fût refté dans cet Hôpital
jufqu'à l'extinétion totale de la Pejie j mais en rem-
plaçant fon Confrère , M. Krafov^sky, auiTi-habile
Chirurgien que lui , dans l'Hôpital de Boukorejl ,
il en fut attaqué de nouveau , en i-j-j2. , & il
y mourut viciime de fes fervices , en confervanc
nos Braves Guerriers.
II. Pendant mon féjour à Boukorejl , j'avais une
Servante , dont le Père &c la Mère étaient morts
àtlxPeJte^ ôc elle en avait été attaquée elle-même
alors pour Iz première fois • mais comme elle était
dans fa tendre jeunelTe, elle avait, cette fois là, heu-
reufement furpajfé cette cruelle Maladie. J'appris
pourtant , à mon retour à Mofcou^ par M. Kojlréw [o).
Chirurgien, que cette Malheureufe Fille avait été
empeftée une féconde fois j &c qu'elle était morte j
mais il y avait eu un laps de trois années d^intervalle
entre les deux atteintes , dont la dernière lui fut
funefte. Ce ne fut donc plus le même Cours
d'Invaiion de la Pefte. '
III. Pareil malheur arriva à M. Mitrofanow ,
qui, quoique iVfc^(^a7/2 très-habile, ne put cependant
fe conferver l'exiftence. Il avait été premièrement
envoyé à Kiow^ pour donner Aqs fecours aux Habi"
tans , dans le temps que cette Ville était le plus
cruellement affligée [p ). Il y fut attaqué lui-même ,
& furmonta heureufement pour cette fois la
Maladie j mais deux ans après , obligé de fe rendre
à la première armée , il fe trouva à Boukorejl ,
iuftement dans le temps que la Pefe ravageait cette
Ville. Il y en fut attaqué pour la féconde fois ,
(o) Voyez le xxv". §- de cette même Partiei
[f) Voyez (iaus le même §, noce /?.
Première Partie. 6^
âc n'ayant pas aiTez de forces pour la furpajjer , il
en hu la trille vicilmc , comme tant d'autres.
Je pourrais encore donner pluiieurs autres Obfer-
X'adons fur ce lujet ; mais celles que j'ai données
me paraillent luffilantes pour prouver ce que j'ai
avancé : encore , a-t^il fallu puifer chez l'Etrange
que la Pejîc ne nous attaque jamais (^ixune fois , dans
un même cours & dans une-mème année j car à
Mofcou , où elle n'a régné qu'une année , il n'eut
pas été polîible de trouver que la même Perfonne
eût été infectée complètement deux fois , & aucune
occafion n'en a fourni de Preuve , puifque la Pejie
n'y a fait qu'un Cours , mais les autres Obfervations
données, prouvent que la-même Pefie, après quel-
ques an/zzes , & dans un autre Cours de Ion Inva-
lion , nous infecle pour la féconde fois , & peut
quelquefois nous faire mourir.
§. XXL
Vous-même , me dira-t-oii , vous avez marqué
dans vos Ecrits, que vous avez été empefté rroij fois
la -même année. Si l'on fait attention à l'explica-
tion que j'ai donnée fur ce mot , furmonter ende'-
rement la Pejle , la contradiâiion , dont-on m'accufe
ne fera plus qu'apparente. Je dois , à ce fujet , faire
le Récit de ce qui m'eft arrivé.
J'étais , au mois de Juillet , dans l'Hôpital pefti-
féré du Monaftere Ougréfchinsky ( ^ ) , lorfqué
la Contagion àQ la Pefte m'alFaillit pour Iz première
fois. Les Symptômes étaient alTez graves ; ils difpa-
rurent néanmoins , à l'exception d'un Bubon que je
portais à l'aine , & qui , le jour fuivant , fe trouva
coniidérablement augmenté j cependant , comme
{q) Voyez ci-defTus dans le xvi'. §, note ^,
<?4 Mémoire fur la Pejle de Mofcou J
tous mes autres Symptômes graves étaient calmés ^
je pouvais déjà me lever à cette époque , & me
ptomener-mème dans ma chambre. Le lendemain ,
mes Symptômes étaient encore diminués , de forte
que je pouvais déjà fortir de la maifon pour prendre
Xdir , quoique la douleur de mon Bubon ne celTât
pas , fans pourtant qu'il s'augmentât. Le furlende-
main, je me trouvai en état de vifiter mes Mala-
des. Mon Bubon feul reftait dans le- même état ^
fans auciui ligne de Suppuration. Enfin , au bout
de quelques jours , au lieu de fuppuration , la Kéfo-
lutïon totale s'en fit \ par conféquent , quoique je
fulïè infeâ;é de ce venin peftilentiel cette fols là j
comme mon Bubon n'était pas diflipé par la Sup-
puration , il eft évident que le venin de la Conta-
gion peftilentielle était rentré dans la maife du fang ,
ce qui me donna bientôt à fentir que la Victoire ,
dont je me flattais , n'était qu'incomplette.
En effet , quelques Semaines furent à peine écou-
lées , que j'éprouvai les-mêmes Symptômes que
\à. première fois , avec cette différence , que le Bubon
reparut à l'aine gauche. Les Symptômes fe dilli-
perent comme auparavant , & le Signe redoutable ,
au bout de quelques jours , difparut encore , fans la
moindre Suppuration, Je ne pouvais donc encore
dire pour cette fois /à, que j'euife entièrement j^r-
monté IzVeù-Q y car, fans une parfaite -E'v^c:^^rio/7 de
cette matière venimeufe , foit par une Suppuration
du Bubon ( r) , foit par une Séparation totale du
niort d'avec le vif, dans le cas de Charbon [f),
comme cela eft abfolumentnécelfaire, pour s'alfurer
(;•) Voyez ci-defTous dans le v 1 1". §. de la Seconde
Panic, n°. i".
C/) Voyez au même endroit, n°. ii*.
que
Première Partie. C<^
ijue le venin de la Contagion n'infecflera plus les
humeurs; je devais, d'autant que le venin reliait
encore dans mon corps , m'attendre a un troijieme
choc , qui ne tarda pas à arriver.
J'étais déjà pallé à l'Hôpital du Monaftere Symo-
nowsky ( r ) , où cette troijieme fcene fe palTa. Les
Symptômes furent des plus terribles. De petites
Pétcchi-es me couvrirent tout le corps , ôc je fus
obli2;é de garder le litune femaine entière. Cependant
j'eus le bonheur de furpajjer ces graves Symptômes ,
èc de fauver ma vie pour œiiQ troijieme fois . A cette
époque , S. E. le General de Yéropkin [u] me tira
des Hôpitaux , pour ne me plus expofer aux cruelles
irrigues qui m'attendaient encore. Je fus donc trois
fois attaqué de la Contagion peftilentielle , mais je
ne puis direqu'uney^///e/oii', je V -xie furmontée entiè-
rement ; (Se il je fulfe encore refté dans les Hôpi"
taux , fans doute la Pejle eût pu me livrer un qua-
trième alTaut , dont je n'aurais pu fortir vidorieux ^
ôc ne l'ayant pas furw.ontée , j'aurais peut-être pu
mourir , comme bien d'autres ; car je n'étais poinc
encore content de la manière dont je m'étais rétabli.
Ces quatre-vingts hommes , dont j'ai parlé ci-
delfus , qui fervaient les Malades peftiférés con-
fiés à mes foins, n'avaient plus les -mêmes crain-
tes , parce que tous leurs Signes de la Pefte s'é-
taient tout-à-fait diiîipés , à l'aide d'une parfaite
Evacuation du venin peftilentiel, par \2l Suppuration.
des Bubons \ & dans les cas des Charbons ^ par la
Séparation totale du mort d'avec le vif. Aulîî les
(/) Voyez ci-defTus dans le xvi". §, note^.
(«) Voyez ci-delTus le xiy% §, & ci-deiTous le xxix'
4e eet:e même Partie,
JE
^<^ Mémoire fur la Pejle de Mofcou y
ai -je vus fervir les Pejiiférés , avec le plus-granA.
courage , & la plus ferme alTurance, étant surs de
n'en point être attaqués une féconde fois.
Ce n'eft pas que je prétende , à la faveur de
ces Obfervations j qui me font particulières , exhor-
ter témérairement l'Univers à croire, qu'il fufïit
de ne point craindre la Pefle^^ pour ne pas en
être la vidtime. A Dieu ne plaife que je penfe
ainfi ! Je n'ai eu d'autre intention que de cfiiriper
\qs vaines frayeurs de tous ceux qui, après avoir
été infeélés, ont furmpnté tous les Symptômes
d'un mal qu'ils redoutent encore , & c'ell par ceux-
là même que j'ai voulu procurer aux malheureux
Peftiférés les Secours qu'on ne leur rend qu'eu
tremblant. Quel avantage ferait -ce de trouver,
dans le temps malheureux , où la Pefte fait fes ra-
vages , des Perfonnes qui voulufTent bien rendre
Service à une Ville empeilée , fur-tout à un Hôpital
peftiféré ? Puilfent d'heureux fuccès couronner mon
attente , & prouver à tous ces grands Génies , qui
font l'admiration de. l'Europe , une vérité aulîi
utile. Ce ferait pour moi la plus-flatteufe récom-
penfe de mes travaiLx. \
§. X X I I.
Je parlerai maintenant de Mon Retour de l'Ar^
mée à Mofcou^ Capitale de ma Patrie, d'où j'é-
tais fi éloigné : je rapporterai encore les Obferva-'^
lions _, que j'ai faites au fujet de la Pefte, en
traverfant la Valachie j la Moldavie j la Pologne
& la Petite Rufjîe ': enfin , je dirai quels ont été
\qs motifs qui m ont engagé à entreprendre la gué-
rifon des Malades peftiférés dans Iqs trois Hôpi-
Première Partie» éy
laùx (v) : je marquerai au plus-jufte le IStomhrt
de ceux qui font péris de la Pcjle 3 tanr dans les
Hôpitaux peiHFérés , que dans cetce Grande Kille
Se ailleurs (w), pendant tout le malheureux temps
qu'elle a ravagé l'Lmpire de Ruiîie , pour que
V Europe j informée du Nombre des morts par un
Calcul exact ( a: ) , fe garde bien d'ajouter foi aux
fables j qu'on a imprimées ôc débitées au fujet de
cette Pejle.
Lorfque j'étais encore dans l'Armée générale
en Bejjarahie j près du Kagoul {y)^ je priai le
Collège de Médecine (:^) cie fufpendre les fati-
(v) Voyez ci-delTus dans le xvi'. §, note {-.
(w-) Mofcou , Capitale de l'Empire de RufTie , fut fonde'e
en 1147, par George Wladimérowit^ , Grand-Duc
de Rullie. Cette Capitale conlifte en IV Villes circu-
laireiiient renfermées VUne dans V Autre. La première ap-
pelléc , K rende , ell: au centre, fur le fommet d'une Collinâ
aiïèz élevée. La féconde appellée , Kitay , figure un pre-
mier Cercle. La troilîeme appellée , Btloi-Gorode , figure
un fécond Cercle. Enfin la quatrième , Sémlianoï-Gorode j
figure un troifieme Cercle , & qui renferme les trois autres.
Cette Capitale a 4c ^erjhs de citconféience , ce qui fait à-
peu-près. 15 petites Lieues de France. Voyez MM. PclcuniN
& AluLLER , dans leur Diftionnaire Géographique RulTe ,
pag. Î83 ; & C. de Mf.rtens , Obfervat. Aiedic. de Febrib*
Putrid, de Pefte, &c. pag. 85.
[x ) Voyez dans M^ Lettre fur les Expériences des Fric-
tions GlaciciL-s pour la Guériion de la Pefte , &c. pag. 13 ^
note I , imprimée à Paris en 178! > réimprimée la même
année. Dans le Courur de TEuiope, n°. xxxvi'. vol. x%
page î8î , & dans le xxxi^. §. de cette même Partie.
{y) \ oyez ci-deflus dans le Vil*. §, note b»
(^ ) Dans l'Empire de Ruffie , le Corps de Médecine en
générai cft gouverne par un CclUge de JPIcaccine de S. M. Im-*
?ÉRIALE 5 Etabiillement dont nous fommes redevables à
Catherine U. U 'e(t à perpétuité à Saint Péterfbourg, &
Son Comptoir à Mofcou. Ce Célèbre Collège eit compofé
à' un Fréfident , de quatre Médecins , d'«/2 Chirurgien-Major 3
£lj
69 Mémoire fur la Pejie de Mofcou ;
gués qui m'avaient fuccefiivement caufé une Maf
iadie de dix-huit mois , Maladie , qui avait cruel-
lement délabré ma lanté. En féjournant à Boa-*
koreji (^), je reçus du dit Collège la permiilion de
quitter l'Armée , & de me rendre à Orénbourg [b).
Ae deux Chirurgiens , & à' un Apothicaire. Un Médecin &
l/n Coramiffaire prélidenc au Compioli. Ce Collège adroit
de gouverner tout le Corps de Médecins , de Chirurgiens-
Majors , de Chirurgiens , d'Apothicaires , &c. d'avoir Inf-
peftion fur tous les Hôpitaux de l'Empire , fur toutes les
Piiarmacies , &c. d'élever les Sous-Chirurgiens , les Chi-
rurgiens , les Apothicaires , Sec. de les examiner , de les
graduer , & de les envoyer , vu leurs Talens , dans les
différentes places fixées par les Réglemens ou Statuts de
l'Empire , où ils reçoivent leurs Appointemens de la Cou-
ronne. De plus, il doit examiner le plus-rigoureufement ,
tous les ÂÀédecins qui airivent des Pays Etrangers, & qui
n'ont pas encore été au fervice de l'Empire. Chacun de ces
Médecins doit fe foumettre à l'examen de ce Collège , fans
quoi il ne peut exercer la Pratique en aucun endroit de
l'Empire. Dans l'Liftitution de ce Collège , S M. Impériale
a régie qu'il y aura toujours un de fes Membres qualifié
Secréiuire favant ou doue. Ce Secrétaire doit fe diftinguer
par fes Talens , favoir plulieurs Langues , faire connaiffance
avec les Savans de l'Europe , être en Corrcfpondance avec
eux , faire les Rapports de toutes les Nouvelles découvertes
dans l'Art , & leur communiquer toutes celles de notre
Empire. Ce Collège, avec tous ces Privilèges particuliers,
fut fondé en 1761 , par Catherine - la - Grande , qui
voulut bien lui accorder une Patente , par laquelle le Vré-
Jîdent a droit de préfenter direftement à S. M. Impériale,
chaque affaire preflante concernant ce Corps.
{a) Grande Ville de la Turquie Européenne, & Capi-
tale delà Valachie , Réfidence du Hofpodar as la Valachiej
c'eft-à-dire du Prince régnant, mais qui dépend de rEm",
pire Ottoman.
[h) Ville de la Ruflie Afiatique dans la Tartarie , fîtuèe
fur le Fleuve Yaïck. Voyez MM. Polounin & Muller,
<Jaiîs leur Didionnajre Géographique RwHè, page 217 5c
.ftiiv.
Tremiere Pardc 6^
Ea traverfint la Valachie pour arriver à TaJJl [c] j
■j'avais examiné cette Maladie dans plufieurs Cam--
pagnes où elle régnait , & à mon arrivée dans cqxxq
Capitale , je m'en étais entretenu avec M. le Ba-
ron 6!Afchj Premier Médecin de route l'Armée.
J'en avais aulli difcouru avec M. Timkowsky ^
A^Iédecin de l'Hôpital-Général de cette même Ar-
mée , lorfque je pafTai par la Pologne. J'en avais
enfuite contéré à Kiow avec M. Mitrofanow (</),
Médecin très - habile , qui demeura dans cette
Ville, tour le temps que cette cruelle Maladie
la ravagea , & qui y fit beaucoup de bien j à Nief(m ,
avec M. Mardnowit^ ( ^ ) j Chirurgien plein de
favoir & d'humanité , qui y était refté dans les
mêmes circonftances : enfin à Mofcou j avec M.
Yaguelsky (/) , Médecin excellent , vrai Patriote ,
Citoyen vraiment vertueux , & le feul de fon
Art qui s'oppofât à tous les Médecins de la Ca-
pitale, entêtés de la faufTe Opinion que la Pefier'
ne pouvait y exifter.
(c) Grande Ville de la Turquie Européenne, & Capi-.-
taie de la Moldavie, Réfidence du Hofpodar de ce Paysj
c'eft-à-dire , du Prince régnant , mais qui dépend de TEm-
pire Oitoman.
( d ) Voyez ci-deffus dans le xx'. § , n°. ili^. & ci-deîTous
dans le xxv"=. de cette Partie, noce n.
{e) Voyez dans le même xxv=. §, note o.
(f) Natif de Ruffie , & peut-être le plus-habile Médecin
qui ait été à Mofcou. Il fut élevé à Kiov/. (Voyez dans le
lii^. §. de cette Partie , note /.) Après y avoir fait fes Etudes,
il en:ra au fervice dans THopital de la Marine à Saint Pc-
terfbourg, (voyez dans le xxiii'- §. de cette même Partie,
cote h.) où il parvint au grade de Chirurgien. (Voyez ci-
delTus dans le xvi'''. § , note p.) Après il fut envoyé, aux
dépens de la Couronne, â l'Univerlué de Leyde , étudier
la Médecine , où il fe fit graduer Dotieur en Médecine. De-
là, il voyagea en Fiance & en Allemagne. A fon retour
E iij
70 Mémoire fur la Pejîe de Mo/cou j
Une chofe qui furprendra peut-être tous les
Savans de l'Europe , c'eft la Difcorde qui s'éleva
a Mo/cou entre les Gens de l'Art , au fujet de
l'exiftence de la Pejle , & contre laquelle M. Ya-
guelsky , eut tant à lutter , pour démontrer que la
prétendue Epidémie , qui commençait à ravager
la Fille j était véritablement la Pejle. Quoique
fes Idées & (on Diagnoftic fulTent fondés fur les
meilleurs principes , il efluya cependant bien des
traverfes pour triompher.
Dès que cette prétendue Epidémie commença à.
fe faire fentir , on voulut définir le mal. Alors il
s'éleva de grandes Difputes fur fa Nature. L'un
prétendait que ce n'était qu'une Epidémie iimplej
l'autre foutenait que ce n'était qu'une Fièvre putri-
de , &c. Cette Dijj'enjion porta le Peuple à croire
dans fa Patrie , il entra à l'Hôpital - Général - Militaire de
Mofcou , en qudliré de ProfelTeur de Chirmgie , & de
Médecine, ( Voyez ci- deflus dans le x v i'. § , note /7. )
Et quand la Pejle fe manifefta dans cette Capitale , il fuc
le premier qui démontra qu'il fallait abfolumenr prendre,
cop.tr'elle ^ toutes les Précautions pofilbles dès le commen-
cement. De même quand elle ravagea la Ville, il fut le
premier auprès de S. E. le Général de Yéropkin .^ (voyez
ci-defTus dans le xxi*. §, note «. ) où il effuya beaucoup
de Fatigues , qui font pour jamais fon Eloge. Mais mal-
heureufemeut ces Fatigues lui cauferent La Phtijîe , & enfin
la mort même, eu i77î. Ce vertueux Citoyen ne cefla 3
même à fon dernier moment , de faire du bien à fes Com-
patriotes ; car il laiflTa, par T.ejlament y tous fes biens à un
Sous-Chirurgien de fes Elèves , qui lui paraiflait le plus-
digne, & le plus- habile , afin qu'il pût paffer dans les Univer-
fités Etrangères , pour y étudier la Médecine , & s'y taire
digne Médecin pour le Service de fa Patrie. Mais par mal-
heur fon choix tomba mal, d'autant que ce jeune Homme,
ne voulant pas profiter d'un ïel bonheur, prodigua tous ces
^iens.
Première Partie. yi
^iien effet la P^e ne pouvait exifter dans l'Empire ,
non-plus qu'à iMofcou , à caufe de la rigueur du
froid, comme l'affuraienc hautement tous ces Méde^
cins. Pour confirmer ces AJferdons j l'un en jurait
par fa Pratique. « Je fuis , difait-il, à Mofcou un
j> Praticien de tant d''années ^ & j'ai appris par une
j5 longue expérience que la Pejle ne peut pas même
5î fe montrer dans nos Climats ». D'autres, non
contents de l'alTurer de'vive voix, oferent encore
démontrer par écrit que cette Epidémie n'était pas
la Pe(le [g). Il n'y avait que M. Yaguclsky &
quelques autres , qui foutenaient alors le contraire.
Ils parvinrent enfin à le perfuader , au point qu'on
entrevit la nécelîité de prendre les Précautions né-
celFaires pour arrêter ce Fléau redoutable qui pou-».
Vait dévafter l'Empire.
§. X X I I I.
Quelques Malades de VHôpital-Général-MiUtairc
(de la Capitale en avaient d'abord été frappés ( A ) 5
{g) Voyezie Mémoire ou la Description de la Perte
^ui a régné dans TEinpire de RufTie, & fur-tout à Mofcou,
&c. pages 5z , i30 & 240 , ainfi que le xxx^. §. de cette
même Partie.
{h) Dans les Principales Villes de l'Empire de Rufîîe ,
où il y a des Hôpitaux Militaires, & pour la Marine , comme
à Mofcou, à Saint Péterfbourg, à Cronil:ad,'à Riga, à •
Rével , à Archangel , à Orénbourg, à Tobolsk , en Sibérie,
&e. il y a dans chaque Hôpital , un Médecin , & un Chi-*
turgien-Major , pour le gouverner, & pour avoir Infpeftion
fur d'autres Chirurgiens , qui s'y trouvent , depuis cinq. ,
jufqu'à dix , des Svus-Chirurgiens , depuis di?c , jufqu'à vingt ^
des Elèves , depuis vingt-cinq , jufqu'à cinquante , & plus ,
ïelon le temps : un /ipotfiUaire & une Pharmacie , ua Jardin
E iv
7i Mémoire fur la Pejle de Mofcou ;
M. Schafonsky ( i ) , premier Médecin de cet Ho-i
pital , en ayant conféré avec M. Yaguelsky ( k )
fon Confrère, en lit auiîi-tôt fon Rapport au Comp-
toir (/) du Collège de Médecine. Sur ce Rapport _y
le Comptoir fut obligé d'en informer S. E. Më^ le
Comte de Soltikow , Maréchal-Général , & Pre-
mier Gouverneur de Mofcou , ainfi que le Sénat.
Le Sénat décida fur le champ qu'il fallait convoquée
les Médecins de la Ville, pour qu'ils déclaralTênt ab-
folument, ce fî V Epidémie :, qui régnait alors, était
sj véritablement la Pejle j ou non : & en cas que ce
3> fut lu. Pejle j quelles feraient les Précautions les plus
55 sûres qu'il faudrait prendre pour le falut de la Na-
55 tion 5» ? Ce fut alors qu'il fiit beau d'entendre les
murmures des Médecins j qui ne favaient aucune de
nos Loix , Se qui ignoraient jufqu'à la Langue na-
tionale {m), &■ de les voir difputer entr'eux, avec
de Botanique pour rinftruftion des Sous-Chirurgiens & des
'Elevés : un "Ihéâtre d'Anatomie & deS Profefleurs , pour
leur donner des Leçons fur tout ce qui concerne la Ctii-
rurgie , la Médecine , &c. (Voyez ci-defTus dans le xvi'^. §.
ûôicp.) Ceft ainfi que l'Empire de Ruffie fait inftruire fes
Elèves dans les Principaux Hôpitaux , d'où on en envoyé
un Chirurgien & deux Sous-Chirurgiens dans chaque Ré-
giment , &c. (Voyez dans le même §, la même note/;.)
Tous ceux qui conftituent ces corps dans les Hôpitaux , ainu
que tous ceux qui fervent les Malades dans leurs Chambres,
reçoivent leurs Appointemens de la Couronne.
(i) Voyez le xxix^. §. de cette même Partie, & dans
Jlla Lettre fur les Expériences des Friftions Glaciales pour
la guérifon de la Perte , &c. pag. 50.
{k) Voyez ci-deiïus dans le xxii% §, note/", & dans
£^a Lettre^ la même page ço.
(/) Voyez ci-deflus dans le xxiiS $, note f.
{m) Nous avons au Service des Médecins , des Chirur-
giens-Mo^jors , & des Chirurgiens Etrangers , qui feryenç
Tremierc Portk. y 3"
clValeur, fur un objet aufli important au Gouverne-
ment (Se à la Nation. Ce fut U que M. Yaguelsky
commença à combattre tous leurs fentimens , & dé-
clara aux Sénateurs ., que , ce quiconque ferait d'un
î> avis contraire, il engageait fa tece que celui-là
« avait tort ; que la Maladie adruelle était vérita-
>» blement la Pejle j ôc qu'il fallait dès le commen-
3> cernent oppofer promptement des Barrières à la
V propagation de fa Contagion ^k .
§. XXIV.
Qu'on me permette , dans le courant de ce
récit , une petite DigreJJlon relative à un, des Méde-.
ans convoqués , qui jouilTait alors d'une grande ré-
putation dans Mofcou , fans favoir cependant la
Ziz/z^i^^ nationale , & qui, après avoir quitté la
Ruliîe , s'eft fait palfer en Europe pour un très-cé-
lebre' Auteur , en donnant un Ouvrage fur la
Pcjiô de 1771 , qui ravagea l'Empire de Ruflie ,
& fur -tout Mofcou. Ce célèbre Praticien de ce
temps , ayant été mterrogé aux fins de déclarer
s'il penfait que l'Epidémie , qui commençait , fût
la Pejle , ou non , répondit en plein Sénat , que ,
» n'ayant jamais vu la Pejie j il n'en connaiffait
» pas les Symptômes internes , ni les Signes exter-
3' nés , & qu'ainfi il ne pouvait répondre à la QueJ-
y> tion 35. Les Sénateurs furent très-contents de la
fmcérité de fa Réponfe , & le comblèrent d'éloges.
quelquefois plus de Cinquante ans , & qui ne favent pas
la Langue du Pavs; ils guériflent pourtanc les Malades...,
74 Mémoire fur la Pcjlc de Mofcou j
Moi-même , étant Chirurgien-Major du Sénat , faî
plufieurs fois entendunos Sénateurs préconifer i'Au-
TEUR , dont je parle. Que ne puis-je lui rendre le
même hommage, ainfi qu'à fon Ouvrage ! Mais, il
faut être vrai ; je le crois peu fondé fur les Obferva'
lions. J'ai eu l'honneur d'être Membre de la Corn-
îniflion contre la Pefte ( a2 ) , & je puis afTurer que
notre Auteur n'a pas eu trois fois occafion de voir
cette Cruelle Maladie-^ encore ce n'a été qu'au
Commencement de l'Invafion de la Pefte ( o ) j temps
auquel il était impoiiible de fcruter à fond tous
fes Symptômes internes & {es Signes externes. Di-
fons plus , il n'a jamais aflifté à aucune de nos Af-
fembléès , dans le temps que la Contagion était dans
fa fureur: il n'a jamais eu aucun Quartier {p}
(n) Voyez le xxix*. §. «le cette même Partie.
(o) Voyez le MÉMOIRE ou la Description delaPefîe,
qui a régné dans l'Empire , & fur-tout à Mofcou , &c. pag,
50 , 181 & Zip.
(p) Mofcou , Capitale deRuflle , fut divifée en ii Quar-"
tiers, dès le Commencement de Tlnvafion de la Pejle ;
mais lorfque fa Contagion fut devenue plus-redoutable , &
qu'elle infefta les Sujets en plus-grande Quantité , on la
divifa en 14. Il y avait dans chaque Qu^irticr ■, un Inf-
pefteur , & un Médecin ou Chirurgien. Ces InfpeBeurs
étaient, pour la plupart, des Officiers des Régimens de la
Garde de S. M. I. envoyés de Saint Péterfbourg ; d'autres
étaient de l'Etat Civil. Ainfi , dès que l'injpeileur du Quar-
tier apprenait de fes SubaUemes , qu'il y avait un Malade
dans quelque Maifon , il y allait à l'inftant avec fon Mé-
decin , ou Chirurgien j & fi ce dernier trouvait que ce
Malade fut peftiféré , on l'envoyait auflî-tôt à VHopiral
par ceux qui étaient deftinés à les tranfporrer } mais s'il
trouvait quelque mort de la Pejîc , on l'envoyait dans le
Cimetière de ion Quartier. Voyez le Mémoire ou la
Description de la Pefte, qui a régné dans l'Empire de
Première Partie. 7f
îdans la Ville, pour vificer les Mdades peftiférés,
comme les autres, qui p.^r-là ont eu occaiion d'ac*
quérir des connaiinmces juftes & précifes. Quelle
confiance eft-il donc polîible d'avoir en un Ow-
yrage ^ qui, quoiqu'aifez bien compofé pour mé^
riter l'éloge des Savans, n'eil que le truit des en-
tretiens vagues, que I'Auteur a eus avec ceux qui
avaient été dans les Hôpitaux peftiférés, & dans lequel;
I'Auteur s'eft approprié les O^/^rvizrio/zj d'autrui,
contre les Loix de l'honneur qui nous défendent
d'ufurper ce qui ne nous appartient pas. Quelle
eft d'ailleurs la bonne foi de notre Auteur , lorf-
qu'il atefte la Divinité {q) 3 Deum tefior 3 dit-
il , qu'il fut le premier qui âlTura le Sénat que la
Maladie qui régnait à Mofcou était véritablement
JaPç/Zc.
Que cet Auteur ne trouve point mauvais , iî
je fuis encore obligé dç relever quelques Propo-
rtions , où la vérité brille avec autant d'éclat. Il
dit (r) , qu'à l'arrivée de S. Al. le Prince d^Oriow,
dans la Capitale, ce Prince lui ordonna, ainfi qu'aux
autres Médecins & Chirurgiens, de donner féparé-
ment , & par écrit , chacun leurs Obfervations fur
la Pefte. Il eft vrai que les Ordres de ce Prince
, furent que nous donnerions tous nos Obfervations ;
mais notre Auteur n'était même plus alors dans
la Ville. La preuve en eft , que les Noms de
tous ceux qui les donnèrent , & qui affifterent
aux Ajjemblées , font tous imprimés , excepté le
Ru/Tie , & fur-touc à Mofcou, &c. pages 244, soy?'
3^8 & 55^, ainfi que dans le xxxi% §. de certe Panie^
Doie^. I
(q) Page 78.
(/} Pa_ge 88,
76" Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
Sien (/). Il dit ailleurs {t): ce que le lo. du mois
» d'Ocioère , il obferva le premier froid j que les
sï deux derniers mois de Tannée, le froid était par-^
S' venu à la plus grande rigueur, puifque le Mer-
»î cure de fon Thermomètre de Reaumur refta conf-
55 tamment entre le i6^. & le 2.i^ degré au-defTous
» du point de Congélation. C'eft ce froid rigou-
»' reux , conclue-t-il, qui adoucit les Symptômes in-
5' ternes & les «Si^/2ej externes de la Pejie, & diminua
5> {qs ravages jj. Cette Obfervation n'eft , fans doute,
inférée dans VOuvrage de notre Auteur , que
pour y donner plus de poids \ mais , il n'eft pas
difficile d'en découvrir le Charlatanifme , & la
fauflTeté. En effet, fi la Pe/?«? ne faifait fes ravages
qu'en Eté , pourquoi , dans pluiieurs Villes & Vil-
lages de la Falachie , de la Moldavie êc de la Po-
logne j les commence-t-elle en Hiver , Se les finit-
elle quelquefois au fort de l'Eté ? Ce fut au mois
d'-^o^r qu'elle fe manifefta à Kiow ; mais fa fu-
reur deftruétive ne fe déploya que dans les mois
à'Ociobre ôc de Novembre j temps auquel il règne le
plus grand froid j & elle ceifa totalem.ent au mois
de Février fuivant {u). D'après des faits auifi po-
fitifs , il ferait plus naturel de conclure qu'aulfi-
tôt que la Pejie penche vers la Fin du période de
fon Cours d'Invafion , en quelque temps & en
quelque lieu que ce foit , elle n'eft point foumife
à l'influence ni du chaud ni du froid ( v). C'eft ce
(/) Voyez le Mémoire ou la Description de la Pef^e,
qui a régné dans l'Empire de Ruflie, &c. pag. Jjo, 353
& 330.
{t) Pages 89 & (jo.
(«) Voyez dans le xxx^^ §. de cette Partie, note c.
{v) Voyez Je. Fred. Schreïberi, Obfervat. & Cogitât.
Première Partie. ^*f
■qu^on pourra encore vérifier par le Calcul du nom-
bre des morts a Mo/cou ( w ), dans les Mois d'Oc-
Eohre j Novembre & Décembre. Il ell certain que
durant ces trois Mois , il fit le froid le plus . ri-
goureux j cependant la Mort moilFonna encore
Quantité de Vidimes , & ce ne fut que vers la
fin de Novembre que le Déclin du Cours d'Inva-«
lion de la Pejle commença.
Aulîi , pour prouver fon Syficme ^ l'Auteur ajou-
te-t-il , Note /2 (a:),» qu'il eft étonnant qu'en
» AJie j & en Afrique , la Pefte cefTe ordinairement
9> vers le Solftice d'Eté 55. Pour moi je ne vois rien
en cela qui doive l'étonner, mais bien le renverfe-i
ment de ce qu'il avance. Nous verrons conftammenc
que , dès que la Pejie a rempli fon Cours d'In-
valîon , & fini fon Type j comme je l'ai déjà
démontré , elle ne dépend point des Saifons , &
qu'elle s'éteint également en Eté comme en Hiver»
En lifant cet Auteur , je me promené toujours
avec plaifir de vérité en vérité , & de merveilles
en merveilles. Il fe flatte aufli (y ) d'avoir confervé
la Maifon Impériale des Orphelins , je ne vois pas de
quelle manière , à moins que ce ne foit par les vœux
qu'il aura formés pour elle. Car , voici ce qu'on lit
dans r Ouvrage que la Commillion contre la Pefte a
donné à Mofcou au fujet de cette Maifon (:().
t< La Maifon Impériale des Orphelins , a pro-
'^e Peftilenr. &c. page 5 , Obfervac. 2 , & page 6 , Obfer-»
7ar. 4.
(jv) Voyez le xxxi^. §; de cette Partie.
{x) Page 56.
(jv) Page 55. '^
/^) Voyez le Mémoire gai la Description de laPeilej
qui a régné 4^ns l'Empire de PvufHe, &c, pag. 78.
^8 Mémoire fur la Pejle de Mofcoul
j. duit un exemple bien frappant , & qui fer*
j> toujours pour nous une leçon bien importante*
s> En effet , tour le temps que la Pejte ravagea»
•jj Mofcou , cette Mai/on contenait dans fon en-^
j> ceinte plus de mille perfonnes, tant Enfans que
» Domejiiques. Et comme cette iVfai/0/2 était fermée
w de tous côtés , fans avoir aucune communication
» avec la Ville , & qu'd n'était permis à perfonne
» d'y entrer ni d'en fortir , elle fe fauva ii heu-
» reufement , que pas un feul , d'un fi grand
n nombre 5 n'y fut empeflé ».
j> Or , comme cette Maifon était tout - à - faic
jj fermée , & qu'on n'y recevait plus ai Orphelins ^
!> M. diQDoiirnowO:, Confeiller-d'Etat-Aétuei de
» S. M. Impériale de Toutes - les - Rulîies , &■
j> un àts Premiers Tuteurs du Confeil de cette
3î Maifon , Perfonnage d'une hofpitalité peu com-«
» mune , méprifant généreufement tous les dan-
» gers que la Contagion de la Pefte caufe j ce digne
»5 Citoyen ouvrit dans fa Propre Maifon un Ajylc
» pour tous lés Orphelins infortunés, qu'on ne
j> pouvait plus admettre dans cette Maifon Impé-
ii rïale j jufqu'à ce qu'elle fat tout-à fait ouverte.
5> Par cette noble aétion , ce Monjleur conferva
« la vie à tous ces malheureux, qui n'auraient
» pas manqué dette autant de victimes de la
» Pefte ; & lorfque ladite Maifon fut ouverte, il
55 les y fit entrer au nombre de 27 ■>•>. Je demande
à préfent comment notre Auteur ofe alTurer publi-
quement qu'il a confervé cette Maifon, Car , ou
il y était enfermé j ou il n'y ctait pas : s'il y était
enfermé , comment a-t41 eu occalion d'approfondir
les Symptômes & les Signes de la PeJte chez Ïqs
Malades , au point d'en donner un Ouvrage aufîî-
complet ? ôc §'il n'y était pas , il ne pouvait cer-'
Première Partiel ^'p
tûlnement y entrer : donc , il ne doit pas dire
qu'il a coniervé la Mai/on Impériale des Orphe^
lins [a)
Cependant , en lifant encore d'autres AJfer^
dons de cet Auteur , on ferait tenté de le croire
fur fi parole. Il dit encore , « quand nous avons
5> yiCizé les Pejliferés , nous en avons toujours été
5> biea oroche ^■>. Il iniinue probablement dans
cet endroit qu'il ne faut jamais avoir beaucoup
de crainte de la Pejle ; mais éviter bien fcru-
puîeufemenc tout Contacl, Je lui rends juftice
fur ce point , & je crois qu'il l'a bien fcrupu-
leufement évité j puifqu'il n'a pas vu trois fois
les Peitiférés, encore était-ce au Commencement
de rinvafion de la Pejle , comme je l'ai déjà die
ci-deifus.
Qu on juge d'après cela de la juftice des Def--
criptions de notre Auteur : qu'on raifonne de la
Pejie d'après les Symptômes internes &: les Signes
externes , dont il a donné le récit : qu'on décide
de r efficacité des Remèdes , qu'il propofe , fans les
avoir adminiflrés : qu'on fe repofe fur la véracité
des entretiens , qu'il s'eft appropriés & qu'il a
accommodé à fa mode : enfin , qu'on juge du plus
{a) Cecce 3faifon doit fou Coramencemeiit en 1764, à
CaTHerine-la-Grande , Mère Bienfaifance de tous ces
malheureux , qui , avant cet EtablifTement , étaient expofés
À è:re les viftimes de Tinfortune. On y reçoit les Enjans
malh^ureufement nés; on les y élevé,, on leur y fait ap-
prendre toutes fortes de Métiers. . . . Chaque Femme peut
y entrer pour faire fes Couches , puifqu'on ne demande
jamais le Nom de Perfonne , & y laiiïer fon Enjant. . . ,.
La Nation en retire déjà de grands avantages. . . . Voyez
r.L'vl. PoLouNiN & MuLLER, dans leur Didtionnaiis Géo-'
graphique Rude, page i^o.
'Sa Mémoire fur la Pejîe de Mofcou j
ou moins de Danger d'une Maladie , dont il a donne
l'hiftoire d'après fon Imagination^ ôc qu'au com-
mencement il ne connailïait pas 11 me fem-
ble que je n'en dois pas dire davantage pour dé^
montrer , qu'un tel Ouvrage j n'eft qu'une Collec-
tion de jfes converfations avec ceux qui avaient
€té dans les Hôpitaux peftiférés. N'eft-ce pas d'a-
près la Nature qu'on en a tracé le tableau? Pour
moi je puis alTurer que la Pejle eft une Maladie
très - dangereufe pour quiconque en veut appro-
fondir tous {^^ Symptômes :, Sec.
§. XXV.
On prétend que la Pejie fut portée à Mofcou
par le moyen^ de quelques Balles de Laine de
Turquie , & qu'elle s'empara d'abord d'une Fa-
brique de draps , où cette laine fut travaillée , &c
d'où les Ouvriers j qui en furent les premiers at-
taqués j fans favoir que ce fût la Pejle j la répan-
dirent par toute la Ville. Il eft vrai que les Ou-
vriers de cette Fabrique furent empeftés , & que dès
la première viiite des Médecins (b) _, M. Yaguelsky
alTura, comme j'ai déjà dit ci-deffus , malgré l'O^-
-pofition des autres , que c'était la Pefie j ce qui
n'était que trop vrai. Cependant, il eft prefqu'im-
poflible de favoir , fi elle n'était pas déjà parmi
les Habitans , avant ces vifîtes. Quoi qu'il en foit ,
foit qu'elle ait commencé par les Ouvriers de la
^Fabrique , foit qu'elle fut déjà parmi les Habi-
tans J il eft certain qu'elle n'avait pas été apportée
(^) Voyez le Mémoire ou la Description delà Fefl-e,
qui a régné clans l'Empire de Rufîie, & fur-touc â Mofcou,
&c. pag. 45 & 460
par
Première Partie. §i
^âr V^lr _, mais par quelques Hardes ou autres
Effets empeftés , <Sc qu'elle ne s'elt pas répandue
parmi les Habitans de la Ville par VAir ^ mais
par le ieul Contacl.
Auilî-côc que le Sénat fut convaincu par le Rap-
port des Médecins Obiervateurs , que la Pejle ré-
gnait dans la Ville ( <^ ) , & qu'il fallait abfolu-
ment prendre toutes les Précautions poiîibles pour
l'arrêter, il lit faire par-tout des Quarantaines ^ 8c
établit un Hôpital pour les peftiférés hors de la
Ville , dans leMonaftere Ougréfchinsky (d) j pour
qu'on les y envoyât tous j enfuite il nomma un
Chirurgien pour en prendre foin ( e ). Il y était
refté depuis le mois d'Avril j jufqu'au mois de
Juin ( f) ji temps auquel j'arrivai à Mofcou en
1771. Mais , comme la Pejîe com.mençait alors à
faire fes plus grands ravages parmi les Habitans j il
demanda fa démiflion , ôc pria continuellement:
le Sénat de lui nommer un Succeffeur. C'étaic
alors que tout vertueux Citoyen aurait pu fignaler
fon zèle pour la Patrie, en demandant de plein
gré à occuper cette place vacante j mais on vin
avec la plus-grande douleur que , de tous ceux
à. qui on en fit la Propqfition j aucun ne voulut l'ac-
cepter. J'ai ma propre Maifon , difait l'z^^ _; jai
des enfans , difait Vautre j un troijieme s'excufaic
fur une multitude de Pratiques en Ville; enfin,
au lieu de fe prêter , par devoir &c par Etat , au
(c) Voyez ci-deffus dans le xxiii^. §, note /.
(i) Voyez ci-defTus dans le xvi'. §, iK)ce q,
( f ) Voyez dans le même § , note 0.
if) Voyez le Mémoire ou la Description de la Pefte,'
qui a régné dans TEmpire de RufTie, & fur-tout â Mofcou,
fec. pp.g. 71 ôc iz,
- F
Si Mémoire fur la Pefle de Mo/cou y
iervice des malheureux , ils employèrent tous mlllâ
prétextes pour s'en défendre, quoiqu'ils fufTent
tous appointés de la Couronne (^).Ce fut dans
d'aulli triftes circonftances , que notre Augufte Sou-
veraine Catherine-l a-Grande voulutbien s'expo*
fer avec fermeté aux dangers de la Contagion j & fe
rendre en perfonne dans fa Capitale , pour accélérer
les moyens d'arrêter les progrès de ce terrible
Fléau,
Cependant, malgré un exemple auffi-encoura-
geant , puifqu'il ne s'y trouvait prefque pas un de nos
Chirurgiens nationaux ^ il n'eft pas étonnant qu'on ne
vit point paraître nombre de ces braves Patrio-
tes, dont M. Paris fait mention dans Son Mé-
moire fur la Pelie ( /t ) , couronné par la Faculté
de Médecine de Paris , en cqs termes :
ce Obligé par Etat d'étudier les maux de mes
y> femblables , pour en chercher les Prefervatifs ou
les Remèdes ^ me trouvant dans les Pays ou la
Pejîe régne prefque toujours , ne devais-je point
travailler pour contribuer à un but auiîi-glc-«
rieux ? L'entreprife était noble , mais elle n'était
pas fans danger. L'exemple de tant de Perfonnes
diftinguées , qui fe font facrifiées pour leur Pa-
trie , m'animait ; mes Ayeux avaient été \<^s vic-^
times de ce Fléau ^ pendant la dernière Pejlô'
qui parut en Provence. La Ville à' Arles ( i )
récompenfe encore ma Famille du zèle avec le- ;
quel Mon Grand-Pere avait foigné fes Compa*
(g) Voyez ci-defTus dans le xxii% §, note £.
[/i] Voyez pag. ïi'. de la Préface.
(i) Belle, grande & ancienne Ville de France dans le
Gouvernemenc de Provence, avec un Archevêché, une Aca-;
4t^miej &c. Elle eft fituée fur le Kkône^
Première Partie. S 5
% trlotes dans ces temps mAlheureux. L'amour de
31 la Patrie infpira à ce vertueux Citoyen l'héroifme
il de s'enfermer dans les Hôpitaux où les Malades
r> étaient dépofés ; Se par un ûcrilice volontaire ,
»> iourd aux cris d'une Famille éplorée , ce refpec-
*> table Chirurgien mourut Martyr du Patriotifme,
?> & donna à li poftérité l'exemple de cette Bien-
*> fàifance dont le limple récit excite toujours
)i l'admiration. ...»
Un pareil facrifice , pour la Ville de Foixj im-
«nortalifera M. le Dodeur Duvexy : en voici les
circonftances , telles qu'elles font rapportées dans
Iq Journal de Paris y n°. 297, le 24 Oîlobre 1782.
« L2.Suette Aliliaire (zi), cette Maladie Epidé-
« mique, quia caufé tant de ravages &tant d'al-
3i larmes dans le Languedoc j s'eft étendue aulîî
a> à la Ville de Foix ^ où elle éclata le i o Mai
jj dernier. La dévaluation qu'elle avait caufée dans
T> les environs , était bien propre à effrayer les
j> Habitans de cette Ville. Leurs craintes aug-
3> menterent, lorfqu'ils virent leur Aîédecin ordinaire
i> attaqué lui-même de cette cruelle Maladie.
» M. Duvexy, Seigneur de Bénac, Dodeur
i-> en Médecine , & Membre du Confeil de Ville ,
5' qui depuis long-temps avait abandonné l'exercice
*> de la Médecine, dans laquelle il s'était acquis
-j' une jufte célébrité , s'empreiTa de le reprendre
» dans Cette .circonftancefâcheufe. Sa bienveillance
î> & fon humanité lui firent quitter fa retraite,
î> pour voler au fecours de fes Concitoyens. Sa
» prudence j fes favantes Méditations , ion expé-r
j> rieace mirent en ufage , dès les premiers mo-
{a) Sudor Anglicus, five, Hydionofos & Hydropyreîos.
84 Mémoire fur la Pefie de Mofcou ^
35 mens les traitemens les plus-convenables pont*
»> opérer une prompte guérifon , & il doit à la
« Méthode qu'il a cru devoir employer les fuccès
" les plus-conftants. De plus de .-jog Malades qu'il
M a traités , il n'en eft péri aucun.
s> Le Maire, le Lieutenant de Maire, le C6n-
feil &c le Conful de la Ville de Foix j alTem-
blés le 14 Juillet, ont arrêté par délibération
de donner une Marque flatteufe de reconnaif-
fance & de fenfibilité au Citoyen qui avait (î-
bien mérité de fa Patrie. Le Difcours du Maire
à cette occafion efl; très-intéreiTant èc très-bien'^
fait. La dillindion qu'accordaient les anciens
Romains à celui qui avait fauve la vie à un
Citoyen ( * ) devait naturellement être rappellée,
& c'eft celle que la Ville de Foix a cru de-
voir à M. DuvEXY. Il fut arrêté en confé-
quence que le Corps-de-Ville en entier , les
Ofticiers Municipaux à la tête, irait préfenter,
le même jour , à la tin de la féance , une
Couronne Civique qu'on attacherait à fa porte
avec tout le cérémonial ulité en pareil cas ^ le
Ccrre^e , précédé par un détachement des Com-
pagnies Provinciales fous les Armes, avec mu-
fique militaire , le tout annoncé par trois falves
de moufqueterie & c!e trois pièces d'artillerie du
Châte. u , au momient où la Couronne Civique
ferait placée. Il fut arrêté encore que M, Duvexy
ferait prié d'accepter tous les témoignages d'ef*
time & d'attachement dont le Corps-de- Ville
en particulier , & tous les Habitans en général
lui font le plus - pur hommage , & qu'on le
(*") Voyez ci-deffus dans le v'. §? no:c %,
Première Partie, 85
» prierait d'accepter Copie de cette délibération.
-' Cette Cérémonie touchante , infpirée par la re-^
» connaiirance , ne fait pas moins d'honneur à
» ceux qui l'ont ordonnée , qu'à celui qui en eft
5> l'objet.
>j On ne peut qu'applaudir aux fuccès fî-di-
» gnement couronnés de M. Duvexy ; mais ne
« ferait-ce pas obliger doublement le Public , que
'j de lui faire connaître la Méthode qu'il a em-
i> ployée dans cette circonftance avec tant d'à-
3î vantage " .
A la vérité , il n'y a eu que nos Chirurgiens
nationaux & nos Médecins ^ qui fe foient diftin-
gués par leur zèle dans les Hôpitaux peftiférés , tant
à l'Armée , pendant la Guerre contr'e les Turcs ^
qu'en différents autres endroits de l'Empire; & qui
aient mérité de pareilles récompenfes , tels que M.
le Médecin Yagudsky (**), M. Wifchatitsky [k) ^
Chirurgien-Major dans l'Hôpital peftiféré en Mol-
davie & en Valachie; M. Krafowsky ( l) ^ Chi-
rurgien-Major dans l'Hôpital peftiféré en Valachie ,
(**) Voyez ci-defTus le xxiii*. §, & dans le xxii".
note f.
[k j Un de nos Chirurgiens nationaux, qui fut envoyé
pour ia première fois à M. Orréus , Médecin , dans ua Hô-
pital peliiferé à YjJjI , (voyez ci-deflus dans le xxii*. §,
note c.) où ii furpalTa aff^z heureufein nt la l-'cfie. Après
quoi, étant déjà Chirur^ien^Major du Régiment Téndiriàky ^
il eut ordre d'enrtr dans un autre ïiopital pelliferé à Hou-
korejl y ( voyez dans le même § , note a.) où ii fut attaqué
pour la fdconad J'ois , & y mourut.
(/fj Un de nos Chirurgiens nationaux j qui, écinc dans
un Hôpital peftiféré â Boukoreji ^ (voyez ci deffus dans le
xxii'. § , note a. ) y fauva très îieureufenient i-lufieurs de
nos Soldats \ mais ii y ru:comba lui même dans le temps
^ue la Fejlc éraic à fon plus féverc Degré
F iif
s s Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
êc après fa mort. Son SuccefTeur M. Kojîréw ^
Chirurgien , de même que M. Baranowit^(m) ,
Médecin , ayant l'Infpedion de l'Hôpital peftiféré
à Chotzim j M. TimkoM^-ihy j Médecin ^ à THô-
pital-Général de l'Armée en Pologne j M. Mïtro-
janow (n ) _, Médecin , avec pluiîeurs Chirurgiens à
Kio\7 j M. Marnnou^'U^ ( o) ^ Chirurgien-Major à
Niefzin dans la Petite-Ruiïie j M. Strébjfchewsky (p)y
[m) Un de nos Médecins nationaux , qui , étant à Chotzim
pour avoii- l'Infpedion de i'Hôpicai peftiféré , y mourut de
ia Pelle.
(n) Un de nos Médecins nationaux, qui fut exprès en-
voyé à Kiow, (voyez ci-delTus le vi^. §, & dans le ili^»
note /) dans le temps que cette Ville était cruellement ra-
vagée d? la Pejte. Ce L élebre Médecin y fit , pour ainfî
dire , des Miracles , par Ton Erudition ; de forte que le 3fa-
gijîrat , pour récompenfer fes Services , lui fit un prélenc
digne de les travaux , quoiqu'il fût, comme tous les autres,
appointé de la Couronne. Il y fut attaqué lui même de la
Pefie , & la furpaffa ; mais aulli-tôt qu'elle eut cefle dans
cette Ville , il fut obligé de fe rendre à un detachemenc
de la première Armée, alors à Boukorefi. (Voyez ci-defl\is
dans le xxii'. §, note a) où la Pejie régnait, & où il
fut attaqué pour la féconde Jois , &c y mourut.
(o) Un de nos Chirurgiens nationaux, qui fut dans cette
Ville tout le temps que la Pejie la ravagea. Il y fit tant
de bien", que , pour le récompenfer de fes fervices , le Ma-
gîjîrar de cette Ville pria le Collège de Médecine , ( voyez
ci-defTus dans le yxii"^. § , note {•) de lui accorder d'y palier
le refte de fa vie. Il y fut attaqué de la Pejle , & la fur-
paiTa pourtant très-heureufement.
[p) Un de nos Chirurgiens nationaux, qui fe fit tant
d'honneur par fon Erudition & fa Capacité dans un Hôpital
peftiféré en Crimée^ que S. E. le Prince de Dolgorouky^
Krimsky ^ alors Général-en-Chef , fit paiFer fuccefîîvemenc
par toute l'Armée , trois circulaires , dans lefquelles il faifait
les plus-grands Eloges de fes fervices, & de l'Iieureux fuccès
«jn'il éprouvait conftamment dans la guérifon des Peftiférés.
Ce C^ebre Chirurgien, fut ponrtanc lui-même attaqué ds
Première Partie. S 7
Chirurgien - Major dans THôpital en Crimée ;
AL Schafonshy ( q ) 3 Médecin dans l'Hôpiral-Gé-
néral-Miiicaire à Mofcou ; fans parler de tous
les Sous-Chirurgiens que j'ai eu dans les Hôpitaux
peftiférés , Se qui , malgré tous mes foms de
conferver leur vie , y font morts pour la plu-
part (r>
§. XXVI.
A peine fus - je arrivé à Mofcou , que je nie
rranfportai chez M. Yaguelsky (/) , Médecin,
pour lui faire vifite. Notre entretien roula beau-
coup fur V Epidémie , dont les ravages augmentaient
de jour en jour. M. Yaguelsky ^ goûta mes Oh fer-
rations Sc mes idées fur la Pejie. 11 me pria de
l'accompagner dans différents Quartiers , pour voir
quelques Malades peftiférés , & en conférer enfuite
avec S. E. le Gçuéralde Yéropkin ( r ) , à qui il était
attaché , pof^ lui faire les Rapports de tous les Pejlifé-
rés. Ce Général , après m'avoir beaucoup queftionné
fur les Maux que cette Contagion avait faits à notre
Armée , & fur la manière dont elle s'annonçait ,
me raconta , avec intérêt, jufqu'à quel point l'on
était aveuglé fur fon exiftence à Mofcou , & me
la Pejîe'j mais il la furpafTa très-heureufenient. Il a eu le
bonheur de fauver la vie à un grand nombre de nos Mi-
litaires. Après ces travaux , il s'eft reciré dans une petite
Ville de RufTie , nommée Jiorowik , çoinme Praticien
libre.
(?) Voyez ci-deiïUs dans le XX!!!*^. §, note /.
(r) Voyez ci-delTus la fin du xvi''. §, & C. de MertenS,
Obfervat. Medic. de Febrib. Putrid. de Pelle , &c. page
(/") Voyez ci-defliis le xiv^ §.
(^ j Voyez le même §, & le xxîxS de cette Partie»
F iv
8 g Mémoire fur la Pejle de Mo/cou 1,
pria de voir quelques Malades , avec M. Yaguelsky)
Je l'avais déjà fait , & parmi ceux que j'avais vus j
Tj'en avais trouvés avec des Bubons , & quelques-uns
avec des Charbons ôc des Pétéchies : aulli aflurai-je
Son Excellence ^ qu'ils étaient tous attaqués de la
Pejle y qui , fous les-mêmes Symptômes internes ,
ôc fous les-mêmes Signes externes , ravageait la
Valachie & la Moldavie j èc qu'il était de la dernière
importance de faire connaître au Peuple qu'il devait
foigneufement fe garantir du Contact des Malades ,
ou de . ce qui les enveloppait.
Comme j'ai déjà dit à l'Article précédent , que
petfonne ne voulait de bon gré remplacer le Chi-
rurgien qui avait continuellement demandé fa dé-
million , & qui l'avait obtenue , le Comptoir du
Collège de Médecine ( u ) avait nommé M. Poma-
ransky , un de nos Chirurgiens nationaux , pour
le remplacer. Je le vis chez M. Yaguelsky , dans
les pkis -vives alarmes. Comme il était d'une très-
faible conftitution , il craignait beaucoup pour fa
vie. Les fatigues & les dangers de la Contagion
l'effrayaient. Sachant par mes Obfervations , que
prefque tous ceux qui font craintifs en périfTent , je
lui propofai de le tirer de danger , en le rempla-
çant moi-même , 8c je priai ce Médecin , ainfi que
M. Gravé ( v) , Cliirurgien-Major , de dire à S. E.
le Général de Yéropkin , que j'entreprendrais volon-
tiers de foigner les Pejliférés dans cet Hôpital , que
tout le monde redoutait.
Ce Géncral'j fatisfait de ma bonne volonté , me
pria à l'inftant de venir chez lui , & me préfenta
■>-■...■ --——,. ■ ,■■—,■■■■■— .m .1 I iMi , ■■■■■ ■,.. i.M ■ ■ -■ ■ ■ ■ I I I ■' » ■ ■ I II Ml^
(«) Voyez ci-deiTus dans le xxii^. §, note £•.
{v) Voyez ci-delTus le xiv'. f , & le xxix". de cette
Partie.
Première Partie, %%
lui-mlme au Sénat ^ &z à S. E. le ComteAeSohikow ,
Maréchal-Général de Gouverneur de la Ville. Ce
Seigneur me reçut avec beaucoup, de bontés , &c
m'airura que notre Auguste Souveraine ne me
frullerait pas de la récompenfe due à un tel facriJîce
volontaire. Ainiî, vers la fin du mois de Juin ,
AI. Gravé me conduiiit dans V Hôpital peftiféré ,
qui fe trouvait' encore dans le Monaftere Ougréf-
chïnsky ( w ) , où je m'enfermai avec les Malades,
Je n'y trouvai en entrant qu'une vingtaine de Pefti-
férés j mais le nombre commença a augmenter de
jour en jour, & un mois après , il montait jufqu'a
200, dont j'eus le bonheur de fauver plus de la
moitié.
Cependant la Pejle commençait de plus en plus
à ravager la Ville j & parce que cet Hôpital en
était très-éloigné (a:) , le Sénat jugea à propos d'en
établir un plus proche \ il choifit à ce fujet le
'b^io'az^iQTQ Symonowshy [y). Comme il fallait abfo-
lument un Chirurgien dans ce nouvel Hôpital , S. E.
le Général de Yéropkin me fit l'honneur de m'écrire
à ce fujet , vu que tous les Sous-Chirurgiens ( :{ ) ,
qu'on y avait envoyés , étaient morts , & que les
Malades y étaient fans aucun fecours.
La Lettre de ce Seigneur contient les éloges les
plus flatteurs , 8c loin de me donner fes ordres ,
comme il le pouvait , dans ces malheureufes cir-
[w) Voyez le MÉMOIRE ou la Description de la Perte,
qui a régné dans TEmpire de Ruffie, &c. pag. 71 & 71 , &
ci-deflus dans le xvi*. § , noce q.
{x ) Voyez C. de Mertens , Obfervat. Medic. de Febrib«
Putrid. de Pelle , &c. pag. 75;.
(^) Voyez ci-deflus dans le xvi'. §, note^.
iï) Voyez C. de I\ïebtens, dans le même Ouviage,
pag. 5^
^ô Mémoire fur la Pejle de Mofcou ,
confiances, il m'exhorte à accepter ce nouvel & plnS*
dangereux emploi, ce Puifque vous avez , me dit-il ,
3î li-généreufement méprifé les dangers pour vous
»' rendre utile à la Patrie , en toutes circonftances,
» je n'exige pas de vous un nouveau facrifice ;
3» cependant , iî vous voulez bien entreprendre en-
" core une fois ces travaux , quoique bien plus-
» fatigants & même plus-dangereux , vous me ferez
>* Je plus-grand plaiiir 35. Voyant que
Ce digne Citoyen en agilfait fi-honnètement avec
moi , me laifTant libre d'accomplir , ou non , mon
facrifice ; voyant d'ailleurs , avec douleur , les
Maux qu'enduraient mes Concitoyens , je lui ré-
pondis , que j'étais très-flatté que Son Excellence
trouvât en moi celui qu'elle délirait dans ce temps
malheureux , & que , pour remplir fes vues pa-
triotiques , & foulager mes femblables , les périls
ne m'effrayaient pas .... Ainfî , vers la fin du
Mois de Juillet, je me rendis dans l'Hôpital du
Monaftere Symonowsky ( ^ ) , où je m'enfermai ,
pour la féconde fols _, avec les Peftiférés.
Il y en avait déjà plus de Mille , & pour les
fervir , je ne trouvai qu'un feul Homme , qui eût
déjà éprouvé tous les Symptômes de la Maladie ,
& qui l'eût tout-à-fait furmontée. Dénué de tout
fecours , avec tant de Malades , que pouvais - je
faire ? J'écrivis donc promptement à S. E. le Général
de Yéropkin , pour le prier de m'envoyer incefiam-
ment quatre -vingt Hommes de ceux que j'avais
guéris dans le premier Hôpital , afin qu'ils m'ai-
{a) Voyez le Mémoire ou la Description de la Perte,
«jui a régné dans l'Empire de Ruflie, & fur-tout à Mofcou,
'&c. pag. 71 & 71,
Première Partie, ^%
-idafTent ^ans un befoin aiiffi preflaiir , tant pout
les Panf^menSj en me préparant les Appareils, que
pour tout ce qui regardait le fcrvice des Malades ;
ce que ce General rît auilî-tôc exécuter.
Je reliai, dans ce fécond Hôpital, jufqu'auMois
de Septembre j temps auquel je tombai Malade
pour la troijiemc jois ( ^ ). Ce fat alors que S. E. le
Général de Yéropkin , m'en fit fortir pour me faire
palfer dans l'Hôpital du Monaftere Danylowsky (c),
afin d'y palfer les Quarantaines , fous une Tente ^
près de ce Monaftere , dans lequel on venait d'établir
un Trûi/leme Hôpital , pour les Malades qui avaient
furmonté tout-à-fait les Symptômes internes , Sc
les Signes externes de la Pefte , mais dont les Plaies
n'étaient pas encore parvenues à une parfaite cica-
trice. Ce qui était abfolument néceifaire , d'autant
c]ue l'Hôpital Symonowsky , était ii-rempli , qu'on
ne pouvait plus y recevoir de Malades j qu'à mefure
qu'il en fortait. Auiîi avais-je , fous ma direction ^
lians ce nouveau local , jufqu'à i^oo convalef-
cents , à qui j'ofe dire , que j'avais auparavant
fauve la vie. J'y reftai jufqu'au i <j de Septembre ,
jour plus dangereux pour moi que tous ceux que
j'avais pafifé au fort de la Contagion. La Populace
s'était alors révoltée ( d ) contre tous les Médecins
[b) Voyez ci-deflus dans le v% §, nore^ , & dans le
xxi^. notes q , t SiC u.
( c ; Couvent de Religieux fous l'Invocation de S.. Daniei,
fîtué fur la rive de la Afoskwj , près l'Hôpital Pawlowsky,
C'eft auprès de ce Couvent, que le \6 de Septembre ^ fur
les TO heures du matin , la Populace révoltée dans la Ville
s'était rendue. Voyez. le xxx^. §. de cette même Partie. ,
{d) Voyez C. de Mertens, Obfervat. Medic. de Febr.
Pucrid. de Pefte, &c. pag. g^. MM. Polo^kin & Muller,,
92 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
& Chirurgiens. Je tombai le premier entre les mains
des Révoltés , qui s'étaient poftés auprès du Mo-
naftere Danylowsky. Ils fe faifirent de moi , &:
après m'avoir chargé de coups , me demandèrent
fi J'étais le Chirurgien qui avait foin des Malades
de cet Hôpital ? La crainte de périr d'une mort fî-
affreufe, me détermina, je l'avoue, à unmenfonge,
qui me fauva la vie. Je les affurai que je n'étais
que Sous - Chirurgien de l'Hôpital Pawlowsky (e) ,
près duquel je me trouvais ; alors ces frénétiques
croyant que c'était la vérité , s'appaiferent & me
lailTerent entrer dans cet Hôpital : par ce moyen ^
j^échappai aux ingrats qui voulaient ma perte.
§. X X V I I.
Cependant le voyage de notre Auguste Sou-
veraine , dans fa Capitale, pour y faciliter les
moyens d'arrêter ce terrible Fléau , & pour encou-
rager fon Peuple par son Auguste présence,
était fixé au mois de Septembre. Cette Mère bien-
dans leur Diâiionnaire Géographique Rufle, pag. i8^; &
le Mémoire ou la Description de la Pefte , qui a régné
dans l'Empire de Ruflîe , & fur-tout à Mofcou , Sif, pag.
{e) Hôpital du Nom de Paul Pétrcwitz , Grand-
Duc de Toutes -les - Ruflies , &c. Cet Etabliffement fut
fondé en 1763 , par ce Prince Bienfaifant. Il y a dans
cet Hôpital , un Médecin , un Chirurgien - Jllujor , deux;
Sous ~ Chirurgiens , un ^apothicaire '^ plufieurs autres Per-
fonnes néceffaires pour le fervice des Malades , &c. Tous
ceux qui fervent dans cet Hôpital, reçoivent leurs Appoin-
temens du Grand-Duc , qui fournit encore à l'entretien
des Malades , & de l'Hôpital même. Voyez une Dêfcription
plus-détaillée de cet Hôpital , dans le Di£lionnaire Géogra-
phique Rulfe de MM. PoLOUNiN & MuLLERj page ips.
Vremierc Partie. ï>5^
Faifante de fon Peuple , avait déj à fait publier plufieurs
Ordonnances , pour le préferver d'une Maladie Ç\ fu-
nefte par fa contagion , & ordonné tous les Prépara-
tifs nécelîakes pour iow départ j mais comme l'Em-
pire était alors en guerre avec les Turcs , il ne fat
pas poiîible à Sa Majesté Impériale de fe mettre
en marche. Dans ce temps de crife , Mofcou pa-
railTait trop-éloigné de Saint-Pétersbourg ^ où. fe
décident tous les affaires d'Etat , & où la préfence
de S. M. eft abfolument néceffaire.
Voyant , avec le plus grand chagrin , tous ce^
malheureux inconvéniens , Sa Majesté prit lé
parti d'y envoyer un de Ses- Premiers Miniftres ,
S. Al. le Prince d'Or/ow , avec plufieurs autres
Perfonnes de l'Etat , tant Civil que Militaire , en
accordant à cet Illuftre Patriote , plein pouvoir
de faire tout ce qu'il croirait devoir contribuer
au bien de la Patrie.
Ce Prince arriva à Mofcou le 16 Septembre *
et il déclara d'abord , par un Manifejle , qu'il était
;> envoyé de la part cle S. M. I'Impératricej
w qu'ELLE était informée que la Maladie qui rava-
33 geait fi cruellement fa Capitale & les environs ,
K) était laPeJie, ôc que V Opinion contraire devait
« être rêjettée comme une Erreur dangereufe j que
i> tous les .Habitans eulTent donc à fe conformer,
3' fans délai , à toutes Ordonnances émanées de
» S. M. Impériale , du Sénat, &c du Confeil des
» Médecins , ainfi qu'a toutes celles qui pourraient
i-> en provenir par la fuite jj.
Après la Publication de fon Manifefte , le Prince
ordonna , fur le champ , de convoquer une AjJ'em-*
blée de tous les Médecins ôc Chirurgiens de la Ville,
afin que chacun d'eux répondît aux Quejlions qui
]€ur feraient faites , & qui furent les fuivaaces.
^4 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ;
i*. L'Epidémie , qui ravage fi-cruellement îô
peuple dans cette Capitale , ell-elle véritablement
la Pejie ?
2°. Le Peuple , eft-il empefté par l'^ir, ou fîmple-
ment par le Contact de quelques Corps ou Hardes
Peftiférés ?
3*. Quels font les Moyens les plus sûrs pour ne
pas être empefté ?
4°. Y-a-r-il quelques Moyens pour la guérifoii
ides Peftiférés , & quels font ces Moyens ?
U AJfemblée fe tint dans l'Hôtel de S. E. le Géné-
ral de Yeropkin , &: ce furent Nos Seigneurs les Séna-
teurs de Yeropkin {f}&: de W^olkow [g) , venus de
iSaint-Pétersbourg à la fuite du Prince , qui y pré-
sidèrent, conjointement avec M^\ de 5^jy^^X:ow()^),
Se Orreus , Médecin.
Les Quejlions faites , tous les Médecins ôc les Chi-
rurgiens de l'AiTemblée répondirent , unanimement.
A la Première , que l'Epidémie qui ravageait
la Ville ôc les environs , était la Pejle véritable.
j4 la Seconde , que Iz Pejle n'exifte pas dans Vair^
êc que ïair n'empefte jamais , mais que les individus
s'empeftent eux-mêmes par le Contact à des corps ou
à. des hardes peftifërés ....(*).
A la Troijieme Queftion , je fis , à m.on tour , une
Réponfe analogue à celle que j'avais faite à la fé-
conde^ « Je déveloopai les foins que l'on devait
If) Voyez le xxix*. §. de cetce même Partie.
(o ) Voyez le même §.
(A) Voyez le même §.
( * } Voyez le refte ci-deïïtis §. xi*. pag. ai , & le xiv*.
pag. 30, ^i , 31 & 33. Ou verra aufli dans ce dernier,
îa fuite des J^ous de ce §3 c'elt-à-dire, /, k, /, w, n^
'Première Partiel ^'(|^
Ici prendre pour fe garantir du Contacl des Pefti-
8J tcrés , oblervant qu'il fallait abfolument ne pas
5' s'expoler dans la foule du Peuple , n'avoir aucune
»' communication avec lui , &c ne recevoir de
3J quiconque , aucune marchandife , ou autres
5j e'^Qts mobiliaires , avant d'être sûr qu'ils n'a-
v> valent point palfé par des mains empeftées : que
*} les maifons habitables devaient être bien pro-
>j prement tenues , & , autant qu'il ferait poflible ,
3> ouvertes à Vair : qu'il était également néceiïaire
3> de fe laver très-fouvent avec de l'^^z/pure, fraî-
« che , à laquelle il ferait bon d'ajouter une por-
3j tion de vinaigre : que la table devait toujours
35 être fervie en légumes, racines & en toutes fortes
Si d'herbes potagères , ou fruits , parmi lefquels
3' les acides devaient avoir la préférence , évitant
9' aulfi , dans ce temps critique , de ne point manr
35 ger beaucoup de viande , foit fraîche , foit ùi-^
9-> lée , ôcc. (/")".
{r) On peut voir dans le Mémoire ou la Descriptioîî
de la Pefte , qui a régné dans l'Empire de Rufiie , & fur-
tout à Mofcou , &c. page 330 & fuiv. plulîeurs autres
Jiîcyens propofés dans cette Ajfcmblée , par chaque ^/e-
dt:cin & Chirurgien. Je ne crois pas que je doive ici afïigner
jiommémenc toutes les iortes de légumes , de racines &
d'herbes potagères qui doivent être fervies , ainiî qu'on les
fpécifie ordinaireniienc , pour chaque Malade , dans tous nos
Livres de Médecine; car, pendant les Ravages de la Pefte j
on doit, fans obferver aucun régime , manger & boire cc
qu'on veut , & ce qu'on peut ; mais toujours fobrement »
pour ne le pas caufet quelque forte d'indigeliion . ou quel-
qu'aucrc incommodité. En etïet , dans ce temps, la moindre
inàifpofition , fur-tour l'indigeition , puilqu'on a vulgaire-
ment reçu le Fomi^iement pour premier Symptôme de la
Pefte, caufe de fî grandes frayeurs, qu'on penfera tout de
fuite être empefcé. Ne doit-il pas provenir de»ià, beaucoup;
55(7 Mémoire fur la Pefle de Mofcou ;
Quant à la Quatrième Queftibn , S. A. le Princfii'
d'Or/ow , voulut qu'elle fût décidée dans une autre
Affemhlée particulière , à laquelle on inviterait les
Médecins & Chirurgiens expérimentés dans le Trai-
tement de cette terrible Maladie , afin qu'ils pref-
crivilTent les Moyens les plus-fimples , & dont
chaque F aniculier ^owx.r.Ax. fe fervir lui-même, dès
le moment qu'il le fentirait attaqué. Pour éviter
tout délai , le Prince fe réferva de faire imprimer
& publier , le plutôt poflible , le Réfultat de leurs
décifions. Nous y affiliâmes MM. /o. Jac. Lerché ^
Erafmus _, Schafonsky j Yaguelsky j Orreus j Po-
goretsky _, & Sihelin _, Médecins \ M. Gravé j
Chirurgien-Major , M. Margraff, Chirurgien , ôc
Moi. Nous propofâmes nos Moyens curatifs , que
le Prince fit imprimer fur le champ , & dont voici
le détail ........
« 3®. Si , par malheur, quelqu'un tombe malade
î> de la Pefle ^ dans quelque Maifon , il faut a
» l'inftant le faire paiTer dans un endroit parti-
s) culier , & tous ceiix qui étaient avec lui doivent
j> fe retirer dans une autre Chambre \^ ou mieux
» encore , dans une autre Maifon , s'il eft poffi-
sj ble. Ceux , fur - tout , qui l'ont approché de
ï» plus' près de l'ont touché , doivent aulîi-tôt chan-
3î ger d'habits en entier , & fe laver avec de \eau
« fraîche , coupée d'une certaine quantité de
sj vinaigre : après quoi , ils doivent encore prendre
?j les Remèdes fudorifiques ci-delTous , & fe mettre
» au lit, pour provoquer la Sueur. Mais après la
de dérangemens dans la famille, & dans toute la maifon?....
Voyez le leiie ci-deffous dans le VIII^ §' de la Troifiemc
Partie,
»? convalefcence ,
Première Partie: <^j
r^ convalefcence , ou la more d'un Peftiféré^ il faut
w abfoiument brûler toutes fes hardes,
>■> 4°. Puifque la Pejle attaque maintenant le
»> Monde avec une vicelfe incroyable ^ 8c qu'elle
»î s'étend fur le Peuple avec une rapidité écon-
« nante , àxns la crainte que ceux , qui s'en trou-
« veiit fubitement atcaqués , ne puillent pas. fe
3> procurer des Médecins ou Chirurgiens ^ ëc qu'en
»> ce cas, ils ne relient fans Secours , voici les
»> Moyens les plos-iimples , & dont chacun peut
« aifément faire ufage dès le Commenctment de la
s5 Maladie , ou par lui-même , ou par quelqu'un
>î de fes proches , fans autres Secours.
M I. Aulii-tôt que quelqu'un s'appercevra du pre-
ï3 mier Symptôme , qui coniift^ en des douleurs
a» de tête , pourvu que ce ne foit pas après avoir
»î mangé , alors il doit à l'inftant fe mettre au lit ^
î> febien couvrir , boire fuffifamment de l'eau.
31 chaude , acidulée de vinaigre , ou de quelqu'autre
35 fuc acide , ou une Décoction de Camomille , oa
s» d'Auronne , pour provoquer la Sueur , & il doit
3> refter en cet état, jufqu'à ce qu'il ait fué alTez
» largement. Pour provoquer plus-facilement la
3» Sueur , il fera encore bon de verfer du vinaigra
3' fur une Brique , ou fur une autre Pierre brû-
ss iante , pour que le Malade , fe tenant bien
3> couvert , en reçoive les Fapeurs j jufqu'à ce
3J qu'il fue abondamment.
33 IL S'il arrive que quelqu'un ait des douleurs
33 de tête , accompagnées de la naufée , ou du vo-
33 miiTement - même , fur-tout , fi la Maladie fe
33 déclare après avoir mangé j alors il doit exciter
33 le vomilîement le plus - abondant , au Moyen
33 d'un y'omitij , compofé d'eau chaude , mêlée de
j3 quelque forte d'huile à manger j après quoi il
G
^a>8 Mémoire fur la Pejle de Mo/cou i
j> boira beaucoup d'eau chaude pure, jufqu*à c6
» qu'il ait abondamment vomi. Et pour que ce
» Vomitif o'ÇQiQ plus-commodément & plus-vîte ,
« il fera bon que le Malade accélère lui - même
M l'Opération , en introduifant fon doigt dans le
Si golkr , & que , quand il aura aifez vomi , il fe
» mette au lit , & provoque la Sueur de la ma-
» niera ci-delfus,
» III. S'il arrive que quelqu'un foit accablé
i> par tout le corps , d'une chaleur brûlante , accom-
» pagnée d'une faibleiîè extraordinaire , alors on
» doit lui appliquer j inceifamment , fur le front ,
sj un Epitheme , compofé de Pain noir & de vinaigre ,
3> ou de queiqu'autre fuc acide , & il doit très-fré-
M quemment boire de l'eau froide , acidulée de vi-
» naigre , ou autre fuc acide , ou bien ufer d'une
»ï Boiifon ulitée parmi le Peuple de Ruflie , &
»ï qu'on nomme Kisloï KwaJJ'.
« IV. S'il arrive qu'il fe manifefte fur quelque
« Peftiféré , un Bubon ^ foit dans les Aines , foit
M fous les Aif elles , foit derrière les Oreilles ,
M alors il faut tâcher de le faire fuppurer le plutôt
35 poffible ^ & 5 pour faciliter cette Suppuration ,
» il faut y appliquer , très-fréquemment , un Ca*
SB taplâme , compofé d'une Pâte de farine blanche ,
3î délayée avec du Miel pur , ou , au lieu de
fi Miel 5 d'oignons cuits fous la cendre. Il faut
83 réitérer l'application de quelqu'un de ces Ca-
il taplâmes , jufqu'â ce que le Bubon foit crevé
s5 de lui--même ; èc quand il fera crevé , on eon-
•9? tinuera d'y appliquer la mane Pâte , à l'excep-
5ï tion des oignons s & ce , jufqu'à ce que la Plaie
s» foit tout-à-fait confolidée.
5» V. S'il arrive qu'il fe manifefte un , ou deux ,
» ou pluiîeurs Charbons , en quelqu'endroit que
I Première Partie. 99
«» ce foie à\l corps d'un PeJIifére\ alors il faut à
j» i'inftant y appliquer , ou de la Poix [f] , me-
j> lée avec de la mie de Pain blanc , ou de ÏAil
»> pilé & étendu fur un morceau de linge , ou àa
»> Fromage à la crcnie , de la même manière , &
ij continuer chaque jour quelqu'un de ces Pan-'
» fcmcns , jufqu'à ce que le Charbon foit tout-à-
« fait détaché. Après qu'il fera tombé , on ap^
i> pliquera , fur la Plaie j du Miel pur , étendu
j» fur un morceau de linge , & op. continuera jufqu'à
» ce que la Plaie foit tout-à-fait guérie.
n On peut encore faire un Onguent j compofé
« d'une Portion égale de graifle blanche , de cire
« vierge , & d'huile à manger , le tout combiné
»> & fondu , dont on fera des Emplâtres -, qu'on
" appliquera fur la Plaie jufqu'à ce qu'elle foil
M confolidée.
» 5". On a déjà dit ci-defTus que les Malades
î> empeftés doivent abfolument être tranfportés dans
sï un endroit particulier , où perfonne ne doit
3> entrer. Mais comme l'humanité & la Religion
» ne nous permettent pas d'abandonner aucun
j> Malade , ni de lui refufer les fecours néceflaires j,
»? il doit donc fe trouver quelqu'un ^ ou des Pa^
?3 rens , ou d'autres , qui puiiTent leur donner tous
35 les fecours poiTibles , fur - tout dans le temps que
. >ï les Malades n'ont pas la force de marcher , dC
>9 parconféquent ne peuvent fe fecourireux-mêmeSo
î» Dans cette extrémité , voici les Principales Pré'
(f) Il faut choifir, pour ce Remède , la Poix la plus*
liquide, la phis-claire, & la plus-pure j c^eft à dire, Gellô
qui fort la première, lorfqu'on diftille la Poix de Sapin j
de Pin , de Larix , &c. & qu'on nomme eil Langue Ruflcj
Tihljhi Z>io^oie>
0 \]
I oo Mémoire fur ta Pejle de Mofcou ^
»» cautions que doivent, prendre ceux qui feront
»> auprès d'eux , pour ne p^.s s'empefter eux-mêmes.
r> En premier lieu , ils fe garderont bien de tou-
»> cher, les miins nues, foit les Malades, foit les
>5 harJes qui font autour d'eux. E ifuite, ils auront
» quelques Paires de Gants & qiieiques Rodingotes ,
» ou Surtouts j de grolTe toile , dont ils fe cou-
» vriront quand il faudra fer /ir les Malades , &"
» aufli- tôt qu'ils les auront fervis , ils fe désha-
»» billeronr , & ils mettront , pour quelque temps ,
« leur Rodingote j ou Surtout ^ ôc leurs Gants ,
»» dans de l'eau chaude , beaucoup falée , ou dans
M de l'eau froide beaucoup acidulée de vinaigre ( r )*
» Ce qui doit fe faire toutes les fois qu'ils appro-
sî cheront des Pejîiférés. Enfin, comme tous ceux,
>» qui ferviront les Pejîiférés , ne doivent avoir
» aucune communication avec les autres, il faut
>5 que ceux qui font encore en bonne fauté leur
M apportent tout ce qui leur fera néceflfaire pour
») eux , &c pour les Malades j & qu'ils mettent le
ï> tout , dans un endroit deftiné auprès de leurs
»> Chambres » .
Imprimé dans le Sénat, à Mofcou, le 7 Ocio"
ère 1771.
§. X X V î î L
Après qu'on eut lu , dans une nouvelle ^Jfem-
èlée générale , le Réfultat de notre j^Jj'emlUe par-
(f ) Il faut obferx-er , qu'ils ôteront la Rodingote ou Sur'
tout ^ avant les Gants , & qu'ils le plongeront dans de l'eaii
falée ou acidulée , en enfonçant eu mêaie temps , pour un
moment , les Gants avec les laains. Apiès quoi, ils les met-
uoac dans la même eau.
Première Partie. loi
cîcLiIiere , le Prince propofa encore les Quatre Quef-
tions fuivantes.
I. Y-a-t-il fulîïramment de Quarantaines ?
IL L'Ordre & les Ltabliflemens des Quaran-
taines font-ils alfez-bien exécutés ?
IIL Y-a-t-il alTez d'Hôpitaux pour les Pefti-
férés ?
IV. N'y-a-t-ii rien , ou dans l'Ordre , ou dans
rEtabliirement àts Hôpitaux Peftiférés , où il faille
ajouter ou retrancher ?
A ces Quatre Queftions , l'AfTemblée de tous
les Médecins <Sc Chirurgiens de la Ville répondit- :
1°. Que les Quarant aines devaient abfolument
être augmentées , tScc. ( u).
i". Que LOrdre, ainiî que les EtabliiTemens des
Quarantaines , étaient affez - convenables , & bien
exécutés , &:c. (v).
5°. Que, quand aux Hôpitaux peftiférés, il fallait
abfolument en augmenter le nombre jufqu'à IV ,
6i les difpofer de manière qu'il sqïï trouvât Un â
chaque Coin de la Ville , &c. ( w ).
4"*. Que , pour ce qui concernait l'Ordre & l'Eta-
blilTement des Hôpitaux ^ il ny avait rien à ajouter,
ni à retrancher , pour ce qui concernait l'entretien
des Malades ; mais qu'il fallait abfolument que
chaque Médecin ou Chirurgien , qui ferait dans
un Hôpital y fuivît les Arrangemens que j'avais déjà
introduits dans les Hôpitaux des Monalleres Ougref-
(^li) Voyez le refte delà Rcponft; à cette Qiieftion , dans
le Mémoire ou U Description de la Pefre, qui a régné
diiis TE r.pire de Ruflîe , & fur-couc à Mofcou , &c. page
337 & fuiv.
(v) Voyez le refte de la Réponfe , au même endroit.
(iv) Voyez le telle de là Répoufe, au mêaie eiidroiso
lot Mémoire fur la Pejîe de Mofcou ^
chlnsky , Symonowsky [x] j & Danylowsky. Arran*
gemeiis, que j'avais déjà donnés par écrit à S. E, lo
Général de Yeropkln , en ces Termes. « Le Mé-'
« decin ou Chirurgien doit arranger dans fon Hôpi-
^> tal 5 les Chambres des Malades de manière :
>» I ''. Que les Malades , qui , à leur entrée ,'
»> font fi cruellement attaqués de la Pejle , qu'on
^^ ne pcut d'abord juger , par les Symptômes in-
*9 ternes , s'il eft poiîible de les guérir ou non ,
3> foient tous placés d'un côté j dans des Chambres
»> particulières.
»> 1**. Que ceux qui auront déjà triomphé de
M tous ces Symptômes , & qui n'auront aucune
3> Plaie , foient tous placés d'un autre côté , dans
»> des Chambres particulières.
(jf) Dès que la Pejîe fe manifefta ï Mofcou , le Sénat
choific premièrement, pour fcrvir d'Hôpital aux Pcftiférésj
îe Monaftere Ougréjchinsky-^ & quand la Pejie fe fut con-
fîdérablement difperfée dans la Ville, on choifit le Monaf-
tere Symonowsky. De ces deux Couvens , ain(î que de ceux
qui furent affignés dans la (uirc pour le même ufage, tous
les Moines furent tranfportés dans d'autres Couvens. Ainfi,
j'eus la liberté d'ôter toutes les cloifons qui formaient les
différentes Cellules de Ces Moines , pour ne faire qu'une
feule Pièce de chaque endroit , afin d'y placer plus-com-
rnodcment un plus grand Nombre de Lits , & fur-tout dans
le Monaflere Symonowsky , où il y avait plus de 200
Petites Cellules , & où je plaçai plus de looo Lits,
Dans chacun de ces Hôpitaux , il y avait des Chevaux ,
depuis cin^ jufqu'à dix, avec des Chariots pour tranfporter
les Morts dans les Cimetières. De tous ces Chevaux , ainfî
que de tous les Oij'eaux , qui faifaient leur retraite fur les
"Tours des Bâtimens de ces Couvens, il n'en périt aucun,
& on n'apperçut jamais qu'il fût péri un feul Oifiju, Preuve
bien évidente , que VAir ne tue ni les Oifcaux , ni aucun
autre Individu, & que la Pejle n'a aucun pouvoir , même
par le Coniaii^ fur les Beftiaux. Voyez ci-deffus le x v*. §.
Première Par de. ioj
» 5*. Que ceux qui amont déjà furmonté U
55 Maladie, mais qui auront encore des Plaies après
»> les Bubons ou Charbons ^ foienc tous placés d'un
» troilieme côté , dans des Chambres particu-
*> lieres.
» 4°. Enfin , qu'il y ait , à l'entrée de l'Hôpi-
»> tal , une grande Chambre , deftinée à recevoir
» les Malades qui entrent , afin qu'on les puifle
j> examiner 5 & j'-^ger, par leurs Symptômes inter-
» nés & leurs Signes externes, dans quelle claife
« de Chambres on doit les placer 35.
Cette dernière Difpojidon eft d'autant plus-né-
celTaire , que chaque Médecin ou Chirurgien connaî-
tra plus-facilement , aulli-tôt qu'il verra entrer un
Malade , où il doit le placer , & dans Îqs vijites
journalières , il faura de même quels Malades il
doit vificer pour la première fois. En outre , ceux
qui feront déjà un peu rétablis , ne feront pas
frappés du défefpoir de fe guéry , puifqu'ils ne
verront pas que plulîeurs de ceux qui entrent meu-
rent prefqu'en entrant , ou peu d'heures après.
C'eft une remarque que je n'ai que trop-fouvenc
faite dans l'Hôpital du Monaftere Symonovjsky ,
où l'on amenait fouvent plus de cent Perfonnes
par jour, déjà fi cruellement accablées de graves
Symptômes , qu'elles mouraient , pour la plupart ,
à leur entrée , ou quelques heures après. Un Specta-
cle aulfi effrayant ne peut-il pas caufer aux autres
Malades une frayeur mortelle ?
§. X X I X.
Après que le Prince eut examiné par lui-mêmô
les avis de tous kes Médecins ôc Chirurgiens , il
jugea à propos , conformément aux Vœux de sa
G iy
î04 Mémoire fur la Pejle de Mofcou^
SouvEPvAiNE , pour le bien de (qs Sujets , d'étabUi
auprès du Sénat de Mofcou , deux Commiffions ^
dont l'une avait pour Titre , * Commiffwn contre la
Pejie • & la féconde , CommiJJion pour l'Exécution :
ce qui fut exécuté le 12 du Mois A' Octobre
Î771 [y)'
A la Commifflon contre la Pejle j Présidai T,
S. E. M. DE YÉROPKîN, . . . Confeiller - Privé-
Aduel de S. M. I. de
Toutes-les-RufTies , Sé-
nateur , & Chevalier
des Ordres de Saint-
André, de S.-Alexan-
dre - Newsky , Ôc de
Sainte-Anne.
. Confeiller - d'Etat
de S. M. î. de Toutes-
Îes-Ruffies, ôc Vice-
Préfident de la Chan-
cellerie de Tutelle ^
pour les Colonies.
Du Rev. p. Alex. Lewschin. Archiprêtre de la
Grande Cathédrale du
Krémle {^) , ôc Mem-
bre du Confiftoire du
Saint Synode.
// était afïlllé
De m. de BaSIcakow. . . ,
(y) Voyez le Mémoire ou la Description Je la Perte,
qui a régné dans TEmpire de Ruflîe, & fur touc à Mofcou^
&c. pag. 'oo & ^41.
( î ) Voyez ci-defTus dans le Ji*. § , note /,
Première Parue. 105
De m. Schafonsky. ... Médecin de l'Hôpi-
tal-Général-Militaire,
enfuite , Confeiller ,
.Médecin -Phyficien à
Mofrou , & Membre
du Comptoir du Col-
lège de Médecine.
De m. y a g u e l s k y . . , . Médecin de l'Hôpi-
tal-Général -Militai-
re 5 & Profeireur à^s
Elevés de cet Hôpi-
tal ( a ).
D £ M. O R R É u s .'.;... Confeiller &c Mé-
decin.
De M. Gravé .... . Chirurgien-Major,
enfuite AiTefleur des
Collèges de S. M. Im-
riale de Toutes - les-
Rufîîes.
Db M. D, SamoÏlowïtz. Chirurgien de l'Hô-
pital - Général - Mili-
taire , enfuite , AiFef-
feur des Collèges de
S. M. Impériale de
Toutes - les - Rufîies ,
Docteur en Médeci-
ne , Chirurgien-Major
du Sénat, &c.
Enfin, DE M. DoLGow. Négociant, enfuite
Confeiller-Tituiaire.
(d) Voyez ci-defTus dans le xa:ii% S, noicft
icfS Mémoire fur la Pejlc de Mo/cou j
 la CommiJJlon pour l'Exécution^ PRÉSIDAIT.
S. E. M. D z W o L K o w. Confeiller-Privé de
S. M. Impériale de
Toutes - les - Ruffies ,
Sénateur , Préiîdent
du Collège des Ma-
nufadfcures , & Chev
valier des Ordres de
S.-Alexandre-Néwsky,
Se de Sainte-Anne.
Il était aJJ^é»
lot M. D*A R c H A R 0 W . . . . Major ■> Généra! ,
Maître de Police à
Mofcou , & Cheva-
lier de l'Ordre de
Sainte-Aune.
Et ds m. de Borissow. Confeiller -d'Etat
de S. M. Impériale de
Toutes-les-Ruflîes.
Le devoir de la CommiJJlon contre la Pejle ( ^ ) j
(è) Afin que perfonne ne demande pourquoi la Corn-
mijjion contre la Pejle était compofée de Seigneurs , & fur-
tout d'un Archipiêtre & d'un Négociant , tandis qu'il femble
que les Médecins & les Chirurgiens feuls devaient y être
appelles i je dirai que, dans le temps que la Pejle ravagea
J\iofcou , il s'éleva un bruit , que la PdpulaCe foupçonnait le?
Médecins & les Chirurgiens, comme j'ai déjà dit ci-defîus,
de faire périr exprès les Malades dans les Hôpitaux pefti-
fcrés , & dans les Quarantaines , d'où il provint un grand
défordre, qui alla jufqu'à la Révolu ^ & même au meurtre.
(Voyez à-deffus daiis le sasvi*. §, note d.) Ainfî , pour
Première Partie. lo-^
^ait de recevoir chaque jour les Rapports de cous
les Mcdecins j Chirurgiens ^ Infpccleurs de Police
de chaque Quartier de la Ville ( c) j d'établir»
pour [qs Pejlifires , autant d'Hôpitaux & de Qua^
rantaines , qu'il ferait néceiîaire , & d'y entretenir
autant de Médecins ôc Chirurgiens, que befoin ferait,
en payant à ceux qui voudraient , de leur propre
mouvement, entreprendre ces travaux, imQfommê
aifez-confidérable ( d ). En un mot , la Commiffion
devait chercher tous les moyens poflibles de domp-
ter tout-à-fait la Pejie , ôc d'en préferver à jamais
l'Empire deRiiiîle.
§. XXX.
Nous avons déjà dit plus-haut que l'Hôpital du
Monaftere Ougrefchinsky avait été abandonné par
rapport à (o-a trop-grand éloignement , & qu'il
était uniquement deiliné à être VAfyle ^qs Pau-
vres alors entretenus aux dépens de la Couronne.
Il ne reliait donc pour les PeJIifére's que deux
Hôpitaux , celui du Monaftere Symonou^sky , ôc
celui du Monaftere Danylcwsky j mais , comme
ils n'étaient pas alfez-vaftes pour contenir tous
les Malades , le Prince ordonna ^tw établir un
faire connaître au Peuple fon Erreur , wotre Auguste
Souveraine voulut bien compofer cette Comtnijjion de
différents Membres de lEtar , â delTein de le tranquillifer,
puifqae ces ditïérents Membres n'y étaient pas comme Mé^
decins , mais comme Témoins oculaires de ce qui fe faifait
pour le Salut de la Patrie.
( c ) Voyez ci deïïus dans le Xîciv'. § , note p.
(d) Voyez C. de Mertens , Obfervat. Medic. de Febr»
Patrid. de Pefte , -fec , page 8^.
toS Mémoire fur là Pejle de Mofcou ^
Troifieme dans le Palais de Le-Forc (e )^ Ôc un
Quatrième dans le Monaltere Pokrowsky ( f) ;
en lin , il ouvrit fa Maifon à la Nobiejje j en cas
que quelque Perfonne fût attaquée de la Pejîe.
Sa Grandeur d'Ame pénétra tellement les cœurs
de reconnaiffance , qu'on érigea pour fon entrée
a S.-Pétersbourg, Un Arc de Triomphe du plus-
beau marbre , portant Une Infcrïpnon qui doit
en conferver le fouvenir à la Poftérité.
II fe préfenta bien-tot des Sujets habiles pour
fervir dans cq^ nouveaux Hôpitaux ; puifqu'on
avait promis une Somme affez-confidérable , comme
l'ai déjà dit à l'article précédent, yi. Po gorets ky y
Médecin très-habile, Fut le premier qui donna
l'exemple j il déclara qu'il fe chargerait volontiers
du premier Hôpital , quoiqu'il eût Femme , En-
fans , & fa propre maifon. M. Mclf^er ( g ) j pour
îe fécond Hôpital j & avec lui M. Kirdan j un
de nos plus - habiles Chirurgiens nationaux , qui
dédira aulîi fe char2;er volontiers de ce fom.
M. Jo. Jac. Lerché ('h)j s'offrit pour avoir inf-
peclion fur les Malades qui pourraient entrer dans
(e) Voyez ci-deflus dans lé xxvi*. §, note t.
Ij") Voyez au même endroit, note v.
(g) Depuis peu devenu Médecin fians les Pays Etran-
gers. Il étoit alors nouvellement arrivé en Ruflîe, où il n'avait
pas encore la l^nnijjion d'exercer )a Médecine. Mais pour
s'inflruire dms la ^'ratique ^ fous V hifpeilion de nos Méde-
cins, le Colline de Médecine \u\ avait permis d'entrer, comme
J^ûloi. taire , c'eft-â dire, fans.Appointemens de la Couronne,
dans VHépi'uL-Géi ér^l MiCiUiie de Mofcou ; & ne. pou-
vant fubdfter par lui même, il demanda à être admis dans
cet Hôpital peftiféré , pour avoir Mille Roubles d'Appoin-
tcmcns ; ce qu: lui tut accordé.
(/i) Voyez ci-delTus dans le xxvn*. §> note k.
Premiers Partie. ^6§i
la Maifon du Prince. M. Rombou^sky (i)^ Chi-
rurgien-Major , vota pour l'Hôpital du Monaftere
Symonowshy. EnHn , M. Baiîle Trochimowshy j
Sous - Chirurgien j étant déjà dans l'Hôpital du
Monaftere Danylo\<-'sky , y refta fous mon Inf-
pection , aulîî - bien que tous les autres Chirurgiens
& Sous-Chirurgiens de tous les Hôpitaux & Q^ia-
rantaines.
Le Peuple voyant la tendrefle Maternelle &
la Grandeur d'Ame, avec laquelle notre Auguste
Souveraine a toujours cherché à faire le bon-
heur de fes Sujets , reprit fi-bien courage à l'arri-
vée de S. A. le Prince d'Or/oiv à Mofcou , que
tous ceux qui fe préparaient a la mort, à chaque
inftant , prirent les Précautions néceifaires pour
l'éviter , en remédiant à la Contagion ; ils décla-
rèrent à l'inftant leurs Malades à ïlnfpecleur de leur
Quartier , & s'emprelferent de les féparer des
Perfonnes faines , emportant en même temps toutes
les hardes qui étaient autour d'eux , fuivant qu'il
avait été prefcrit. "Les Malades de leur cozé, flattés
delà douce efpérance d'être guéris, ne defiraientrien
tant que d'entrer au plutôt dans un Hôpital j parce
qu'ils avaient, fous les yeux, l'excitiple de pluiîeurs
Perfonnes, qui en étaient fordes après une guérifcn
parfaite. Auiîi vit-on bien-tôt le mal s'aftaibLr
de jour en jour , en forte qu'au commencement
de Décembre , le nombre des Morts n'excédait pas
celui de zo à 30 , tant dans la Ville que dans les
Hôpitaux. Aulîi , ce Prince généreux par fes bon-
• lis pour le Peuple , & courageux dans les fa-
(i ) Ce Chirurgien-Majoi: étaic alors à Mofcou, PracicicA
libre fans Service.
1 1 0 Mémoire fur la Pejîe de Mofcûu j
tigues qu'il efifuya, au milieu èi^s dangers qu*iîeîi*
courut , vint â bout , non - feulement d'appaifer
les murmures de la Populace , mais de ranimer
fon courage à concourir à fon Salut 5 & de fauver
une Ville opuleate, qui n'était plus qu'à deux
doigts de fa perte.
L'Auteur, ci-defTus cité, dit que le 1 5 de
Septembre ( k ) j la Contagion , félon lui , devint
^-terrible, qu'il mourut chaque jour 1100 Per-
sonnes j Evénement-, dont il attribue la caufe à
ce que la Populace révoltée & furieufe, ne vou-
lant pas ufer des Précautions , que l'on mettait en
iifage , ouvrit les Quarantaines ik les Hôpitaux pef-
îiférés ; fit fortir ceux qui y étaient , & commença â
inhumer auprès des Egltfes( l ) , ceux qui mouraient
dans la Ville , rétablilfant toutes les Cérémonies
funéraires eccléiiaftiques , & autres coutumes an-
ciennes , comme d'embralTer les morts de fa fa-
{k) Voyez dans foii' Ouvrage, pag. 84.
(Z) Avanc c^ue la l^rjid tûc encrée dans l'Empire de
Euffie , on enterrait les Morts , comme par toute l'Europe ,
4ans les Eglijcs , & dans les Cimeûcres d'alentour. JVL-.is,
depui»; la l\Jt£ , il iu: ordonné qu'à l'avenir, on enterrerait
les Morii hors de la Ville. On commença donc premiere-
meat ï Mofcou , à les enterrer hors de ia Ville , dans des
endroits deltinés à ce lujet , & depuis on n'a plus jamais
fntcrré , & on n'enterrera plus jamais par tout l'Empire de
Ruiîie , ni dans les E^lijcs , ni auprès. Ce qui eft très-
ïiéctiTaire , nr<ême par tout le iMonde. Et pour que le Peuple
ne trouvât aucun lujet de mécontentement dans cette nou-
velH Oidonnance, Notre Aup-ufte Souveraine Catherine-
la-Granoe , voulut de plus, qu'on bâtît, dans chaque Ci-
Tnetiire , par toute l'étendue de l'Empire , une E^Lije , ou
l'on piK faire les obféques & toutes les cérémonies funé-
raires. Voyez cet Edit de S. M. Impériale , dans le MÉMOIRE
ou la Description de la Peûe , qui a régné dans TEmpire
de Rufîie, &c. pag. i|je
Première Partie» Ht
inllle , de fes amis & de fes connaiflances avant
i'enterxement, « On difait , au rapport de l'Au-
»5 TEUR,que toutes ces Précautions n'étaient pat
î> nécefTaires j que cette calamité publique n'étaii
»> autre choie qu'un Fléau du Ciel , en punition
15 de ce qu'on avait négligé les anciennes céré-
t> monies de la Religion : que tous ceux , qui
ti étaient prédeftinés à mourir, n'éviteraient pas
»» leur fort : Qu'ai nfi, toutes ces Pra:ûz/rio/25 leur
w étaient infuportables , & odieufes au T o u x-
»> Puissant, & qu'il fallait abfolument, fans
95 avoir égard à aucune Précaution humaine, ap-
»> paifer fa colère par les cérémonies de la Reli»
5> gion ».
11 eft très-facile de pénétrer les Intentions de
notre Auteur. .... La Populace eft au refte par-
tout la même Il eft bien vrai que le i 5 de
Septembre j vers les 10 heures du foirj elle com-
mença à fe révolter à Mofcou ^ ôc que le lende-
main, fur les 10 heures du matin, il s'en préfenrs
une bande à l'Hôpital du Monaftere Danylowsky [m}^
ôc qu'elle en lit ouvrir les Portes pour faire fortir
les Malades; mais elle ne fe préfenta à aucun
des autres Hôpitaux peftiférés. De forte que n'y
ayant, dans celui-ci, que ceux qui avaient déjà
tout-à-fait furmonté les Symptômes de la Pefte (/2),
ceux d'entr'eux, qui fe crurent en état, fortirent,
quoiqu'en petit nombre , & tous les autres refu?-
fereat. Toutefois ceux qui fortirent alors , rentrè-
rent le même jour fur le foirj parce que leurs
Plaies n'étaient pas entièrement guéries. Il eft donc
(m) Voyez ci-defTus dans le XYVi*. §, notes c 8c d,
(/z) Voyez le même §,
•y 1 2 Mémoire fur la Pejie de Mofcou j
faux que la Contagion fut accrue , & que le nom-^
bre des Morts fûc augmenté, par les raifons que
notre Auteur ea allègue. Une révolte commen-
cée le 1 5 de Septembre à lo heures du foir, en-
tièrement calmée le lendemain vers le foir par les
Soins & l'Adivitéde S. E. le Général de Yérophin^
laille-t-elle le temps à quelques Malades prefque
guéris d'augmenter la Contagion^ julqu'à ce point
de faire beaucoup d'enterremens dans la Ville ,
ëc pour les vivans d'embrafler tant de Morts que
notre Auteur l'alTure.
Ceux qui ont fait de plus fcrupuleufes Olfer^
vatïons que lui, penfent tout-à-fait autrement, &
ils eftiment que la véritable Caufe n'a été , ni le tw*
rnulte populaire, ni la prétendue Prédejïinatïon ^
parmi un Peuple, qui n'y croit jamais j mais ils
jugent que cette Augmentation eft précifément ar-
rivée dans le temps que la Fcjle était au degré du
Milieu de fon Cours de l'Invalion , temps auquel
elle caufe par-tout les plus-grands Ravages, comme
chacun peut s'en convaincre lui-même , en exami-
mant ci-defious le Calcul des Morts en Septembre
êc en Càokre ( o ).
Si les caufes imaginaires, que notre Auteur.
rapporte j . avaient eu quelqu'influence le 15 de
Septembre j pourquoi donc , à l'arrivée de S. A. le
Prince d'Or/ow à Mofcou, lorfque le nombre des
Hôpitaux fut augmenté , fe trouva-t-il , en Octo-
bre _y 1616 morts, dans ces établilTemens de plus
qu'en Septembre? C'eft que dès-lors le Peuple^
ralluré par la venue du Prince _, s'emprelTa davan-
tage à chercher , dans les Hôpitaux , les fecours de
i'Art contre la Maladie qui le moiffonnait. 11 ne
(o) Voyez le xxxiS §. de cette même Partie.
dédaignait
Première Partie. ï i j
«àédaignait donc p^is les moyens dsjlguérîfon , que
l'on avait propol'cs. S'il y eut un Tumulte paf-
iliger , œ Tumulte fut peut-être produit par la
Diljcntion des Médecins, fur la Maladie aéluellej
qui produifit à fon tour une forte d'horreur dans
l'efprit d'un Peuple qui n'avait jamais fu ce que c'é-
tait que la Pejle j &c qui frémilîait au feul Mot de
Quarantaine , pouvait-il avoir des fuites aulli-fu-
neftes (Se aulli-du râbles que celles qu'on lui attribue ?
J'ennuyerais peut-être mes Lecteurs , fi je
rapportais ici tout au long le fujet de cette DiJ^
fcntion , tel qu'il a été préfenté par écrit au Comp^
zoïr du Collège de Médecine, & que la Commïf-
jlon contrz la Pejie a fait imprimer dans fon Ouvra-
ge [p) \, je me content-erai donc d'en rapporter ici le
Commencement & la Fin. Voici comment I'Auteur.
s'exprime dans fon début.
« J'avais déjà déclaré de vive
« voix à?i\is Y AJj emblée àes Médecins de Mofcou ,
« que je ne voyais aucune apparence de Pejle^
55 dans la Maladie qui avait paru dans la Fabri-
55 que de draps de cette Capitale ( ^ ) , & que ce
55 n'était pas véritablement la Pejle: ce que j'ai
3» confirmé par écrit , ligné de ma Main \q x6 Mars.
î5 1 77 1 . Mais , comme je crois ne l'avoir pas encore
î5 démontré aifez-clairement , je le démontrerai
55 maintenant par une preuve mieux circonftanciéej,
« & déclarerai ouvertement que je ne peux en
55 confcience reconnaître cette Maladie pour la
{.P) Voyez le Mémoire ou la Description de la Pefte,
qui a régné dans TEmpiie de Ruflie , & fur-touc à Mofcou,
&c. page 139.
( i ) Voyez ci-defTus le xxy'. $.
H
ï 1 4 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
s> Pejie j ni lui donner ce nom 35 Voici îa.
conclufion de fa Démonjlratlon : «« ainii , comme
î> on fait aiîez quelle perte & quels malheurs me-
3> nacent le Public , d>c même tout l'Empire , fi
s> dans ces circonftances, on n'a foin de cacher
3j fcrupuleufement ce mot la Pejie ^ ou li, par
3> une précipitation indifcrete & impardonnable ,
3ï on le divulgue j en qualité de fidèle Citoyen de
» l'Empire, où je demeure (r), comme véritable
s> ami de l'humanité , en tant que Médecin hon-
3J nête & confciencieux^ je n'ai jamais confenti
3> avec aucun de nos Concitoyens , quel qu'il foit ,
3> & je ne confentirai jamais que cette Maladie
f) foit la Pejie ^ d'autant que je ne puis me le
33 perfuader moi-même
33 Enfin, je dois, ajoute-t-il , déclarer encore ici,
33 que j'ai déjà foutenu plufieurs fois de vive voix,
33 dans toutes les Ajjemblées des Médecins , tout ce
33 que je foutiens ici par écrit 33. Donné à Mofcou
le 31 Mars 1771. Signé, Johan, Chrïjioph. Fan
Kuhlemann ^ Dodot Medicin^e, &c. (/).
Si cette Opinion, que foutenait I'Auteur, fo-
mentait , parmi la Populace ^ un efprit de révolte
contre les Partijans de l'Opinion contraire , il avait
( r ) Ce nouvel Hippocrate, débarqué en Ru(îîe depuis quel-
ques années , a voulu faire connaître par-la qu'il n'était pas né
Ruffe.
(J) L'Auteur de cecte Démonftration , non - contenc
d'avoir mis la Dijfc-ntion parmi les Citoyens de Mofcou ,
porta l'impudence jufqu'à écrire à Saint Péterfbourg , à Nos
rremiers iVljniflres, pour les perfuader, que iadite Maladie
n'était pas la Pefte. Voyez dans le Mémoire ou la Des*
CRIPTION de la Pefte , qui a régné dans l'Empire de Ruflie,
& fur-tour i Mofcou, &c. le xxxJV^ §, & pag« 52-
Premiert Partie. 1 1 5
encore d'autres fources de mécontemens. Plufieurs ,
I2inz Médecins ç[\\Q. Chirurgiens èc apothicaires avaient
aullî caiifé . beaucoup d'autres inconvéniens pour
leur partj mais S. A. le Prince d'Or/oWj remédia
a tout , Se les Coupables, les uns pour leur efpric
de difcorde ( t) ^ les autres pour en agir mai avec
les Malades dans leurs vifites , d'autres enfin pour
la dijlribudon frauduleufe des Poudres Fumiga-^
tives AndpeJlikntLelles ( u) ^ furent appelles dans
ïJjfemblée de la Commiffion contre la Pefte , &
furent réprimandés ou punis.
§. X X X L
Après avoir détaillé tous les Arrangemens pris ^
dans cette Capitale , par le Sénat j par S. Aé lé
Prince d'Or/oWj &par la CommiJJion contre la Pejle^
je rapporterai le nombre des ikforfj de chaque Mois,
tant dans la Fl.lle que dans les Hôpitaux peftiférés
deMofcou, conjointement avec \q Mémoire ^ que
S. E. le Prince de W^iafémsky (v), m'a fait l'hon-
neur de m'envoyer pour contribuer ^ en quelque
force , à mes Travaux. Il eft tiré des Regiftres du
Sénat de Saint-Pétersbourg, contenant le nombre
des Morts dans toutes les Villes affligées de
la Pefte ^ dans l'Empire de Ruflîe, autres que
Mofcou. J'yjoindrai le nombre de ceux, quiavaienE
été enterrés clandeftinement dans les Maifons, ou
(r) Voyez dans le même Ouvrage, pag. 240.
(u) Voyez les Trois Numéros de ces Foudres , dans lé
3tl*. §. de la Troifieme Partie de ce même Mémoire -^ ain^
que dans Alon Memoir-e fut rinoculation de la Pelle, &ç«
imprimé à Strafbourg en 1781, pag* 30^
(yj Voyez ci-defl'iis dass le Xv*. §, note m,
H i|
1x6 Mémoire fur la Pefie de Mofcou j
dans les Jardins (wj, lequel monte jiifqn à. Mille [x)^
Car la CcmmiJJlon contre la Pejie fit faire les re-
cherches les pkis-exades , pour qu'il ne reliât au-
cun Cadavre empefté enterré dans la Ville. Elle
promit une aflez-grande Somme à quiconque en
déclarerait , donc l'enterrement fût jufqu'alors in-
connu. Elle vint à bout de les retrouver tous. Ils
furent enfuite exhumés & tranfportés dans les Ci-
metières (y ) hors des Murs de la Capitale , par
ceux qui dans les Hôpitaux étaient chargés d'en-
terrer les Morts (:^), En voici la Lijle ^ telle qu'elle
(w) Plufieurs, d'entre le Peuple , effrayés de la muhi-
tude des Morts ^ du genre parciculier de la Maladie, crai-
£rnant d'êcre forcés d'entrer, ou dans les Quarantaines , ou
dans les Hôpitaux , enterraient leurs Morts lî fecrétement,
que le plus-proche voifin , n'en avait aucune connaiflance.
ix) Voyez le MÉMOIRE ou la Description de la Pefte
qui a régné dans i-Snipire de Ruflie, & fur-tout â Mofcou,
&c. pag. 138.
(jk) Comme Alofcou eft une Ville d'une très-vafte éten-
due , (voyez ci-defTus dans le xxii'^. § , note w.) on aiïigna
pour faciliter les enterremens des Peftiférés , dix endroits
hors de la Ville pour fervir de Cimetières , & on en aflîgna.
un , pour chaque Quartier de la Ville , le plus à Ta proxi-
mité. Après que la Pi:/î:e fut tout-à-fait domptée, on or-
donna c|ue, fur toute la lutface de ces Cimetières, on apportât,
pour les rehaufler , de la nouvelle terre , jufqu'â Quatre
Pieds , avec défenfes exprelTes à toutes perfonnes de toucher
à ces endroits , de quelque manière que ce fiu. Voyez
cet Edit de 5. M. I'Îmeératrice , dans le Mémoire ou
la Description de la Peûe , qui a régné dans l'Empire de
Rullîe, & fur -tout à Mofcou, &c. pag. i|5.
{l) Depuis que la Pefte fe fut répandue dans Mofcou y
on employa pour (èrvir les MaUdes dans les Hôpitaux pef-
tiférés, & pour enterrer les Morts ^ les Ouvriers des Fa-
briques & les Criminels ; mais , après que plufieurs du Peuple
eurent tout- à-fait furmouté \à Fr^fte , & qu'on eut reconnu
i^u'aiors elle we feue atca^^uer uue fconde fois ^ plufiews
JPremlere Partie. 117
eft inférée dans V Ouvrage qu'a fait imprimer la
Commijjlon contre la Pejle (a) y avec le total tiré
du Mémoire des Reçiftres du Sénat.
^nnée. Mots. Dans la faille. Dans les Hâpicaux,,
79.
105.
298,
1643.
2Cz6,
1769.
485.
3 23.
78.
30.
177»
en Avril.
6155.
Mai.
795.
Juin.
954.
Juillet.
1430.
Août.
6423.
Septemb.
397<ÎI.
Odohre.
14935-
Novemb.
346a.
Décemb.
Î19.
«77Î
Janvier.
Février.
Mars.
Plus
exhumés.
lÛCO
Total. 57901.
Total tiré des Mém. des Regifl. du Sénat. 7539S.
Total général. r 3 3299.
Il fe trouve , dans ce nombre j des Gens de
l'Art , que la Pejle ni la mort n'ont point épar-
de ces mêmes Ouvriers fervirent voloncairement , moyen-
nant le Salaire qui était alTez conlîdérable. Ec , aulTi-tôt qu'il
fallait exhumer un Cadavre , ils fe revêtaient de leurs Ro-
dir2go:es, ou Surtouts, de groffe toile , mettaient leurs Gants y
cjui étaient ordinairement de Peau , & oints de Poix pure ,
fe bouchaient le A^e^ avec un mouchoir trempé de Vinaigre ,
Se en fe préparant ainfl , ils tiraient les Cercueils, & quel-
quefois le Cadavre feul , parce que , plufieurs avaient été
enterrés fans Cercueils , ils les tranfportaient dans les Cime'
lieres des Peftiférés , où ils les inhumaient , après quoi ,
ils étaient chaque fois obligés de relier eux ^ & leurs Che-
vaux , dans les (Quarantaines , depuis vingt , jufqu'i trente
jours, d'où on les appellait lorfqu'on en avait befoin ; de
manière qu'ayant toujours pris ces mêmes Précautions .^ aucutî
d'eux , ne fat plus empefté.
[a) Voyez le Mémoip.e ou la Description de la Pe/le,
qui a régné dans l'Empire de RuflTie , S^z. pag. 6zo.
H iij
ï 1 8 Mémoire fur la Pejle de Mojcou ^
gnés. Un Chirurgien ^ natif Allemand , avait ac*
cepté quelques Préfens d'une main peftiférée ; le
mal le gagna , & il fuccomba fous fa violence. Dans
l'Hôpital Pawlowsky (b) ^ un Sous-Chirurgien 8c
un Apothicaire furent aufîi les vidimes de la Co/z-
tagion ; mais il en mourut un bien plus-grand nom-
bre dans l'Hôpital du Monaflere Ougrefchinsky ^ &
fur-tout dans celui du Monaftere Symonowsky ^
quoique j'eulfe fait tout mon pofïible pour les con-
ferver. Remèdes, foins, encouragemens, j'em-
ployai tout j je leur faifais des Cautères aux bras (*);
je les faifais revêtir chaque fois de leur Rodingo-^
(es ou Surtouts j & de leurs Gants j faits de toile
cirée , lorfqu'ils panfaient les Malades : Précau-'
lions inutiles-, \xPefie^ qui était alors à fon plus-
haut Degré ^ rendit vains tous mes efforts,
§. XXXII.
Mofcou ne fut pas la feule Ville expofée à cz
Fléau y plulieurs autres Villes de l'Empire parta-
gèrent ce défaftre avec la Capitale. W^ajjilhow ^
Kiow j Péréïajlow j Kofcléf^ _, Nief^in j Tcherni-
gow (*)j & quelques Villages d'alentour, dans
(è) Voyez ci-deffus d?.iis le xxvi^. §, note e.
(*) Voyez ci-deiTus , pag. 3p , noce *.
(*) Ville dans la Petice-Ruffie , VOukraine , & Réfîdence
d'un Régiment des Piquigners , de ce Nom. Cette Ville eft
fituée fur la rive droite du Défna & très - ancienne , déjà
connue dans l'Hiftoire du x'^. Siècle. Elle était en ioi6.
Capitale des Grands -Ducs Yaroslaw & MJiiJîaw , quand
C£S Princes fixèrent le Niepper ou Borljlkenes pour limites
de leur domination. Mais enfuite elle a été plus de zoo ans
fous la domination de différents Princes , fous le nom de
VeLikiés K nïuf.as Tchérniijowskiés , c'éft-à-dire , des Grands-
JDucs ds Tehérnigow , dont piuûeurs anciennes Familles de
Première Partie, îî^
îa Pôthe-Rujfie ; Sewsk j Briansk j Se quelques
Villages voilins, dans la Grande j furent de ce nom-
bre ; fans parler des frontières de la Crimée j de
la Tartane de Cuban ^ &c. ( c ). Il eft vrai que
Kiowj Nicf^inj Se fur -tout Mo/cou ont été le
plus cruellement dévaftés , ainli qu'un Bourg pro-
che de Mofcou , qu'on appelle Sélo-Poufchkino ,
où, par une des plus-fatales circonftances, il ne
relia prefque Perfonne. Celui qui y porta la Con-
tagion était un Ouvrier qui demeurait dans la
Capitale , dès le Commencement de l'Invafion de
la Pefte, & qui ayant vu mourir beaucoup du
monde , s'en retira dans le deiTein de rejoindre fa
Femme ^ & apporta dans le Bourg la Pefte [d).
Je me hâte de finir cette Première Partie, par
deux Obfervations très - intérelTantes , & qui font
propres à affermir davantage Mon Syjlème. La
première concerne les Variations ^ qui arrivent dans
le Cours de l'Invafion de la Pefte , Variations jufte-
ment relatives au temps de Ses Degrés. Elle com-
mença à Kiow au Mois ^Août 1771 j & dura
RufTie tirent leur origine , & ont confervé jufqu'à préfent
les Armoiries , comme aufTI ries Grands - Ducs de Kiow,
Cette Viile fi ancienne & autrefois la plus fameufe de
Ruilie , eft déji depuis long-temps tombée , tant à caufe
des diiîérentes difcoides furvenues entre ces Princes , au
fujet de la fucceflion du Trône de Kiow , que de plufieurs
Guerres contre les Tartares & les Lithuaniens, Voyez
MM. PoLOUNiK & MuLLER , dans leur Diftionnaire Géo-
graphique RufTe, pag. 44t.
( <: ) Voyez le Mémoire ou la Description de la
Pefte, qui a régné dans TEmpire de Ruftîe , & fur-tout i
Mofcou, &c. page 3e.
(d) Voyez ci-delîus dans le xv'. § . pag. f o, noce /, & dans
le Mémoire ou la-DEscRiPTioN de la Pefte , qui a régné
dans l'Empire de Ruflie, & fur-tout à Mofcou , &c. pag. 7^,
H iv
ï i o Mémoire fur la Pejle de Mofiou ^
|ufqu'au mois de /^eVrier enfuivant. On y obfervaquî»
Son plus- haut Z)d^re fut en Octobre ôc en N&vem-
ère (e ) j\q nombre des Morts monta jufqu'à 3^31.
Ce fut au Mois de Mai 1771 , qu'elle parut à Nief-
\Ln , & elle finit en Novembre de la même année,
fon plus-haut Degré {qÇ-h fentir vers la fin de Juillet ^
Se ne fe ralientit que vers le commencement de
Septembre. l\ y eut 3400 Morts (f) : au lieu qu'à
Mo/cou j ce terrible Degré fe foutint lès Mois
êiAout^ de Septembre ^ à' Octobre &: de Novem-
bre (g),
La (^conàQ Remarque regarde les Soins généreux,
du Gouvernement, Dès que quelqu'un était attaqué
de la Pejie j on le faifait pafTer à l'inftant dans uu
Hôpital _i s'il le voulait j s'il mourait dans fa Maifon_^
on l'enterrait promptement : & alors on faifait for-
tir 5 de cette Mai/on , tout le refte de la Famille ^
pour pafTer dans les Quarantaines , & là , ainli
que dans tous les Hôjfitaux peftiférés , tout le Monde.
était entretenu aux Dépens de la Couronne j de
forte qu'à différentes époques , il en eft: forti plus
de 11^60 Perfonnes(Â) comblées de bienfaits de
Notre Augufte Souveraine Catherine-la-
Grande , Mère toujours Bienfaifante de fes
Peuples.
(e) Voyez Hans le même Ouvrage, pag. 38 , & dans
îa Tioifieme Partie de ce JPIé/noire , le viii*. §, note c.
(f) Voyez dans le même Ouvrage, & au même Endroit.
(g) Voyez la Lijîe de Morts, dans le xxxi'. §. de
cette Partie.
(â) Voyez le Mémoire ou la Description de la
Pefte , qui a régné dans l'Empire de Ruflie , Se fur-:ouc a
Mofcou j &C. page 6zz.
Fin de la Première Partie,
i^:;;g^l^!!!!!;:;iS!gS!:S:^g^^:^g?^^^-^!^^^i^^ sgj^liaigis-sg!^!!^!^
MÉMOIRE
s U R
A PESTE DE MOSCOU
En ^77^ •
ggaei—i— ^
SECONDE PARTIE,
De la Fejîe même,
§. I".
J_y E toutes les Maladies qui peuvent nous eau-
fer la mort, la plus-dangereufe & la plus terrible
eft, fans contredit, la Pejie. La preuve en eft des
plus-(imples , elle peut nous faire mourir en peu de
temps , foit par la peur que l'idée de ce terrible fléau
nous caufe , foit par la Contagion de fon virus
peftilentiel. Elle nous infedte malgré nous , & fans
que nous nous en appercevions , par le feul Contact
à ceux qui en font attaqués , & fans que VAir ait
part à fa Contagion. Elle peut être traniportée d'un
lieu à un autre , par un iimple échantillon de quel-
ques hardes-, qui ferait déjà empefté , & produire
dans chaque climat de l'Europe , foit froid , foie
ï2i Mémoire fur la Pejie de Mofcoul
chaud, un défajlre incompréhenfible. Quel fléau
plus-redoutable ! Voici comment on peut le dé-
finir.
«< La Pefte eft une Maladie épidémique très-
35 aiguë & très-contagieufe , dont la putridité eft
" d'une efpece finguliere , & plus-dangereufe que
sj celle de toutes les autres Maladies putrides j par
S) la Contagion de fon virus , qui fe dépofe çâ &
« là , elle produit fur nos corps des Bubons j des
M Charbons ^ & des Petechies fi-funeftes , qu'elle
»s enlevé les Malades bienplus-promptement qu'au-
5> cune autre Maladie épidémique ".
Les Maladies danger eufcs ne font pas toutes
contagieufes j & les Maladies comagieufes ne font .
pas toutes dangereufes. Par exemple , les Fièvres
aiguës font quelquefois iî - dangereufes , qu'elles
emportent très - promptement les Malades j mais
ceux qui en approchent n'en font pas attaqués»
La Vérole _, la Gale _, & plufieurs autres Maladies
de ce genre , font au contraire véritablement con-
tagieufes ; mais le virus de leur Contagion n &Çi ^zs
fi dangereux que celui de la Pejle.
Ceux qui ont eu le malheur d'en être témoins
oculaires, favent jufqu'où va le danger de fa Con-
tagion. En effet , fon virus peftilenciel fe cache
fouvent plufieurs jours dans le corps , fans que les
Perfonnes s'apperçoivent elles-mêmes qu'elles font
déjà tout-à-fait empeftées , & quand , après avoir cor-
rompu la MaJJe du fang , il fe manifefte en dehors ,
il les fait mourir alors fi-fubitement , qu'on ne peut
y apporter prefqu'aucun Remède. On l'appelle po-
pulairement la Pe^fle _, parce que dans le temps
qu'elle caufe fes plus cruels ravages, en quelque
lieu que ce foit , la plupart du monde en a une
peur incroyable j & parce qu'elle infede nos corps
Seconde Parue. 113
<îe fa Contagion peftilentielle , par le feiil Con-
îucij on la nomme contagieufe.
Dès que quelqu'un a eu une communication quel-
conque avec un Malade, foit par le Contact à (on
corps , foir par celui de (es hardes , & qu'il fe trouve
attaqué de la çiême Maladie, perfonne n'ignore que
cette Maladie eft contagieufe j & que la dénomi-
nation de Contagion lui devient propre. Or voilà
ce qui arrive toujours dans la Pejlc,
§. II.
Je n'aurai pas ici recours, comme plujfîeurs Au-
teurs qui ont traité de cette matière , à une multi-
tude à' Hypothefcs inutiles & ridicules, jufqu'à taire
parvenir la Contagion pellilentielle d'une maligne
influence des Aftres , àcs Eclypfes, des Météores,
& particulièrement ^ts Comètes. Je ne m'amu-
ferai pas non-plus à faire différentes conjectures,
fur la caufe de la promptitude , avec laquelle ce
poifon nous infe6te , par le feul Contact. Si je vou-
lais approfondir les caufes de la fubtilité du f^irus
en général , & de la rapidité avec laquelle il s'in-
fînue dans nos corps , pour prouver combien celui,
dont je parle, eft dangereux ; je pourrais perdre de
vue mes Obfervations j & me noyer dans une
mer d'incertitudes , comme tant d'autres ; je me
bornerai donc à démontrer, autant que j'ai pu l'ob-
ferver , que la Contagion du virus peftilentiel , quel-
que fubtil qu'il foit , ne nous attaque jamais par
Y Air j mais toujours par le Contact : qu'il peut fe
tenir caché dans nos corps trois j ^x j dou'^e _, èc
mêm.e quin'^e jours fans fe manifefter, par des Symp^
tomes évidents, &c des J/^/z^j- externes: que ces Signes
font des Bubons j des Charbons j 6c des Petéchiesj
les feulsqui appartiennent vraiment à hPe/ie^ mal*
114 Mémoire fur la Pejle de Mofcou;
gré les Auteurs, qui en admettent plufieurs antres:
J'ajouterai que ce Firus de la contagion peftilen-
tieiie fe tranfporte de Lieu en Lieu , de Région en
Région , même la plus-éloignée & la plus-froide ,
comme l'expérience ne l'a que trop-démontré dans
nos climats du Nord, & que fon véhicule pour les
lieux circonvoifins font les Perfonnes empeftées,,
qui ont communication entr'elles \ & pour les en-
droits éloignés , tous les effets de tranfport ou de
commerce infectés de ce Firus ^ (a) ; car il e(t
confiant qu'il fe tient caché dans toutes fortes- de
marchanchfes, de ballots , &:c. , lorfque cts chofes
n'ont pas été expofées à VÀir^ ni purifiées par les
Fumigations propres à le détruire [aa). On verra
enfin qu'il produit chaque fois les plus-cruels Ra-
vages , parmi tous les Peuples ^ fans diftindrion de
Climat ni de Saifon. L'Hiver le plus-rude & l'Eté
le plus-chaud ont à cet égard la même influence.
§. I I L
Il ferait pourtant injufte de dire que la Pejle
loit une Maladie entièrement incurable. La Pro-
vidence a permis que les Maîtres en l'Art de guérir
trouvaifent des relfources pour les malheureux déjà
même rout-à-fait infedés , & quoi qu'on ne puilfe
point aifurer qu'elles foient falutaires à chaque pef-
tiféré , elles en fauvent cependant une quantité , fur-
tout quand ils ont confiance au Médecin ou au
{a) Prospër Alpikus , de Medic. iEgyptior.
{aa) Voyez ci-defTous dans le xi'. §. de la Trolfierae
Partie , Trois Numéros des Poudres Fumigaiives Propres
à ce Sujet ; ainfi que dans Mon Mémoire fur l'Inoculation
de la Pefte, &c. imprimé à Scrafbourg en 1781 1 pag. 30,
31 & 3z.
Seconde Partie. 12.5
'Chirurgien qui les tmite ; car la confiance ranime
toujours l'elpcrance , qui cil d'un grand Secours
dans roure efpece de Maladie.
Au refte, la facilité avec laquelle la Contagion
de la Pefte fe communique &c fe répand , en rend
le danger très-grand. Elle n'épargne aucun Age ,
aucun Tempérament, aucun Sexe , aucune Con-
dition. Elle infedle les Vieillards comme les jeunes
Enfans, elle les attaque même jufque dans le Sein
de leur Mère ( ^ )j l'on ne fera pas furpris de ce
dernier Evénement , fi l'on fait Réflexion à la cor-
ruption évidente qui fe trouve dans les humeurs
d'un Pejliféré , «Se à la manière dont ces humeurs
palfent de la Mère à l'Enfant.
Cette même facilité de Contagion ne doit pas
plus nous furprendre dans une foule d'autres cir-
confiances , où le Contact des hardes peftiférés , ou
[b) Pendant mon Séjour dans l'Hôpital du Monaftere
Symonowsky ^ on y amena une Femme qui avait deux Char-
bons , ainfi que la peau couverte de Pétéclûes confluences
& très-noires : elle était enceinte d'environ quatre mois, La
première nuit qu'elle pafla dans cet Hôpital^ elle eut une
fauiTe couche , & mourut. Le petit Ayorton avait fur' là
Poitrine, le Ventre & les Extiêmités , beaucoup de Pété-
<hies , comme fa Mère , avec cette différence cependant
qu elles n'étaient pas noires , comme elles le font ordinaire-
ment , mais d'une couleur de pourpre-foncé , & qu'elles
n'avaient aucun caraûere de confluence , quoiqu'elles tuiïenc
très-larges. îl n'apporta au monde que ce Signe de la Pefle,
car il n'avait ni Bubon , ni Charbon. Preuve qu'il avait reçu
ce Virus peftilentiel du fang <le fa Mère. Par-là , on peuc
conclure qu'elle n'avait aucune autre matière dans fon corps ,
u'une Corruption évidente dans le Sang. Par conféquent,
î on ouvre des Cadastres peftiférés , on ne découvrira d'au-»
rres Signes caraftérifl-iques de la l''efte ^ qu'une Haréjalîioa
dans le fang, &c. i* Voyez ci-defTous dans le vi% §. de
itetic xnêrac Partie , note e , aiolî que le xi*. §.
?
ii6l Mémoire fur la Pejlc de Mofcou j,
des Pejliferés mêmes devient prefqii'indifpeiifable
& même nécelTaire. Comment en effet , dans une
Epidémie aufli-contagieufe qu'eft la Pejle^ pourrait-
on fe garantir de toucher quelques matières em-
peftées , fur-tout le petit Peuple ? Comment les
Médecins ^ les Chirurgiens & ceux qui fervent les
Malades dans les Hôpitaux peftiférés, peuvent-ils
éviter ce Contact dangereux ? & comment alors
ne pas être infecté, fur-tout fi la Pejle eft à fon
Degré du Milieu j temps auquel le P^irus de la
contagion peftilentielle , eft le plus fubtil, comme
on le verra par la fuite?
Il eft vrai qu'il fe trouve d'heureux Tempéra-*
mens j qui ne font point également fufceptibles de
la Contagion peftilentielle. J'ai vu nombre de per-
fonnes , chaque jour auprès des Malades peftiférés,
fans que la Pefie les iafedtâr fi-vîte : de tels 7>/7Z-
péramens doivent-ils nous fervir de règle générale ?
je ne le crois pas. ISObfervation m'a appris que
ces heureux mortels étaient d'une conftitution plus-
froide , ou plus-feche, & que par conféquent leurs
pores n'étaient pas fi-ouverts que dans les perfonnes
d'un tempérament plus-délicat , plus-molafte , &c<
Peut-être aufli la crainte d'un fléau fi- meurtrier
ne faifait-elle pas fur leur efprit des impreffions
aufli-vives que fur d'autres plus-tim-ides : peut-être
même étaient- elles déjà infeétées, & portaient de-
puis long-temps la Contagion dans leur fein ^ mais
parce que leur tempérament était plus-fort, &
leur conftitution plus-feche , le Virus de la conta-
gion peftilentielle , au lieu de fe manifefter par
des Symptômes internes & des Signes externes,
était plus long-temps refté dans la Majfe des hu-
meurs, & ne s'était point développé comme i
l'ordinaire. Je tire cette dernière inclusion de h
Seconde Partie, jiy
manière dont la Pejle attaque différents tempéra-
mens , de taçon que dans les uns, les Symptômes
&: les Signes fe déclarent promptement, tandis
que dans les autres , ils ne le montrent qu'avec la
dernière lenteur. En effet , j'ai obfervé que les En-
fans, les jeunes Gens de l'un & de l'autre Sexe,
les Femmes , les Perfonnes d'un tempérament
phlegmatique font plus - fufcepdbles de la Conta-
gion peftilentielle que les Perfonnes âgées & d'un
tempérament fec j & j'ai toujours vu qu'elle fe
manifeftait plus- promptement dans les premiers.
La raifon en paraît bien-fimple. D'abord ils ont les
pores plus-ouverts. Se la Contagion de la Peftepeut
s'infînuer plus-aifément. Par la même raifon , elle
doit auffi paraître plus-facilement au-dehors.
Il paraît donc certain qu'il y a d'heureufes conf-
titutions qui diminuent l'inreniité du danger. Lors
de la PeJle une nouvelle reffource pour les Malades
peftiférés , contre fes mortelles atteintes , eft la con-
liance , ainfi que je l'ai déjà ditj & on peut af-
fûter que le P^irus de la contagion peftilentielle
perd de fa force en proportion de cette confiance
aux Secours de l'Art : l'efpérance ranime leurs
forces , que la puilillanimité eût trop affaiblies 5
& les Symptômes internes, depuis le commencement
de la Maladie , ne font ni aulîî-fâcheux ni aufïi-
muitipliés : les moindres Remèdes adminiftrés par
une main habile , en tempèrent ou en détournent
ordinairement la violence.
§. I V.
Il n'eft point néceffaire, félon moi , d'entrer
dans le détail des différentes DifUnclions qu'on a
données à la Pejie. Qu'importent à la Médecine
ces diftindions en Pejîe interne , nerveufe , inter-.
izS Mémoire fur la Pejle de, Mofcou ^
mittente, fanguine, billieufe , & pi l'i'iiurs autres
de cette nature , que j'omets de plein gré ? Tous
ces détails Méthodiques font inutiles & abufifs ;
ils multiplient une Maladie fous différentes efpèces,
lorfque par elle-même , elle ne le fait pas, ni par
i^^ Symptômes internes ni par fes Signes externes.
La Pejle appellée de tant de noms différents, n'eft-
elle pas toujours la même? Son Virus ^ fa Conta-
gion , fa Putridité ne font-ils pas toujours égale-
ment les mêmes? La Cure de la Pefie n'a-t-elle
pas pour principal but de détruire la Putridité ? &c.
C'eft aufli la divifer mal-à-propos, parce qu'elle
attaque une perfonne plus - promptem.ent qu'une
autre , & que dans celle-ci les Symptômes internes
font plus-graves que dans celle-là. Toutes ces Va^
nations ne démontrent jamais la Maladie, mais
tiennent à fon Degré j, & à une foule d'autres cir-
conftances qui dérivent du Tempérament , comme
|e l'ai dit ci-deffus.
Divifer encore la Pejle en différentes efpeces,
parce que les Symptômes internes font plus-dan-
gereux , & les Signes externes plus alkrmants fur
les uns que fur les autres , tels que des Charbons
multipliés , des Pétéchies confluentes , ce ferait pa-
reillement un étrange abusj autant vaudrait-il la
différencier par les différents états de la Maladie :
ce qui ferait aullî-ridicule. Ne fait-on pas que dans
le Commencement de fon Cours d'invafion , en
quelque lieu que ce foit , & vers fon Déclin ,
cette Maladie en général ne manifefte point les
mêmes Symptômes ni les mêmes Signes , que dans
le Degré de fon Miliew\ ou que du moins ils ne
font point aulTi vifs , fans cefler pour cela d'être
^ro^tQs à. la caraclérifer.
U qH donc jufte d'adopter pour la Pejle, les
mêmes
Seconde Partie» 129
mêmes différences que pour les autres Maladies , &
de banir en même temps une foule de Dijiinclions
inutiles. De manière que jelaconfidérerai fous Trois
degrés; c'elt-à-dire , qu'elle a dans fon Cours d'In-
valion , en quelque lieu que ce foit, fon Lommen-^
cernent j (on Milieu ôc (on Déclin ; c'eft à ces lyois
époques que (es Symptômes internes ôc (es Signes
externes varient , fans que l'efpece de la Maladie cq^h
un moment d'ctre la même. En effet , (\ dans fon
Premier 8>c (on Dernier degré , elle produit rarement
<les Charbons ôc des Pétéchies confluentes fur-tout,
tandis que dans fon Milieu, ils fe manifeftent avec
tant de violence \ c'eft parce qu'alors le F^irus de fa
contagion eft plus-adif &c plus-développé qu'au
degré du Commencement ou de la Fin de fon Cours ;
& voilà le tout. C'eft de la même fource que fe dé-
duit la Raifon , pour laquelle la Pejie nous infede
dans le degré du Milieu beaucoup plus-prompte-
ment , qu'en aucun autre temps de fon Cours.
Le Virus de la contagion peftilentielle eft alors de
la plus-grande putridité, & de la volatilité la
plus-fubtile. Il dénature , pour ainfî dire , en un
moment , toute la Majje des humeurs. Divifons
donc la Pejle ^ non-point en différentes Efpeces y
mais bien en différents Etats j eu égard à fes De^
grés j que je vais détailler plus au long.
§. V.
I. Le Premier Degré de la Pefte n'offre point
des Phénomènes bien-dangereux , ni par rapport
à la Contagion , puifqu'à cette époque , elle ne
nous infecte point avec autant de promptitude dc
de facilité, ni eu égard à fes Symptômes internes,
puifqu'ils ne développent point dans ce temps leur
violence, ni relativement à (q^ Signes externes ^
1
150 Mcmclrc fur la Pcjle de Mo f cou _,
puifqu'alors les Pejîlférés ne préfentent guère qu«
des Bubons j très - peu de PetéchïeSj & toujours
alFez-petires, & prefque jamais de Charbons.
Il y a plus , fi quelqu'un vient alors à être empefté ,
le Virus de la contagion peut demeurer caché deux ^
trois & même quin:^e jours, fans fe manifefter au
dehors [c). C'eft dans ce Degré que les Malades
furmontent très-fouvent la Pejie eux-mêmes, fans
aucun Secours de la part de la Médecine , ni de la
Chirurgie. Les Symptômes les plus confidérables
qu'ils éprouvent , font , la douleur de tête , & le vo-
miirement accompagné du Bubon. Quand les Bubons
n'ont pas fuppuré , on peut en attendre la matu-
rité avec patience, & s'ils ne s'ouvraient pas d'eux-
mêmes, on les pourrait percer avec ime aiguille^
fans employer les Secours de TArt. Le Pus fort,
& la Plaie fe cicatrife ordinairement d'elle-même.
Nous avons vu à Mofcou, parmi le Peuple, plufieurs
Pejiiférés qui fe font ainli guéris , fans autre fecours
que celui de la Nature.
De CQS Obfervations pourrait-on conclure que
la P^e eft quelquefois bénigne, fur-tout lorfque
les Symptômes & les Signes j que je viens de dé-
crire , paraiiTent auili dans ion Déclin. Non fans
doute : mais ils prennent dans le degré du Milieu _,
une intenfité qu'ils n'acquièrent pas dans fon degré
du Commencement , ni dans celui de fon Déclin :
fa Bénignité & fa Malignité ne dépend que de fon
Degré. Qui s'étonnera que les Symptômes internes
& les Signes externes foient faibles au Degré du
Commencement de fon Cours de TLivaiion , &
à la Fin j puifqu'alors la Contagion peftilentielle
(c) Voyez ci-defTous clans la II^ Oblervation des Ex-
féiicuces des Fridious Glaciales, noce/.
Seconde Panld 1 3 4
n'a pas encore un riras qui foit en état d'infec-
ter la Ma(]e humorale , au point de la dénaturer
totalement , Se par-là d'altérer toute la Confiltu-
ùon humaine? \\ me paraît donc indubitable j que
c'elt du premier & du dernier Degré de Tlnva-
iîon de la Pelle, en quelque lieu que ce foit, qu'on
doit taire dériver la Bénignité , & la EiibieiTe de i^^
Symptômes ; & que c'eft à fon Second Degré qu'on
doit attribuer fa Malignité ^ non pas à la Maladie
même, parce que la Pejieeik toujours la même Pejle,
II. Nommons , fi vous voulez , ce Second De-
gré de la Pefte le Milieu de fon Cours j c'eft le
temps le plus-terrible pour chaque Individu. D'a-
bord , le ïlrus de la contagion eft d'une li-^rande
lubtilité j qu'il eft prefqu'impollible de lui échap-
per j enfuite , les Symptômes qu^il produit fone
6.QS plus-graves j la douleur de tête eft continuelle,
le vomillement CQi^Ço. à peine j les Signes externes
fe manifeftent en o-rand nombre : on voit naître des
Charbons j qui fe manifeftent quelquefois dans plu-*
fieurs parties du corps. Les Petéchies font grandes
alors, elles s'étendent, (Scaifez-fouvent elles fetrans-
for m.ent en Charbons aux approches de la mort des
Pefiiféres. Voici comment s'opère la métamorphofej
deux , trois , quatre grandes Petéchies commencent
par confluer, &: form.ent une Pujiule jaunâtre s
qiieiquerois aufli elles préfentent chacune à part une
Puftule élevée. Si on l'ouvre , on trouvera déjà
delfous , dans l'un & l'autre cas , un véritable
Charbon. J'ai conclu de cette Obfervation que les
Pejliférés offrent dans ce Degré de la Pefte des
Charbons j, mêrne très-fouvent en nombre , des Pe-
téchies très-noires & confluentes , à caufe de l'ex--
neme Putridité ^ de que hs Bubons n'y paraifTent
prefque jamais.
j 5 2. Mémoire fur îa Pejle de Mofcoa ^
Auffi arrive-t-il alors que , fi une Pcrfonne d'uii
tempérament délicat, d'une conftitution molle, &c.
gagne dans ce temps la Maladie ^^ les Symptômes in-
ternes , ainfi que les Signes externes paraifTent fous
peu de jours j cependant, ces P erfonnes 'gwéï.ï&nt
alTez-facilement. Si, au contraire, le Pejliféré q^
robufte, d'un tempérament (qc , vigoureux, &c.
Je Virus de la Pelle , qui s'eft glilTé dans fon
corps , tarde plus à fe manifefter j mais , en re-
vanche , il altère toute la Conjlitudon individuelle,
& dénature la MaJJe des humeurs , au point que
dès qu'il paraît des Symptômes ôc des Signes ^
tout eft effrayant , & pour lors la Contagion efl
auifi aifée que la Guérifon eft difficile.
III. Enfin, le Troijîeme Degré de la Pefte efl
le Déclin : on ne voit dans ce Degré ^ & fur-
tout vers la fin , que les mêmes Symptômes & les
mêmes Signes qui fe manifeftent au Degré du
Commencement de l'Invafion de la Pejle. Il eft
inutile de les remémorer^ il l'eft encore plus de
faire voir l'inutilité des Divijions ôc Subdivijions
prétendues, dont j'ai déjà parlé j les différentes
Efpeces qu'on a ftatuées , par rapport à la différence
des Symptômes ^ à^s Signes, ne devant être rap-
portées qu'aux Degrés que j'ai développés, & la
Guérifon devenant plus ou moins facile, relative-
ment à ces mêmes Degrés ^ & à la diverfité des
rempéramens , je m'en tiendrai toujours à cette
fimplicitéde mon Syfême ^ qui me paraît conforme
à rObfervation & à la Marche de la Nature.
§. V I.
Pour éclaircir encore davantage cette Matière^
il me paraît effentiel d'entrer dans un plus -long
détail des Symptômes qui fe manifeftent dans les
Seconde Partie. i j 3'
âiiTérents Degrés de la Pefte. Voici donc les Prin-
cïpaux que produit le T'^cnin peftilentiel , des qu'une
fois il s'ell: mlinué dans k Majjc des humeurs, &
qu'il ell parvenu au point de s'annoncer par les
eftets.
1 °. L'Ame eft affedée d'une triftefTe profonde ;
ôc quoique le Malade ne fâche point encore s'il eft
empefté ou non , cependant , fa douleur eft iî-
amere , qu'il pleure , fans pouvoir fe ren^e raifon
du chagrin qui l'accable.
2°. Il s'enfuit une faiblelfe & un abattement
confidérable, & qui eft quelquefois fi-grand, qu'il
femble au Malade qu'il n'a ni bras ni jambes.
3 *'. Il fent par tout le corps un friifon léger ,
comme aux approches d'une Fièvre intermittente;
un léser tremblement vient à la fuite.
j\°. Le Malade eft àé]^. tourmente de vertip^es ,
de pefanteur &c de douleur de tête : cette dou-
leur, quelquefois très-vive, a fon fiege au milieu
de VOs coronal, un peu plus-haut que les Sinus
frontaux. Alors, les yeux font rouges, larmoyants,
ils prominent hors de leurs Orbites j comme s'ils
allaient en fortir; le regard eft fixé ou égaré; le
Malade ne peut prefque lever les Paupières.
5°. La chaleur de la Fièvre fe fait dans ce temps
fentir , tant à l'intérieur au au dehors : tout le
corps eft brûlant.
(S", l.r ' : ngue fe défeche comme dans les Fièvres
aiguës y c.ls fe falit , 6c fe couvre d'un enduit
viîqueux d'une couleur jaunâtre. Ceci n'arrive
pas cependant à tous les Pejliférés. Quelques-uns
confervent la langue d'une couleur naturelle.
7°, Le vifage eft pale & défait; les Malades
éprouvent une anxiété infupporcable, ne fâchant oit
liii
Î54 Mémoire fur la Pejlc de Mofcou ^
fe mettre : \qs Syncopes font dans ce temps très^»
fréquents.
8°. Les naufées travaillent l'Eftomac j &" s'il fe
trouve vuide, pour lors le Malade vomit avec
peine une matière, tantôt jaunâtre , tantôt ver-
dâtre.
5)°, Si au contraire la Maladie fe déclare im-
médiatement après le Repas, il rejette alors les
alimens,
I g". Les troubles de l'ame s'augmentent : les
Malades tremblent, s'alfoupifTent , fe réveillent de
terreur & de défefpoir : ces Paillons les agitent
au point que fouvent, dès le commencement de
ia Maladie , ils perdent déjà toute efpérance. Ce
défefpoir terrible hâte ordinairem.ent leur mort.
Ce n'eft pas que ces Symptômes fe manifeftent
dans chaque Peftiféré ^ en fuivant la Marche que
je viens de tra.cer j cependant, ils ne s'écartent
guère de cet ordre dans plufieurs individus j ce
qui toutefois n'eit pas aifé d obferver parmi le
Peuple j qui fait peu de cas des friifons & du
tremblement léger qu'il éprouve , ainii que de la
faibleife du corps ôc des affections de i'ame. 11
ne déclare à fon Médecin que les Symptômes les
plus-graves , tels que la douleur &: fur - tout la
péfanteur de tète , 1 "anxiété , la naufée , les vo-
miffemens , l'ardeur de la fièvre , la chaleur
brûlante de tout le corps ; Symptômes qui varient
dans leur intenfité à raifon des tempéramens ,
& qui tantôt font , très - graves & promptemenr
mortels , tantôt au contraire légers , bénins Sç
d'une aifez-longue durée.
Lorfqu'ils font réunis, ils caufent au Maladç
lin affaiblifTeme nt ii-grand, qu'il ne pQut fe tenir
Seconde Partît. 155
(3e bout \, fes pieds & {qs mains font agités d'un
tremblement continuel , les évanouilfemens fe fuc-
cedent, (Se le Pejlijcré eft dans ce temps comme
immobile \ à peine peut - il prononcer quelques
mots j il hélice èv' bégaye de £ico\\ , qu'on ne peut
le comprendre : fa voix s'affaiblit & s'éteint. Il
n'y a que les Perfonnes d'un tempérament ro-
bufte , qui réiîftent à des Symptômes aulîi-graves.
Tant que durent cette faibleife & cet abbat-
tement du corps , on obferve auÛi V Incontinence
d'urine (Se la Diarrhée ( d). Quelquefois même
l'une & l'autre eft iî opiniâtre , qu'il eft impolîible
de l'arrêter j alors c'eft un Symptôme de mort.
Quelquefois il arrive aux Femmes que les Règles
coulent au point de ne pouvoir les tarir : fi pour
lors elles fe trouvent Enceintes j elles font , à coup
fur , une fiuffe couche j car , V Orifice de la ma-
trice fe relâche &c s'ouvre ( e ) avec autant d'aifance
que celui de la veille & de l'anus. Comme œt Ac-
couchement prématuré doit immanquablement être
fuivi de pertes confidérables , &c que les deux au-
tres Excrétions j dont j'ai parlé auparavant , affai-
blilfent horriblement chaque Individu , il n'eft pas
furprennant qu'on les regarde comme des Symp-
tômes mortels , ôc s'ils fe maiiifeftent dans le de-
gré du Milieu de VlnY2.fiondQ la Pefte , on ne doit
point s'étonner , fi le Malade ett emporté le Second
ou le Troijieme jour , au plus tard.
UOhfervation confirme encore qu'il s'écoule
quelquefois du fang des narines oc du gofier des
fd) Voyez dans le x 1 1 1'. §. de cctce même Partie y
note/
( £ ) Voyez dans le 1 1 1*. §. .de cetre même Partie j
Qote ir.
I iy
îjff Mémoire fur la Pejle de Mo/cou J
Pejiïférés'^ mais cqs Symptômes ne font pas fi-conr-i
muns que la Diarrhée, l'Incontinence d'urine , &
les Règles immodérées chez les Femmes.
Il arrive aufîi que hs Pejiiférés tombent dans
un délire furieux : tantôt c'eft au commencement
de la Maladie, tantôt c'eft au fécond, troifieme
ou quatrième jour. Si le délire & la fureur du-
rent jufqu'au fepdeme^ alors on peut efpérer la
Guérïfon j mais s'ils y tombent après un ou deux
_4ours de Maladie , & que le Malade palTe fubi-
tement à un état de tranquillité & de faiblelîe ,
ce changement eft un Pronofitc fîir , & un avant-
coureur de la Mort : s'il arrive le matin, le i^a-
lade mourra fur le Soir j & s'il arrive le foir , il
ne paffera pas la Nuit.
On voit très-fouvent des Pejiiférés à. l'époque,
dont je parle , commencer à dormir , & ce fom-
meil durer pendant toute la Maladie , de façon
qu'ils meurent fans aucune AngoiJJe ^ ôc d j'ofe
m'exprimer ainfi, fans s'en appercevoir. ^
D'autres Aflaillis d'une Partie des Symptômes ,
que j'ai décrits, s'en impofent à eux-mêmes fur l'é-
tat de leur Maladie , au point qu'ils croient n'être
point Malades; & quand on s'informe de l'état
de leur Santé j ils répondent qu'ils fe portent bien,
demandent même à boire ôc à manger. Peu de temps
après, vous les voyez tomber dans un évanouif-
fement funefte qui glace tous leurs mouvemens,
& ils meurent.
Pour fe rendre raifon de ces Symptômes ^ 6c
fur-tout de la Mort fubite , il me paraît qu'il faut
remonter aux effets du Venin peftilentiel , dont
l'activité eft ii-grande en certaines circonftances ,
qu'il produit dans peu la Putridlté ôc la Dijffo-
lurion Aqs humeurs , & \qs dénature totalement.
Seconde Partie. X 3 7
Auflî de cette Dcgénération totale voit-on naître
les mêmes accidens qui paraiilent quelquefois dans
\ts Ficyrcs putrides. Le Cadavre des Peltiférés con •
lerve une telle flexibilité, qu'on peut plier ^ à fon
gré , leurs Pieds &c leurs Mains : les chairs font
Il - flafques , qu'elles retiennent l'impreilion du
Doigt j comme les parties depuis long-temps œ-
démateufes : on dirait même que la Peau eft un
fac dans lequel elles font enveloppées j &c il fem-
ble que i\ on y faifait une Incijion j elles pafle-
raient a travers, comme ii elles y avaient été pu-
rement <Sc limplement renfermées.
§• VII.
Les Symptômes internes, dont j'ai parlé, Se
qui , au commencement de la Maladie _, font plus
ou moins nombreux. , fe manifeftent pourtant dans
preique chaque individu. Ils font encore accom-
pagnés toujours de Signes externes de la Pefte ,
qu'il ne me femble pas hors de propos de décrire
ici avec exactitude.
L'Auteur qui a donné au Public un Ouvrage
fur la Pejîe qui ravagea Mofcou j adopte pluiieurs
Signes externes propres , félon fon avis , à cette
Maladie (f) j c'eft-à-dire , les Bubons j les Paro-
tides J les Charbons &c les Anthrax j les Petéchies
&z les Vibices^ ou les Meurtrijjures . Je ne fais de
quelle manière il l'entend. S'il veut dire que la
Pejte produit fur les enfans fes Bubons dans les
glandes parotides & axillaires , de même que fur
les jeunes Filles &■ les Femmes dél- cuites j à la bonne
(/') Voyez dans fou Ouvrage, pag. 103-4-y & 6,
138 Mémoire fur la Pefle de Mo/cou j
heure ; mais il faut confidérer que la même chofe
n'arrive point aux Adultes. Par conféquent ce Signe
externe n'eft ni infaillible , ni propre à chaque Pef-
tijéré^ puifque ceux-ci en font exempts. Ne vau-
drait-il pas infiniment mieux indiquer les endroits
où ces Bubons fe placent j que de leur donner
dï^ércntes Dénominations} Car enfin j foit qu'ils
fe placent dans les Glandes parotides ou axillaires ,
foit qu'ils occupent les Aines ^ ils ne font pas moins
des Bubons peftilentiels. Je ne puis donc adopter
plus de Trois Signes externes qui font les feuls
qui caradrérifent la Pefie^ tels que je les ai vus
fur les Peftiférés , c'eft-à-dire , les Bubons ■, les Char-
bons & les Pétéchies j fouvent Grandes , & tout-
à-fiit Confluentes j fur-tout au degré du Milieu.
de rinva(îon de la Pefte.
I. Les Bubons fe placent ordinairement dans les
Aines j comme je l'ai déjà dit , rarement fous les
Airelles j & plus-rarement encore vers X Angle de
la mâchoire. Aucun autre endroit du corps ne
peut en être le Siège. La Pejle _, pour la plupart du
temps , ne les produit , dans chaque Individu , qu'au
de^ré du Commencement de fon ïnvafion , ou vers
fon Déclin. Je n'entends ici parler que des Adultes
de l'un & de l'autre Sexe. Quant aux Enfans ôc
autres Perfonnes délicates , dès qu'ils font empeftés ,
le Bubon fe manifefte prefque toujours fous les
Parotides j rarement fous les Aijfelles j & prefque
jamais dans les ^i/^^i^. Il faut cependant obferver que,
àh^ qu'un Bubon paraît , foit aux Aines ou ailleurs ,
il fe place toujours de côté, au-delfus , ou au-deflous
de la Glande^ & jamais fur la Glande même , comme
les Bubons vénériens. Ceux des Aines prominent
ordinairement Deux doigts au-defïbus des Glandes
inguinales.
Seconde Partie. 139
On ne doit jamais regarder ces Bubons comme
une Crifede la Pejlc[g)\ en effet, ii cela était
ainii, pourquoi , dès l'inllant qu'un P ejîijéré com-*
mence à fenrir les premières attaques de fon mal ,
comme douleur de tête , vomllfement , &c. pour-
quoi, dis-je, fent-il déjà une douleur à l'endroit
où doit fe manifefter le Bubon ? enforte que s'il
doit occuper les Glandes inguinales , ou autres , le
Malade y éprouve déjà une ienûtion ingrate, aifez
profonde [gg ). La même chofe arrive quant au
Charbon j avec quelque modification cependant ,
car , dans l'endroit qu'il doit occuper , la douleur
eft extérieure , & aifez piquante. Quand , au con-
traire , ce font les Pétéchïes qui doivent dominer ,
dès-lors une douleur cuifante fe fait fentir prefqu'à
toute la Superficie extérieure du corps. Puifque ces
Phénomènes font il hâtifs , que l'inftant du commen-
cement de la Maladie eft celui où ils fe montrent ,
n'eft-ce pas une preuve évidente qu'ils doivent être
regardés moins comme des Signes Critiques que
comme des Signes Symptômatiques de cette cruello
Maladie.
Revenons aux Bubons , & remarquons en paffant
que , quelque part qu'ils fe placent , ils occupent
cependant toujours une même Région , en forte que
de Deux :, jamais Un ne paraîtra à VAine , & l'autre
fous VAiJfelle en même temps , quoiqu'en dife 1' Au-
teur qui a écrit fur la Pe/?e de Mofcou (A), Obfer-
vons encore qu'ils ne marchent point de pair avec
les Charbons^ ou les Pétéchies , fur-tout confluentes.
Ces Deux derniers Signes étant propres au degré
is) V'oyez dans le même Ouvrage, pag. 103.
{gg) Voyez dans le 1 x\ §. de cette même Partie,
note £.
I^h) Voyez dans le même Ouvrage, pag. lof.
1 40 Mémoire fur la Pejle de Mo/cou y
du Milieu de la Pefte , tandis que les Bubons pa-
raiiTent au deç^ré du Commencement de fon Inva-
lion, ou vers fon Déclin.
Dès que le Bubon peftilentiel fe déclare à VAine ,
par exemple , alors il ne paraît près de la Glande
qu'une petite élévation , à peine vifîble , qu'accom-
pagne une douleur profonde , fans aucun Signe
d'Inflammation. Si pour lors les forces du Malade
ne font pas altérées , le Bubon s'augmente de jour
en jour , la douleur devient plus-vive , & l'in-
flammation fe met de la Partie. Si, au contraire,
le Malade eft dans un affaiiTement confidérable ,
comme il arrive à prefque tous les Pefiiférés , il
ne fe fait aucune augmentation dans la tumeur ,
l'inflammation ne furvient point , la douleur dimi-
nue , & le Malade meurt le fécond , le troifieme
bu le quatrième jour. Si , par un heureux hafaird ,
il parvient jufqu'au feptieme^ alors le Bubon s'élève
de plus en plus, s'enflamme, devient douloureux,
la Suppuration stn fuit , &: le Malade eft hors de
danger j & en effet , ces changemens n'arrivent
que parce que les forces du Malade font en état de
furmonter la Maladie.
L'on remarque même que les Symptômes graves
& mortels s'aftaibliflent à mefure que V Inflamma-
tion dégénère en Suppuration , & lorfque le Bubon ,
parvenu à une parfaite maturité , eft foumis à Vln-
cifion , pour lors il rend un Pus lié , blanc , homo-
gène , & d'une excellente qualité \ de façon que
la Plaie , au bout de quelques jours , fe cicatrife
parfaitement , au grand contentement du Malade
qui a échappé à une Maladie aulîi meurtrière.
Dès qu'un Bubon peftilentiel fe manitefte dans
les Glandes inguinales , axillaires , ou parotides ,
plufieurs Auteurs confeillent de faire d'abord une
Seconde Partie. i^j
încijion , tonte prématurée qu'elle efl: , je l'ai pra-
tiquée moi-mcmeau commencement de mon féjour
dans les HàpicM/x peftiférés. Mais cette Méthode
m'a toujours mal réulîie. La vive douleur qu'occa-
iionne cette Incïjion , ne m'en eût point dégoûté r
mais comme elle eft prefqu'ordinairement fuivie
d'une Plaie fiftuleufe , qui, quelquefois, devient
prefque tout - à - fait incurable , cet inconvénient
m'engagea , dès-lors , à chercher une autre Mé-
thode , moins défavorable & pour le Malade &
pour le Chirurgien. Voici quels ont été mes fuccès
& ma conduite.
Aulll-tôt qu'un Bubon commence à fe manifefler
dans quelqu'endroit que ce foit , j'applique d'abord
deilus , pendant le jour , des Catap lames matiira-
tifs (i ) , & des Emplâtres ^ de même nature, pen-
dant la nuit [k). J'en continue l'ufage jufqu'à ce
qu'il parvienne à une Maturité parfaite , ce qui ne
tarde point à arriver , fi la Maladie n'eft pas à un
Degré d'intenlité qui épuife totalement les forces
du Malade _^ pour lors je fais une Incifion • il fore
un Pus blanc , épais , fans odeur , louable en un
mot , & les Panfemens méthodiques adminiftrés
la Plaie fe cicatrife dans peu. Dès que je vis cette
Méthode toujours couronnée du fuccès dans les
"Hôpitaux , pendant tout mon féjour , je la con-
feillai , de préférence , aux autres Chirurgiens , qui
la fuivirent avec avantage.
Comme le Pus qui fort d'un Bubon peftilen-
tiel , lorf qu'il eft parvenu à une Maturité parfaite
( i ) Voyez dans le x 1 1*. §. de cette même Partie j
note r.
(Aj Voyez au mèrae endroit, note Jl
î 4i pUmùïre fur la Péjîe de Mofcou ^
in'a paru d'iiiae ^//zi^/zir/paiticuliere, il m'a fait naître
uiie idée fur V Inoculation de la Pefte. Ne ferait-il
pas à propos de la tenter , pour le bien de ces
Individus qui doivent abfolument fervir les Pefii-
férésf' Comme j'ai été infeélé à Trois reprifes diffé-
rentes , & que j'ai furmonté cette triple attaque ,
avec autant de bonheur que de facilité, cet heureux
événement m'a conduit à propofer ce Syjiême tout--
à-fait inoui , que j'ai développé affez clairement dans
Mon Mémoire, fur l'Inoculation de la Pefte , &c. i^k) ,
& dans Ma Lettre {l) à. l'Académie de Dijon , avec
Réponfe à ce qui a paru douteux dans ledit Mé"
moire.
II. Les Charbons peftilentieîs conftituent le Se^
cond Signe externe de la Pejîe. Ils fe placent à
toute la Superficie extérieure du corps , & occupent"
fur-tout les Parties charnues. Il faut cependant
excepter toutes les. Parties recouvertes de poils ,
ainfi que celles où fe manifeftent les Bubons ^
quoiqu'on prétende, mal-à-propos, le contraire (//),
C'eft , pour l'ordinaire , lorfque la Pejle eft dans
fon degré du Milieu , qu'ils paraiflent , & rare-
ment au degré du Commencement de fon invafion ,
de mêmeque prefque jamais à fon Déclin. Je ne donne
cependant point cette Obfervation comme in-
faïUible , puifque le contraire arrive quelquefois ,
cependant , comme le cas eft très-rare , & qu'il ne
fe préfente que dans les Individus d'un tempéra-
ment robufte &c d'une conftitution feche , qu'en
outre 5 CQS Charbons ne font ni grands , ni multi-
Ikk) Imprimé à Scrafbourg en 1781.
(/) Imprimée à Paris en 1783.
(//) Voyez C. Aq Mertens , ObfeiTat. Medic. de Fcbr»
Fmrid, de Pefte, Sec. pag. loé.
Seconde Partie. 145 .
piles , ni accompagnés de Symptômes ûc\iQwx , on
peut prefque fe dilpenfer de les adopter dans ces
Deux degrés de la Pelle.
L'auteur , que je viens de citer , prétend auiîi
avoir vu les Charbons peitilentiels réunis à d'autres
Signes externes de même efpece , qu'il nomme
Anthrax [m) ^ 8c qu'il diftingue des Charbons. Il
ajoute les avoir obfervé , pour la plupart , fur le
Cou ôc le Dos des Peftiférés ( « ). Je ne fais ni où
il a vu ces Anthrax , ni pourquoi il les diftingue;
tout ce c|ue je fais, c'eft que , lors de \2iPeJle qui
ravagea Mofcou , Se qu'il décrit , je n'ai jamais
vu d'autres Signes que des Bubons , des Charbons
ôz des Petechies.
On regarderait encore, mal- a-propos, les O^r-
hons comme des Signes critiques de la Pefte , ainlî
que je l'ai déjà dit en parlant des Bubons j & la raifon
fur laquelle j'ai appuyé la réfutation de ce Syjlêmc
eft la même. En eftet , la Crife ne s'annonce jamais
dès le commencement d'une Maladie : or , quoique
les Charbons peftilentiels parailTent , pour la plupart ,
au degré du Milieu de l'Invalion de la Pefte ,
cependant, fi-tôt qu'ils commencent feulement à
paraître , les Pejlijerés éprouvent déjà une douleur
très-vive à l'endroit où ils doivent fe placer , & ils
le délignent à l'inftant même , dès le commence-
ment de {2. Maladie ^ fî on le leur demande (o),
imitant en ce point la marche des Bubons • ce
qui prouve <^u'il faut les ranger avec ceux-ci , dans
la clafTe des Signes fymptômatiques de la Pefte.
{m) Voyez au même endroir, pag. loj,
(n) Voyez au même endroit, pag. 106.
(o) Voyez dans le i x'. §. de cette mêaie Partie,
note d.
Î44- Mémoire fur la Vefcc Uc Mofatu j
Dès que le Malade a fatisfait aux interrogations
fur cet objet , il faut aulli-tôt vifiter Vendrou qu'il
indique. On y trouvera d'abord un très-petit Bouton
ou Pu/iule , rempli d'une férofité jaunâtre , fans aucun
ligne d'Inflammation. Ce bouton , au commence-
ment, n'eft pas plus ^roj que la tête d'une Epingle ;
mais d'une heure à l'autre, il s'élève & s'étend de
plus en plus. Lorfqu'il a atteint la largeur de
ï Ongle , ou un peu plus, la Pellicule qui l'enve-
loppe fe gerce , & il en découle un peu de féro-
lité. Si on examine le fond de ce Bouton , on le
trouve déjà d'un noir-foncé, & il a le caractère d'un
parfait Charbon. Cependant il s'étend de plus en
plus 5 quelquefois même jufqu'à la largeur du dou-
ble de la Paume de la main.
Suivant l'idée commune , les Charbons ne fe
manifeftent , pour l'ordinaire , dans chaque Indi-
vidu , qu'au nombre d' Un ou Deux j la Pefte de
Mofcou a démontré le contraire : on en a obfervé
depuis Deux jufqu'à Quatre, & plus, encore étaient-
ils d'une grandeur extraordinaire (/? ). Les Char-
bons ne s'élèvent jamais à la Périphérie fuperfi-
cielle du corps , comme les Bubons : ils font tou-
|ours plats Se ronds , pour la plupart : ils creufent
même les chairs qu'ils occupent, de la profondeur
d' Un doigt , quelquefois même de Deux &c Trois ,
s'ils occupent les parties les plus-charnues ( q ).
Si on examine les Charbons , de quelqu'étendue
qu'ils foient , ils font toujours d'un noir-foncé ôc
de même que d'une dureté extraordi-
(/)) Voyez ci-defîbus la ii*. & la m''. Obfervation des
Expériences des Frittions Glaciales.
( ç) Voyez ci-defTousla ii*^. Obfei'vaiion des Expériences
des Friûions Glaciales,
naire ,
Seconde Partie. 145'
naire, d'où l'on doit tirer des concliifions peu favo-
rables aux Scarifications hâtives qu'ordonnent tous
les Auteurs qui ont travaillé fur la Pefle. Car ,
je leur demande, avec confiance, quel fera le
(iicchs de pareilles Scarifications ? En effet , \qs
Charbons fe placent quelquefois dans des endroits
où \qs Scarifications font impraticables j d'autrefois ^
\ç.s Charbons font li profondément enracinés dans
Jes parties charnues ( r ) , qu'on ne peut y atteindre
fans rifquer de couper quelques faijfeaux coniî-
dérables : ils font d'ailleurs d'une telle dureté ,'
qu'ils réiiftent au tranchant du Bifiouri. Je puis
dire j avec vérité j que je n'ai retiré aucun fruit dé
cette Méthode , quoi que je l'aie pratiquée plu-
fieurs fois avec la plus-grande difSculté.
Voyant donc que la dureté des Parties gangre-
nées s'oppofait à mes intentions , je voulus tenter
V Extirpation totale, avec un Bifiouri plus fort &
bien tranchant , dans la chair vive. Cette nouvelle
Méthode m'a aufli peu réuffi que la première. La
raifon en eft bien palpable j ou le Charbon eft placé
dans un endroit où on ne peut pas entamer alTez
les chairs pour les retrancher totalement , ôc alors
on ne peut en emporter qu'une Partie , ce qui
devient inutile j ou les Parties , qu'il occupe, de
même que les voifines , ne permettent ni Extir-
pations^ ni Scarifications ; que devient pour lors le
fecours qu'on prérend donner au Malade, par ce
moyen ? Pour éviter ces inconvéniens , je recourus
aux Remèdes que .je vais détailler.
(/■) Voyez ci-defîbus dans la lii% Obfervation des Ex-
périences des Frictions Glaciales, noie f, ainfi qu'au même
endroit, la ii% Obfervation.
K
i4<> Mémoire fur la Pejle de Mcfcou ,
A peine un Malade arrivait-il à YHôpual avec
un ou plufieurs Charbons commençants , que j'exa*
minais chaque fois ii la Pellicule , qui enveloppait le
Bubon , était déjà gercée , au défaut de quoi je l'ou-
vrais dans l'inftant j &: fi le Charbon était déjà tout-
à-fait formé , j'appliquais ^qG^us un Onguent pré-
paré pour ce fujet (/) , je couvrais chaque fois cet
Onguent d'un Emplâtre convenable ( ^ ) , fur lequel
je mettais encore un Cataplâme antifeptique ( ^ ) ,
qu'on avait foin de maintenir fur le Charbon ,
pendant toute la journée , en le réitérant très-fré-
quemment j je faifais aulîi mon Panfement chaque
foir , en renouveliant le même Appareil. De ma-
nière que , fi les forces du Malade n'étaient pas
tout-à-fait épuifées , ou que fa Maladie ne fut point
parvenue à un degré de Malignité extraordinaire ,
alors j dans les vingt-quatre heures , le Charbon com-
mençait déjà un peu à fe féparer des chairs vives ,
& cette heureufe Séparation augmentait de jour en
jour , à l'aide des mêmes Remèdes,
S'il arrive que le Charbon foit d'une grandeur &
d'une profondeur extraordinaire , comme je l'ai vu
plufieurs fois , il faut beaucoup de temps à la na-
ture & aux Remèdes pour opérer une entière Sépa-
ration. Et c'eft alors qu'on peut voir les VaiJJeaux
principaux qui étaient placés au-deffous de la Partie
gangrenée : quelquefois même les Os fe préfen-
îent ( v). Cette Obfervation feule, que j'ai eu occa-
(/) Voyez dans le xii'. §. de cette même Partie ^
cote u.
(t) Voyez au même endroit , note v.
(//) Voyez au même endroit, note w.
(v) Voyez ci-defTous dans la ii*. Obfervation det £i-
péiicuces des FritSlious Glaciales , note f.
Seconde Partie, 147
fîon de faire à plufîeurs reprifes, m'a détourné, pour
toujours, de £iire des Scarifications fur les Charbons
peftilentiels , & m'a faic fuivre la Méthode que je
viens de décrire ; elle m'a toujours réulîi , de
même qu'aux autres Chirurgiens^ dans les Hôpitaux
petliférés , qui la fuivirent avec tout l'avantage
déliré;
III. Les Pétéchies font le Troifieme Signe externe
de la Pejle , foit petites ou grandes , fur-tout les
Pétéchies confluentes , elles le manifeftent , pour
l'ordinaire , fur toute la Surface du corps , & prin-
cipalement fur la Poitrine , le Ventre , les Cuilies &
fiu: le Cou , les Bras & les Jambes , tant àts Enfans
que des Adultes \ leur couleur , pour l'ordinaire ,
eft , dès le commencement , d'un Pourpre-foncé ;
mais à la fin , elles font tout-à-fait noires , & fans
aucune inflammation ni élévation.
On peut divifer les Pétéchies en deux claiTes ;
celles qui paraiiTent au degré du Commencement
de rinvaiion de la Pefte , & au Déclin , ne font
ni fi larges , ni en aulli grande quantité , ni fi
confluentes qu'au degré du Milieu. Elles reifem-
blent à celles qui fe manifeftent dans les Fièvres
pétéchiales ordinaires j mais 2.11 Degré, dont je viens
de parler , elles font toujours d'une grandeur êc
d'une largeur extraordinaire , très-noires. Se même,
pour la plupart , confluentes , fur-tout fur le corps
des Enfans &: des Perfonnes délicates. Lorfqu'elles
confluent à trois ou à quatre , alors elles forment
un Bubon , ou .plutôt une Pufiule plate , qui fe
remplit chaque fois d'une Sérojité jaunâtre ^ & , à
peine eft-elle rompue , qu'on découvre au-deflous
un Charbon tout- à- fait formé. Les Charbons ainfî
forniés , font quelquefois multipliés fur le mèm@'
Kij
1 4§ Mémoire fur la Pejle de Mofcou y
fujet : CQS Signes font , pour l'ordinaire , les avants"
coureurs de la mort.
Lorfque les Pétéchics veulent paraître , le Ma--
lade fent déjà à la Surface du corps , non une
démangeaifon , comme on l'afiTure , mais une dou-
leur véritablement lancinante , fur-tout ,, dans les
endroits où les Pétéchies doivent dégénérer en Char^
bons j & , à la queftion qu'on fait au Malade , il
répond, en indiquant juftement l'endroit, où il fent
cette douleur lancinante , celui fur-tout , que doit
occuper le Charbon qui provient des Pétéchies dégé-
nérantes , &c cette fenfation , dont je parle , eft
fentie dès le Commencement de la Maladie , & li-tôt
que les Pétéchies veulent paraître. Il me femble
donc inutile de rappelier la CoTicluJion , que j'ai déjà
déduite ailleurs , contre l'exiftence prétendue ào^s
Signes critiques au fujet des Bubons ôc Cbarbons ^
ôc de l'appliquer ^iix' Pétéchies.
§. V I I I.
A ces Trois Signes externes , Notre Auteur (yv)
en réunit un Quatrième , qu'il appelle Vibiçe ou
Meurtrijfure. Je ne fais s'il peut être adopté comme
un Signe particulier & diftingué , &: j'en- doute
rrès-fort. Pourquoi en effet ce Signe prétendu ne
fe manifefte-t-il jamais comme les Trois autres ,
de façon que le Malade puiiTe fentir où il paraî-
tra , ou la grandeur &: l'étendue qu'il pourra avoir?
car il occupe toujours plus de furface du corps que
les Trois autres. Pourquoi , d'ailleurs , ne voit-on
jamais ce Signe au commencement de la Maladie ,
{yv) Voyez ci-deiTus pag. 14X3 cocs- //,
-w
Seconde Partie, Ï45
&■ (2.\u les autres Signes externes , tels que les Char*-
ions de les Pétéchies confiuentes ? Pourquoi, enfin,
paraît-il toujours aux approches de la mort , &
même après la mort ? Ce dernier événement dé-
montre , ce me femble , complettement , que les
Vibices ne peuvent être admifes au rang des Signes
externes de la Pejle , & qu'à plus - forte raifon ,
elles ne doivent point être regardées comme un
Signe infaillible & caraâ:ériilique.
On demandera pourquoi elles ne fe manifeftent
d'ordinaire qu'après la mort ? Pour expliquer ce
Phénomène , il eft bon de fe rappeller , que le
Venin peftilentiel , après avoir diilous la Majje des
humeurs , attaque les Solides mêmes , & relâche
leur cohéiion élémentaire. Sous ce point de vue ,
ell-il furprenant qu'après la mort , les parties ramol-
lies du Cadavre, fur lefquelles tout (on poids agit ,
fe trouvent gorgées de Sang , & que ce Sang
s'échappe des vaiiTeaux dans le tifTu cellulaire ?
Delà les Meurtrijfures , qu'on regarde , très-mal à
propos , comme un Signe extraordin?-ire &z carac-
tériftique de la Maladie ^ dont je parle, elles ne ca-
raclérifent jamais plus la Pejie , qu'une foule d'au-
tres Maladies putrides.
Peut-être dira- 1- on que les Vibices parailTent
aulîi fur la furface du corps avant l'époque de la
mort du PeJIiferé } Il eft vrai ; mais ne peut -on
pas regarder comme déjà privés de la vie , des corps
lans mouvement , lourds Se prefque glacés ? Si
donc vous voyez paraître ce Signe fur un corps ,
dont la vie n'eft point encore éteinte , confidérez-le,
moins comme un Signe de la Pefte , que de la mort
même. Lorfque le ramolliffement extraordinaire des
Chairs, & la dilTolution totale du Sang {q mani-
feftenr , leur^'préfence lubite au plus- fort de la Ma-
K iij
150 Mémoire fur la Pejîe de Mofcou j
ladie , conjointement avec les autres Signes externes 5^
qui les devancent toujours, font une indication de
mort , Se une preuve confîrmative de ce que j'avance.
Je n'adopterai donc déformais d'autres Signes ex-
ternes de la Pefte , que les Bubons^ les Charbons ôc
les Pétéchies,
§. î X.
Pour confirmer que les «Si^/z^j externes ne doivent
point être regardés comme Crife de la Pefte , il ne
lera pas hors de propos de rapporter ici quelques
Obfervations qui me font propres.
I. A peine fus-je attaqué de la Pejie pour la
première fois , dans l'Hôpital du Monaftere Ougré--
Jchinsky ( w ) , que , quelques heures après les pre-
miers Symptômes , tels que la pefanteur de tête ,
le vomilfement , &cc. une douleur fourde fe fit
fentir à mon Aine droite , & devint de pliis en
plus fenfible. Ce fut la que mon Bubon fe plaça,
La nuit fuivante , cette douleur augmenta confia
dérabîement , & mon Bubon s'éleva davantage :
Bubon qu'on regarderait à tort comme un Signe
critique j mais puifqu'il marcha de pair avec les
SymptômesiniQinQS , qu'il avait fi-tôt accompagnés ^
comment peut-on le regarder comme Crife de la
Pefte ? d'autant plus que , quoique la Maladie ne
fût pas mortelle, il ne l'emporta point. Nouvelle
preuve en faveur de mon Syjiême.
J'en fus infedbé une féconde fois j je relfentis en
(h») Voyez dans la Première Partie, pag. 36, note q^
& au même endroit le xxi'. 5 s ^'nfi que dans Ma Letrre
fur les Expériences des Friftions Glaciales pour la Guérifon
de la Pefte j Uc. pag. ^ , note i .
Seconde Partie. i^t
«onféquence , les mcmes Symptômes , Se eus le-
même Signe externe , avec cette dilîérence , que
j'éprouvai de la douleur dans VAine gauche : aullî
fut-ce là que , pour cette fois , fe plaça mon Bu^
bon ( .V ).
Alalgré ce Signe réitéré , & par-là 1 même fauiîe-
ment appelle Critique , la Pefte m'alTaillit une
troijîeme fois. Alors , dès le commencement de
l'attaque , en me mettant au lit , je commençai
à éprouver une douleur , non locale , comme
dans les Deux attaques précédentes, mais répandue
par-toute la Superficie de mon corps , qui devine
alors tout couvert de Pétéchies. Je n'en fus point
furpris [y)- Elle n'était pas il vive , à la vérité ,
que lors des Bubons ; mais elle était plus-générale ,
^" parce que je la reirentis dès le commencement de
ma Maladie y on me permettra de l'envifager comme
Signe purement fymptômatique.
II. l^ts inèmes Phénomènes , que je viens de
décrire , reparurent dans d'autres Individus^ ôc je
vais en donner la Defcription.
Dans ce même Hôpital du Monaftere Ougré^
fchinsky , où j'étais , vint une Femme empeftée ,
conduite par fa propre Fille , pour la fervir. Sa
tendrelîe filiale n'eut pas lieu d'être fatisfaite j elle
la fervit jufqu'à fa mort , qui arriva quelques jours
après. Pour garantir la jeune Perfonne de la Co/z-
tag'ion , je lui confeillai de fe retirer dans mon
appartement , où je la croyais plus en fureté. Elle
(x) Voyez le xxi*. §. de la Première Partie.
(y) Il taut favoir que, fi j'ai été trois fois empesé ^
c'eft que je n'avais çzs furpajfé touc-à-faic la Maladie, ni'
la première , ni la féconde fois. Voyez dans le xxi'. §. de
la Première Partie , note t.
Kiv
i 5 i Mémoire fur la Pefic de Mo/cou j
fe rendit à mes infrances , & changea de tous les
Habits j dans lefquels elle avait fervi fa pauvre
Mère. Malgré ces Précautions , la néceflité de rece-
voir chaque jour , fa nourriture & la mienne , des
mains qui affiftaient les Pejiiférés , les entretiens
qu'elle fot obligée d'avoir avec des Femmes , qui
confervaient. encore des Plaies fuite de leurs Signes
externes de la Pefte , tout cela l'expofa au danger ,
& elle fut infeétée , après dix ou dou':(e jours de
foins inutiles. La Maladie commença à fe déclarer
par une triftefTe profonde , & une inquiétude invo-
lontaire. Souvent elle verfait- des pleurs , fans rai-
fon légitime. Ces préliminaires annonçaient des
fuites. Un matin, j'entendis dans fa Chambre des
gémifTemens & des cris plaintifs j j'y courus , 6c
en y entrant , je la trouvai étendue dans fon lit , le
vifage pâle , ôc les yeux baignés de larmes : elle
vomifTait & fe plaignait. Je l'interrogeai fur les
Symptômes qu'elle éprouvait j elle me répondit
qu'elle relTentait à la tête , une pefanteur & une
douleur mortelle ; que tout (on corps était accablé
d'une taibleife extrême, &c. Je voulus encore favoir
fi quelque douleur locale ne fe faifait point fentir
dans quelqu'autre région j elle" m'avoua alors
qu'elle 'avait VAine droite très-douloureufe ( :{ ) :
je la viiîtai donc , &: y découvris, en effet, une
petite élévation èz une inflammation légère , en
forte que le Bubon commençait déjà à fe former.
La veille , cette Fille avait dormi aflez tranquil-
lement au commencem.ent de la nuit : ce ne fut
que vers les cinq heures du matin que les premiers
Symptômes s'annoncèrent, & les Signes externes
il) Voyez ci'defîas pag. 135».
Seconde Partis, 1 5 j
fe maniferterent en mcme temps. Preuve faus
réplique , de ce que j'ai déjà tant de fois avancé >
iur la nature de leur caractère, qu'on ne doit point
les ret^arder comme Signes critiques de la Pejle ,
mais comme Signes fymptomatiques.
Ce fut fur cette Filk , pour le dire en palTant ,
que je tentai , pour la première fois , les Expé-
riences des Frictions Glaciales ((2 ),. indiquées par
S. Al. I. Notre Augufte Souveraine Catherine-.
la-Grande , avec ordre de les pratiquer dans les
Hôpitaux , pour la guérifon des Peftiférés. Ces
Expériences m.e réuilirent au point de fauver la vie
à la Malade , quoiqu'elle fût des plus vivement
attaquée [b).
. III. Je palFai enfuite à l'Hôpital du Monafcere
Danylowsky (c) \ l'Officier , qui y était de garde ,
fon Père , Capitaine au même Régiment , &c Moi ,
conversâmes fort gaiement jufqu'à on'^e heures du
foir : ils fe retirèrent , fouperent & fe couchèrent
fort fains. A trois heures du matin , le jeune
homme avait déjà des attaques de la Maladie, Le
Père , au défefpoir , vint me chercher : j'y courus
à l'inftant , & reconnus bientôt , aux Symptômes
qu'éprouvait le Fils , les vrais cara6teres de laP^e;
je lui demandai s'il ne relTentait point, en quel-
qu'endroit , une douleur piquante , il m.e répondit
(j) Autipefîilentiale Catharin^ II. Voyez dans le
xiii*. §, de cette méiiie Partie , note g.
(.') Voyez ci-oefTous la i'". Obfervation des Expériencis
des Frictions Glaciales ; ainfî que dans 3fa Lettre fur ces
mêmes Expériences, imprimée à Strafbourg , pag. i^.
(c) Voyez dans le xxvi^. §. de la Première Partie,
pag. 91 & 5i, notes c Se d, ainlî que dans le xxx\ §. du
même endroit, pag. m & 112,
1)4 Mémoire fur la Pejîe de Mo/cou j
d'abcrd négativement , mais eafuite , il me dit ,
que la Région lombaire gauche était douloureufe (t/) j
je l'eus à peine découverte , que j'apperçus les tra-
ces d'un Charbon , qui commençait à fe former :
la Pujlule qui l'annonçait , formait une élévation de
la grandeur d'une tête à' Epingle ^ à dix heures du
matin , M. Gravé , Chirurgien-Major , vient voir
ïes Malades , fur lefquels il fiifait alors des Expé-
riences avec les Cantharides , fur les uns , & avec
les Oignons cuits fous la cendre , fur les autres (e).
Je lui racontai le fait , & nous vifitâmes enfemble
la Pufiule , qui excédait déjà la largeur d'un Louis
d'or , ou d'une Impériale (/), Elle n'était cepen-
dant point encore rompue ^ nous en fîmes à l'inf-
tant l'ouverture , & nous ordonnâmes au Sous-
Chirurgien j Eafile Trochimowsky, d'appliquer l'Em-
plâtre des Cantharides. En levant l'Appareil le foir,
nous trouvâmes le Charbon auîjmenté du double.
Le lendemain V Emplâtre commençait à opérer , &
Iq^ Signes de la Séparation du Charbon d'avec les
chairs vives , parurent. Nous continuâmes l'ufage
àes Remèdes internes & externes , & le Malade
fe rétablit parfaitement.
J'omets plulieurs autres Obfervations , que j'ai
faites fur les Pejliférés , qui ont été attaqués par
la Pejle , en ma préfence , telles que fur les Sous-
Chirurgiens , qui étaient avec moi dans les Hôpitaux
(à) Voyez ci-defTus pag. 151 & 143 , note o,
{ e ) Voyez le Mémoire ou la Description de la Pei^e ,
qui a régné dans l'Empiie de Ruffie, & fur-couc à Mofcoii ,
&c. pag. 584 , ainiî que dans le xxvii'. §. de la Première
Partie , note o,
{/) Monnoie d'or de VEm^hc de RufÏÏeî. '
Seconde Partie, 155
pelViférés (^), oC fur Ceux qui fervaîent les Ma-
lades , me bornant à la Condufion , fans réplique ,
qu'elles fourniiîènn, en faveur de mon SyjUme'^
êc certes , les Bubons^ les Charbons Se les PctechieS
qui s'annoncent fur chaque Individu , Ahs le com-r
mencement de la Maladie , ne peuvent être confi-
dérés , avec raifon , comme des Signes critiques
de la Pefte ; ils font plutôt des Signes fymptô -
matiques, qui juftement la caraétérifent , & la dif-
tinguent de plulieurs autres Maladies putrides,
§. X.
Palfons au Pouls. On prétend que , chez les
PeJIijerés , on peut le tâter avec des Gants , ou
en mettant une feuille de Tabac fur l'avant-bras
du Malade j je ne fais fi, par ce moyen , il eft
poiîible de parvenir à une parfaite exploration du
Pouls • pour moi , je n'ai jamais fait ufage ni de
Gants j ni de feuilles de Tabac , tout le tem.ps
que j'ai pafTé dans les Hôpitaux peftiiérés j j'ai
toujours tâté l'artère du Pouls à nud , & d'après
mes fréquentes Obfervations , j'ai conclu que , chez
les Perfonnes attaquées de la Peîle , la différence
du Pouls ne doit fe tirer que des Symptômes inter-
nes , & non des Signes externes , pu de quelques
autres circonftances de la Maladie.
L'on remarque d'abord, dans chaque Peftifé--
ré , un Pouls inégal , & qui , quoiqu'en difent
quelques Praticiens j n'obferve aucun Rithme
conftant , comme dans les Fièvres aiguës ou autres
{g) Voyez ci-cicfTus dans la Première Partie, pag. 35
40, ■
15^ Mémoire fur la 'Peflc de Mofcou j
Maladies du même genre. Cette inégalité ii reniar^
quable dans une Maladie feule & unique , provient
du progrès de la Dijjolutïon du Sang , qui différen-
cie les Symptômes internes, qui l'accompagnent ^
plus ou moins vite , fuivant les Tempéramens.
Qu'une Perfonne d'un tempérament vigoureux ,"
& d'une conftitution feche , foit infedtée de la
Pejle , elle éprouve d'abord une douleur de tête
aiguc , accompagnée d'une grande pefanteur ; il
les naufées & le vomiffement font de la partie , fi
îe délire s'y joint , ôcc. alors elle aura le Pouls plein ,
dur , élevé , fort & fréquent j mais dès que ces
Symptômes ceflent totalement , foit tout de fuite,
foit au bout de deux ou trois jours , alors le Pouls
devient mol , faible , inégal , & même difparaît
fous la PrejpLon du doi^t.
L'on voit à-peu-près la même Variation chez les
Perfonnes d'un tempérament faible & d'une texture
flafque & délicate. Au commencement de l'attaque
de la Maladie , les Symptômes , quoique moins
graves , fe foutiennent avec le Pouls j mais dès
qu'ils bailTent , & que la Majje du Sang eft tombée
dans une Dijfolution prefque totale , alors on le
trouve faible , petit , inégal , tantôt fréquent , &
tantôt s'évanouiflant fous le ta6t.
Aullî , après avoir vu plulieurs Pcjliférés , &c
s'être fiit rendre compte de la marche des Symptô-
mes qu ils ont eus , il n'eft pas difficile de décider
chaque fois , en quel état eft leur Pouls , indé-
pendamiment des Signes externes j il eft même
prefqu'inutiîe de le tarer , tant cette Règle eft
infaillible. Lorfqu'en le tâtanr , on le rencontre à
peine , Se qu'il échappe enfuite long-temps au tou-
cher , le Pronojlic eft clair , c'eft la Mort qui
approche.
Seconde Partie^ i.57,
§. X I.
Les mêmes Symptômes , qui indiquent Vêtu du
Pouls , doivent également diriger la Cure , donc
le grand point coniiite â remédier à la Putridïté qui
infecte les hameiirs , fans oublier cependant d'avoir
■égard aux Signes externes , puifqu'ils exigent aulîî
^es Moyens curatifs.
- Mais avant de paiTer à aucun Détail re\ui£ a. cet
objet , on demande ii , en ouvrant les Cadavres des
PeiHférés , on peut faire quelque découverte fur
la Nature de cette cruelle Maladie ? Cette Ouverture
me paraît allez inutile, &■ j'avoue ne l'avoir jamais
pratiqué. Je crois même que la feule obfervation
des Symptômes internes , qui affligent les f^iclimes
de la Pelle , comme aulîi des Signes externes , qui
fe manifeftent devant &z après la mort , eft une
preuve allez concluante ^ que cette Maladie elt
de la nature des Putrides. Je ne doute pas qu'en
ouvrant de pareils Cadavres , on n'y trouve qu'un.
Sang diifous , aqueux , femblable à de la lavure
de chair , extravafé ça &: là , dans des chairs mol-
lalTes 5 & qui ont à peine de la cohérence j &
comment pourrait-on en attendre d'autre, dans des
fibres arrofées d'humeurs , qui onz perdu leur vertu
plaftique , & qui font incoagulables ?
Cette D'iffolution fe manifefte déjà dans les Pefti-
. férés , lors de la Saignée j car le Sang qui fort de
leurs veines eft aqueux , d'un rouge-pâle , & ne
fe coagule point. Qu'eft-il befoin, aorès cette exoé-
rience, de chercher dans ï Ouverture des cadavres,
d'autres découvertes relatives à la léthalité de ce
-redoutable fléau? Ne vaudrait - il pas mieux envi-
sager , tout de fuite , la Pejle^ fous les caractères
ï 5 S Mémoire fur la Pcfic de Mofcou j
quelle préfente , c'eft-à-dire, comme une Maladie
toiit-à-fait putride , de qui corrompt promptement
la Majfe des humeurs ? Ce point de vue , en excitant
à la recherche des Moyens les plus propres à détruire
cette Cortupdon , ferait , peut-être , parvenir à 11
Découverte de ceux qui font les plus sûrs pour guérir
\zPeJle.
§. X I I.
Jufqu'à préfent , nous n'avons ni Obfervations
juftes , ni Expériences certaines , qui puifTent nous
diriger dans la Pratique , lorfqu'il s'agit de com-
battre cette cruelle Maladie. L'occafion d'en faire;
paraiffait bien favorable , lorfqu'elle dévaftait
Mofcou: nous étions au XVÎIF. Siècle, qui eft
celui des Sciences & des Arts. La Médecine d'au-
jourd'hui l'emporte de beaucoup fur celle des Siècles
précédents. Les Médecins de Mofcou ^ & ceux de
tout l'Empire de RuiÏÏe-, auraient pu raffembler
leurs lumières , & combiner leur pratique , afin
de l'attaquer avec avantage ; ils auraient pu , eri
donnant une Defcription exadle de fes Symptômes
internes , & de its Signes externes , aux Médecins
éclairés de l'Europe , les confulter fur la Marche
qu'ils devraient tenir, ainfi que les Ohfefvateurs y
dans leurs expériences fur les vivants , comme fur
les cadavres , & les Praticiens , qui fe dévouaient à
la guérifon de leurs femblables , & les Infirmiers
qui leur prodiguaient les fecours les plus hardis.
L'on fent l'avantage qu'eût procuré une pareille
conduite. Si une perfonne de l'Art qui , de prime
abord , entreprend de guérir une Maladie qu'il n'a
jamais vue ni obfervée , eft privé àQ.s, lumières des
Médecins habiles, il rifque toujours de s'égarer dans
la pratique j & quand même il réufïirait quelque-
Seconde Partie. 159
fois , il fait à peine , s'il en a obligation a fon génie
ou à la Nature.
Pénétré de ces Reflexions , je fus à peine entré
dans l'Hôpital du Monafcere Ougréfchinsky , que
je réfolus de communiquer mes premières Objer^
vadons fur les Peftiférés , aux Médecins du Con-
feii {h) y pour leur demander des Injlruciions fur
la route que j'avais à tenir , foit par rapport à la
guérifon des Malades , foit relativement aux Expé-
riences,ç^wq je pourrais faire & fur les vivants & fur les
morts. Au défaut d'une Réponfe importante que
je follicitais avec ardeur , je me vis borné à mes
propres lumières; comme le bonheur a voulu qu'elles
ne m'ayent point égaré dans une route aulîi nou-
velle , je dois compte au Public d'une Méthode.
qui a eu allez de fuccès , de je vais la décrire.
Dès qu'il fe préfentait à mon Hôpital , un Ma."
îade, qui avait des vomifTemens, fur-tout, fi la Malw
die fe déclarait après le repas , je donnais aufli-tôt
VEmétique ( i ) , compofé d'une mixtion de xiv
grains d'Ipécacuanha en poudre , de ij grains de
Tartre d'Emétique , & de viij grains de Crème de
Tartre , le tout pour une Dofe , en lui faifant boire
(A) Voyez C. de Mertens , Obfervac. Medic. de Febr.
Putrid. de Pefte , &c. pag. 70 , 7 1 , 71 & 78.
(i; ^. Piilv. Rad. Ipecacuanh. gr. xiv.
Tartar. Emetic. gr. î;\
Cremoris Tartari. gr. viij
M- D. S, Cap. pro dolî fuperbibendo aqua hordei. veU
aq. (împl. vel.
II. Çi. Puiv. Rad. Ipecacuanh. gr. xij,
Rhei. gr. iv.
Ciemoiis Tartari. gr. i.
M. D. S. Cap. pro dofi fuperbibendo aq. Hordei ycl. aq,
fifEpI.
1 6q Mémoire fur la Pejle de Mo/cou j
par deifus de l'eau d'orge , ou limpie. Pour celui
qui était d'une conftitution plus-délicate , &:c. je
lui faifais prendre cette Dofe compofée d'une
mixtion de xij grains d'Ipécacuanha en poudre ,
de iv grains de Rhubarbe en poudre , & de x grains
de Crème de Tartre, le tout pour une Z^o/è , comme
ci-delTas j ôc û le Malade n'avait pas alTez vomi j
je répétais la Dofe vers le foir , ou le lendemain
matin. Dès que j'étais fatisfait fur ce point, je cher-
chais tous les Moyens de lui procurer une légère
Tranfpiration , & s'il était pollible , la Sueur même j
mon intention était toujours de combattre la féche-
refTe incroyable, & la chaleur brûlante, que j'ai
obfervée à la Peau ^ prefque fur" chaque Pefiféré.
C'eft pour la même raifon que , clans ces circonf-
tances , j'ordonnais à toute l'habitude du corps ,
■d-Qs Lotions d'eau tiède , un peu acidulée de vinai-
gre, & je réitérais cette Opération jufqu'à ce qu'il
parût que la Peau^Q ramollît un peu. Déplus,
je donnais en même temps un léger Sudorifique {k) ^
compofé de Sauge , de Chardon-Béni , & de Scor-
dium 5 j'ajoutais chaque £ois z cette Infufion , quel-
ques gouttes êéEfpzit de Nitre dulcijié[ l) j quel-
quefois je fubftituais à cette Infufon , une autre
fimplement de Fleurs de Camomille {m) , avec le
même Efprit , à defTein de provoquer la Tranfpi-
ration , ou. la Sueur même. Pour la nuit, je lui
,._ {k) Çi. SalviïE.
Caidui benedidt.
Scordii à partes ajqual. infuiidatur ad inftar thea:
pio ufii.
[L] Spirir, Nitri dulcis , vel. Liquor. Anodin. Minerai,
HoFFMANi. doiîs idonea.
{m) Fior. Chamccmçl. «fus ad inftar the«.
faifais
seconde Parcie. iGt
faifais prendre quarante gouttes mixtur.Jîmpl. (/z) ,
&: chaque fois, s'il fe manifeftait quelque Sign^
d'une Sueur légère , c'était un heureux Pronojlïc,
Comme les Pcjiiférds éprouvent , prefque tous ,'
des tcUrons par-tout le corps , une pefanteur , &:
une douleur de tête infupportable , des vertiges , &cJ
pour remédier à ces graves Symptômes , entr'autres
Midkamens internes , j'appliquais chaque fois , fut
le front , un Epïthême ( o ) , qui eft d'un linge
trempé de vinaigre de Rhue , ou de vinaigre de
Vin , ou d'une mixtion de iij onces de vinaigre de
Roies rouges , & d'autant d'eau diflillée de Fleurs
de Rofes j aux Poignets , des Epicarpes [p ) , coni-'
pofés de iij onces de Vieux Levain , ou autant de
Pain noir , &z j once de Tendron de Rhue broyée j'
on mêle le. tout enfemble , pour en former, felort
l'Art , les Epicarpes , qu'on applique entre deux
linges , ou en les étendant fur les linges , aux Poignets j
<Sc fous la Plante des Pieds , des Epïfpajlïques [q) ^
(n) Mixtur. Simplîc. ^ut:. 40 , pio dofî in vehiculo aq.
£mplic. vel the« , vel infufionis.
(^o) Acetum Rutiç.
%'el Acecum vini.
iinteo excepcum fronti imponitur , vei
Ci. Acec. Rofar. Rubrar.
aq. Fior. Rofar, à une. iij.
M. D. inoretur linteum hoc liquoie Se fronti applicetur.
(p) ^. Fennen:. Panis. une. iif.
vel Panis nigri. Q. S.
Rutaz reccn:. conçus. une, j.
Uc F. S. Arcem EpiiAëma , quod linteis exceptum Epir
carpiis applicetur.
( ^ ) Ri. Ferment. Panis. une. ïv.
Rura: récent, contus. une. ii).
Aceti Rutae. vel vini, Q. S.
Ut contundendo F. L. Artis Epifpajiicum , quod linteis
cxceptmn PUntU Pedum applicetur.
L
1 6i Mémoire fur la Pcftc de MofcoK j,
coiïipofés de iv onces de Vieux Levain , de iij onceà
de Tendron de Rhiie broyée , & d'autant qu'il
faut de vinaigre de Rhuê , ou de Vin. On mêle
le tout enfemble , pour en former , félon l'Art ,
les Epifpajllques , qu'on applique entrfe deux linges.
J'en continuais chaque fois i'ufage jufqa'à la Dimi-
nution de l'intenfité des Symptômes.
Ces Symptômes , ainfi que je l'ai dit plus- haut,
ibnt toujours accompagnés de Bubons ou de Char-
bons , ou Pétéchies. Dans le premier cas , j'appli-
quais un Catdplâme maturatif ( r ) , compofé de
Mie de Pain , de Lait de Vache , récemment tiré ,
de Savon de Venife, <Sc de Safran pulvérifé, de
chaque , une quantité convenable , pour en jformer,
fuivant les Régies de l'Art , un Cataplâme j qu'on
doit appliquer chaudement , enfermée entre deu^^
linges clairs. Pour plulieurs autres Perfonnes , j'em-
ployais un compofé d'Efpeces pour le Cataplâme,
de Lait de Vache , récemment tiré , ôc <i'0«guenc
Bafilicum , de chaque , une quantité conforme j
pour en former , fuivant l'Art , un Cataplâme ,
qu'on applique comme ci - delTus , que je faifaLs
renouveiler pendant le jour, autant qu'il était poiïi-
ble j lanuit, j'yfubftituais unEmplatre maturatif(y^ ,
(r) Ex Mica Panis.
Ladle récent.
Sapon. Venet. &
Croco pulveiifat. C. Q. itt F. L. Artis 'Caeaplafmj,
qu<yû linreis cxcepcum caiidum icerau<3o vices applicetur.
vel pro bene mulcis alils œgris datam hoc.
Ex Specie. pro Cataplafmat.
Lafte récent. &
Unguent. Bafiiicon. C Q. •ût F. L. Artis C^ra-
pi^fma , ufus uii fupra.
(/) ^. Emplaflr. MeliJot. Si-mpiic.
Seconde Partie. iè^
compofé d'Emplâtre de Mélilot limple, de Diachyr^
lum avec les Gpmmes, ^ dç Çiguc, de chaque^
une parcie égale. On mêle le tout enfemble , & on
en fait un Emplâtre , qu'on éterjd fur un Linge ou
une Peau blaiiçhe , ,& /e Gpncinuais tous ces Pan-
fcmcus jufqu'à ce que le Buhùn fût en parfaite ma-»
ruricé. Par la fuite , je nVi pratiqué ïlncïfion qu'4
ce moment , <Sc je m'en fuis toujours bien trouve ( r ) j
car , apcès une telle inciiion piaturée , il ne refte
plus qii'à cont^nuÊf le Paiifement de la Plaie avec
des Remèdes conformes > ^ ce , jufqu'à ce que U
Plaie foir tout-à-fait cicatrifée. Quand je voyais
chez les Pejli^érés , depuis le premier jour de leur
Alaladie , rjÉlévation ôc enfuite la Suppuration du
Bubon , jointe .en même temps à la ceffation di^
vomiirement , à ja dimiunxion du mal de tête & à
ia fueujt , j'js^î tirais roiijpurs la plus - favorable
augure.
Si , au lieu da Buhons, le Malade avait Aqs Char^
bons , après avoir fait précéder tous les autres Re-
mèdes, j'y appliquais rO/z^i:^ff2f que j'avais préparé
pour ce Sujet. Qqz Onguent [u) était compofé d'On-^
guent Digeftif, plus-fort qu'à l'ordinaire & plus-
décerfif , de Teinture de Myrrhe & d'Aloës , d'Ef-
Diachyl. cum Gummat,
De Cicura à parc, œqual.
M. extendatur fuper liaceum , vel alutam & applicecun
(r) Voyez ci-deffous dans la i"°. Obfervation des Ex'
périences des Fridions Glaciaies , le 15*. jouti
(«) Ci. Unguenc.Digeft. fort.
Tinclur. Myrrh.
Aloës.
Spirit. Sal. Ammoniac.
Sai. Ammoniac, à Part, epnvenienî»
%\. ut F, Ungueniumt
Lij
1^4 Mémoire fur la Pejlc de Mofcou ^.
prit de Sel Ammoniac , & du Sel mème^ de chaque
une partie convenable j on mêle le tout enfemble,
& en le faifant étendre fur des Plumajfeaux , j'y
ajoutais encore un peu de Sel & d'Efprit de Sel
Ammoniac , avant de l'appliquer fur le Charbon. Je
couvrais chaque fois cet Appareil avec l'Emplâtre
de Diachylum avec les Gommes (v ) , étendu fur
un Linge ou une Peau blanche. Je mettais au-defTus
de tout cela un Cataplâme antifeptique (w), com-
pofé de Plante de Menthe , de Feuilles de Rhue &
û'Abfinthe , de chaque , une Poignée , avec une
demi-once de Baies de Laurier pilées , qu'on fait
cuire dans une fuffifante Quantité de vinaigre &
d'eau fimole , jufqu'à une bonne confiilance de
Cataplâme , auquel on ajoute encore iij gros de
Sel Ammoniac , dont on fait , fuivant l'Art , un
Cataplâme , qu'on applique chaudement , enferme
(v) Emplaftr. Diachyl, cum Gummat. S. Q. •
Extendendo in linteum , vel alucam applicecur infuper.
(n-) Pz. Heib. Mench.
Folior. Rutse.
AbfuKh. à manip. j,
Bâccar. Laur. contufar. une. B.
• Coque in S. Q. Aceti & Aq. fimplic. ad confiftenciam
Cataplafmatis : pofteâ adde.
Sal. Ammoniac. dr. iij.
M. ut F. L. Arcis Cafapiafma , quod lintels excepcum
jrroretuv infuper Aceu Ruio' , 8c calidum per vices appli-
cetur , vel
Pio bene multis aliis fubjetis dabani hoc.
Ex Pane Nigro.
Aceto , &
Sale Ammoniac, vel commun. C. Q.
Ut F. L. Artis Cûtiipicijma , ufus eodem, h. e. lintfis
cxceptum inoretuc infuper Aeet, Kincs ^ & calidum icera.nda
vices appjicsîiir.
Seconde Partie, i6^
fntre Deux Ihif^es clairs, après avoir arrofc de vinai-
gre de Rhue. Pour plufîeurs autres Perfonnes, j'em-
ployais un compofé de Pain noir , de vinaigre
de Rhue , ou ordinaire, ^ de Sel Ammoniac , ou
ne Sel commun , de chaque , une Quantiu con-
forme , pour en former , félon l'Art , un Cata^
plume, qu'on applique comme ci-delfus. J'appli-v
quais aulîî fur les Charbons , avec beaucoup dé
fuccès , quelqu'Jïz/i/t; âcre( x ) , comme de l'huile
diftillée de Clous de Girofles , de Canelle , de Car-
damome , du Beaume de la Mecque, &cc. & je ne
l'appliquais que fur les Bords des Charbons , en
imbibant les Plumajjeaux , au - deflus de quoi je
mettais fimplement un Appareil d'Onguent digef-
tif , (5c le couvrais avec l'Emplâtre ; le refte comme
ci-deifus. Je ne celTais le Panfement deux fois par
jour , qu'à la Séparation totale des chair? mortes
d'avec les vives (j); car, en ce cas , il ne refte
plus -rien à faire pour chaque Fcfiiféré, que de
cicatrifer les Plaies. De manière que , j'avais tout-
à-fait retranché de ma Pratique les Scarifications
(x) Ol. deftillat. Caryopliyl. Cinamom. CorJamom.
Balfam. de Mecca , &c. ope Plumaceolis excipieado iiiai-
ginibus C.irbunculi applicetur.
{y) Toute //i///c? diftillée acre ainfi applique'e , aide
beaucoup à Xz^S épuration des chairs moite? d'avec les vives;
mais il faut obferver que , fî le Charbon ell d'une très-
grande étendue, ce qui arrive très - fréquemment , qu'on
applique les Plumaffeaux fimplement fur les bords du Char-
hoii , loit avec l'Onguent ci-delTus , foit imbibés d'huile, &
non fur le milieu , puifque le milieu de ces fortes de Char*^
tons , eft ordinairement lî dur , que , quand on y appli-
querait un fer rouge , le Malade ne le fentirait que long-
temps après, fur-tout de ceux qui font très -profondément
infères dans la chair,
L iij
'ï èâ Mémoire fur la Pejîe de Mofcou j
de Charbons ( ^ ). Dès que cette Séparation com-a
tnençait à s'annoncer , au bout de Deux ou Trois
Jours après V Application de mon Onguent , &c,
je commençais- à efpérer que la nature furmoilterait
la Maladie.
Si je voyais un Malade qui eût par-toitt le corps
grand nombre de Pétéckies cbnfluentes, qui chaque
fois produifent , en peu dé tetiips , plufiléiirs Char-
bons^ pour travailler j en ce ca$ , à la CerYeoihoh du
fang dégénéré par la putridité , &: pour éiiipècher
les Pétéchies de confluer davantage , apfèà iVoif
ïûliQpanfement à\x Charhôn^ j*enveioppâis mou
Malade , tout riù , dans un Drap bieîi trempé de
vinaigre , & je trontinuai's de 1 envelopper ainii ,
jufqu'à ce -que les Pétéchies fufl^ent tout-à-ftit difpaA
rues ('(2). 13e mêm-e , s'il arrive qu'elles occupent
feubment une partie du corps, alors j'appliquais
à cet endroit un linge trempé de la m:ettie ma^
niere , & cette fitnple Indication faifait cka<]ue foiS
que les Pétéchies ne confluaient plus.
Il fallait aulli combattre la fièvre , îa féchê^
reflfe de la langue , &c. qui en étaient une fuite.
Pour y parvenir , je donnais pour Boi(fon de l'eau
pure , acidulée de vinaigre. On peut y fubâiruer
les fucs de tous les fruits -acides , ainfi qi5t les
acides minéraux, comme VEfprit de Vhriol[h) y
(l) Voyez ci-dèfTons dairs la ii*. Obfetvation 3ès Ex'^
périences des Friftions Glacufe's, le 15'. jocr , & âatis îa
m". le 20*. )our.
[a) Voyez ci-deffous dans la iii^. Obferva:ion des 'Etl"
périeaces des Fddions Glaciales, les 14, 15 , 17 & Ij3*%
|ours.
{b) Spint. Vitriol, ad graiam acidiîatem.»
Seconde Parue. \6j
jufqu'à une agréable acitUté , de même qu'une T{fyn^
de riz , très-légère , mais bien acidulé^ de Citrofi j
j'ordonnais également des Gargarifmes de la mêniQ
nature , pour débaraffer la Langue d'un enduit vif-
queux , jaunâtre , ôc très-gluant, qui l'enduifair.
On peut y faire entrer des Syrops acides , un peu
délayés avec de l'eau , en réitérant ce Gargarifme
routes les fois que la Langue eft chargée.
Aullî-tôt qu'une légère Moiteur s'était déclarée ,
je prefcrivais aux Malades, de demi en demi^heure,
un Demi - Gros de Quinquina , en poudie ( ^ ) ,
quelquefois un Demi - Gros de Quinquina , biei|
mêlé avec iii grains de Camphre ( <f ) , & on donnail
cette Dofe toutes les Quatre heures. Mais il les
Malades étaient trop faibles pour ufer de ces ile-r
medes fous la forme décrite , je leur donnais paï
Cuillerées , répétées à la même diftance de t;§pi|)S ,
une Infufion , ou une Décocliori de Quinquina , avee
du Syrop de Quinquina ( e ) , & je continuais l'ufage
de ces Remèdes , tant que les Symptôme^ internes
duraient ; de plus , je recommandais chaque jour
les Sudorifiques ci-delTus , pour entretenir la Tranfr
piradon pendant la nuit. Ils avaient de même les
Remèdes externes , que je ne difcontinuais qu'au
moment ou les Bubons , ou les Charbons & les
Pétéchies étaient parvenus à un état qui prouvai;
{ c) ^i. Pulv. cort. peruvian. dr. B,
S. uc fumacur omiii temi-hora talîs dofîs.
(<f) Rr. Pulv. corc. peruvian. dr. B.
Camphor. gr. iij,
M. F. Pulv. pro una dofi.
S. ut fumatur ornai quadrihorio talis dofîs.
(e) Infafum cort. peruvian. cum Syrop codem.
S. ar fumacur cochieatim uci Pulveres fupra didk
L iv
î^8 Mémoire fur la Pefte de Mofcou ^
les forces & le triomphe de la nature ; car il
n'y reliait alors que des Plaies limples , exemptes
«de tout danger.
' §. X I I ï.
Quoique j'aie dit avoir obfervé que \qs Pejli-
férées avaient la Peau féche & brûlante , cette
régie n'eft point générale \ car , j'en ai vu qui l'avaient
d'une mollelfe extraordinaire , &c d'une couleur
|aunâtre & cadavereufe. Ces Malades éprouvaient,
pour la plupart , la Diarrhée , l'Incontinence d'Uri-
ne ^ & fi c'était des Femmes ou des Filles nubiles ,
les Règles coulaient en même temps en abondance ,
fans égard ïu moment de ÏQurs- Périodes [f). Ces
Symptômes , qui les afFaiblilTaient extraordinai-
rement , me mettant hors d'état de provoquer
la Sueur, j'avais alors recours aux FriÈions Gla-
ciales [g)' A peine les avait- on frottés ime feule
yôij-par toute l'habitude du corps, que la Peau
quittait fa couleur jaune , pour en prendre une
[f] Il faut favojr que je n'ai jamais vu d'incontinence
d'urine chez les Hommes , lois même qu'ils ont été acca-
blés des plus-graves Symptômes de la Pejle ; tandis que chez
les i^tf/nm^'^ accablées des Symptômes graves, la Diarrhée,
les Règles & l'Urine coulent prefque toujours enfemble ,
& (i elles font £/7<:^i/7/(?j- , elles avorteront indubitablement.
J'ai parlé ci-deiïiis plus-clairement de ce Phénomène , page
1 2 j , note b , & pag. I3î,.içé&iy7.
is) Voyez dans AI.1 Lettre fur, les Expériences des Fric-
lions Glaciales pour la guérifon de la Pefte, &c. pag. ^ ,
fous le Titre d'Antipeftilentiale Cj^tharinjE II, ainlî que
dans le Courier de l'Europe^ N". xxxvi, Volume x j,
pag. 183, l'an 1781.
Seconde Partie. \6<y
Toii2;e allez vive ( h ). Pour lors on voyait les chofes
chanc;er de face ; les Malades , qui agonifaienr peu
de remps auparavant , ouvraient la bouche pour
déglutir les Remèdes , îk parlaient. J'étais quelque-
fois oblii^é de répéter les mêmes frictions à plufîeurs
reprifes ( i ) , jufqu'a ce que la pâleur cadavereufe
fe diiîîpât totalement , & que les forces revinlTenc
aux Malades. A cette époque , je ne leur ordon-
nais plus que les Remèdes , dont j'ai parlé ci-
devant.
§. XIV.
Faut-il faigner les Pcjllférés} Quelques Auteurs
foutiennent , que la Saignée leur eft nuiiible. îl
faut , ce me femble , faire à ce fujet , une Dijlinclion ,
qui me paraît bien naturelle. Elle fera nuifible ,
j'y ccnfens , à ceux qui n'ont plus ni force ni mou-
vement , qui ont une couleur cadavereufe , & que
l'étais, pour ainfi dire, chaque fois forcé de reffuf-
citer avec les Friclions Glaciales [k). Elle eft même
mort|lle dans ces trilles conjondures \ mais elle
e{î , au contraire , très-falubre , lorfque les Ma-
lades font d'une conftitution vigoureufe, d'un tem-
pérament fec, bilieux, qu'ils ont le Pouls plein,
dur , fort , fréquent , la peau brûlante , & que ,
dès le commencement de l'infedtion , ils font tour-
(A) Voyez ci-deiïbus dans la i*"^'. Obfervation des Ex-
périences des Friârions Glaciales, le 13^. jour.
[i ) Voyez ci-delious Trois Obfervarions des Expériences
des Friclions Glaciales.
{ k) Amipeftilentiale Catharin^ II. Voyez ci-delTus
pag. 168 , note g.
ijo Mimoïrt fur la Pejlc de Mofcou ^
vaenihàQ Délires c^m vont jufqu'à la. Furie. Il m'eft
arrivé quelquefois d'être dans la néceflité de faire
lier de tels Malades , avant l'ouverture de la
Veine : j'en lai (Tais , pour lors , couler le Sang en
grande abondance. J'ai même répété cqs Saignées
jufqu'à trois ôc quatre fois.
Dès que je m'appercevais que cq% Malades deve-
naient plus- faibles , que la tranfpiration s'annon-
çait , que le Bubon s'élevait , ou que , ii c'était un
Charbon , il commençait à fe féparer d'avec le vif ,
ou que les Pétéchies ne par aidaient plus , que
comme des taches de la Fièvre pourprée , enfin que
les autres Symptômes internes fe calmaient , alors
l'en pronoftiquais favorablement , & je ne défefpé-
rais plus de la guérifon de cq^ Malades. C'eft par
le moyen de la Saignée , pratiquée dès le commen-
cement de la Maladie , que j'ai réulîî à fauver
plufieurs de mes Malades^ qui , fans elle , ne feraient
échappés à la mort , tant les Symptômes ^ qu'ils
éprouvaient , étaient graves & mortels.
Il eft cependant très-nécefTaire de faire une At~ •
tention ^ lorfqu'on pratique la Saignée dansice^e
funefte Maladie ^ car il arrivait quelquefois que les
Malades^ dont je parle, après une première Saignée^
s'afFaibiiiraient fi étonnemment , que les Délires ôc
la Furie tombaient ^ mais , que la tranfpiration ne
fe manifeftait pas : bien plus , on voyait les autres
Symptômes internes perfifter , le Bubon ne prendre
aucune élévation , &cc. le vifage devenir plus-pâle ,
ôc plus-cadavereux. Ces Pauvres malheureux tom-
baient dans un affoupifîement profond , ou dans
des fyncopes très-fréquents. Ce n'était point alors
le cas d'une Seconde Saignée , le Malade eût expiré
fous h Lancette. J'adminiftrais pour lorSj promp-
Seconde Panlâ. 171
Tement , les Friciions Glaciales , & les réitérais jiif*
qu'à ce que les (otCtÈ vitales reprilfent vigueur ( /)*
Le relie de inovi Traitement achevait de dilîiper la
Maladie,
f. X V.
Li Diète doit fuivre &: remplir les mêmes //z-
dications. J'inliftais ordinairement fur les acides ,
que j'adaptais cependant aux circonîlances , & aux
Symptômes internes qu'éprouvaient les Malades ,
lorfqu'ils étaient li graves , que Teftomac ne deman-
dait abfolument rien, &z n'était point en état de
digérer j pour empêcher, que les forces ne s'affai-
blilTent davafttage , j'otdonnais chaque fois, entre
ies Remèdes , cpelqites cuillerées dé cfême de riz-,
acidulée avec du vinoigte , ou quelqu'autre fuc vé-
gétal. Si la déglutition pouvait fe faire , je prefcri-
vais de temps en temps quelques compotes de
pommes bien acides , &:c. Dès qiie les Symptômes
étaient furmontés, & q-ue la convalefc^nce était
en train, j'en venais à un Régime plus-noûrrilïànr ,
de êicile digeftion cependant , Se toujours aci-
dulé. Point de mets crus & i-ndigéftes j point de
viandes : je n'en permettais que le bouillon , tou-
jotiT^ -corrigé -par les a-cides. L-es 4^«ades légères ,
les herbes cuites, les confitures aigrelettes , for-
maient tous leurs alimens»
Lorfque les farces étaient rétablies , & que les
Peflïféres n'avaient piûs d'autres rèlïentitn^ns de
la Maladie^ que (quelques Plaies , de leurs Signes
externes , qui n'étaient point encoire cicatcifées.
(/) Voyez ci-deiîbiTs TrwV ObfervatiotiS des Expériences
4es Frictions Glacinles,
172. Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
alors il fallait en venir à un Régime bien plus-
nourrilTant. Je permettais donc de réunir à i'ufage
des Racines & des Herbes potagères , celui de la
Viande j ne me défiftant jamais de la Méthode
d'aciduler tous les alimens. C'eft par -là , que j'ai
eu à Mofcou , Capitale de ma Patrie , un fuccès
heureux , dans la cure de cqs infortunés Pefifé-
res(m), auxquels nombre de Médecins &z de Chi-
rurgiens réfufaient leurs Secours dans ce cruel dé-
faftre ( mm ).
§. X V L
Malgré la crainte que les Médecins Se les Chi-
rurgiens avaient d'en approcher j malgré l'abandoqn
total, où ils les lailTaient , lorfqu'on en vit plufieurs ,
dans les Hôpitaux peftiférés , guéris de cette iQvn-
hle Maladie, & échappés au Fléau qui avait ravagé
cette Capitale , chacun voulut participer à la Gloire
d'avoir arraché à ce Fléau nombre de Viciimes.
De-U eft provenu un Ouvrage fur la Pelle de Mof-
cou ( /2 ) j Ouvrage néceffairement fautif dans i^QS
Defcriptions , & imparfait dans fes Détails , puif-
que l'AuTEUR a à peine vu Deux Fois des Pef-
tiférés ( 0 ).
(m) Voyez dans l'Epure Dédicatoire à S. E. M. de
Hjevvsky , Chambelian-A£luel de S. M. I. de Toiues-les-
Rurtles , & Préfident du CoUéi^e Impérial de Médecine de
Saint-Péteritourg, à la têredeMon OpufculeLatin, Traiiatus
de SeUione Sj/mp/i/fcos OJJlum Pubis & Partu Cœfarco. Lug-
duni Batavorum , 1780, pag. xiii, & ci-defTus dans le v^ §.
de la Première Partie , note x,
[mm ) Voyez ci-deffus dans la Première Partie, pag. 10,
îiote^, & pag. 89.
(n) Voyez au même endroit, le xxiv''. §.
(0) Voyez au même endroit, le même §.
Seconde Partie. Vj^
' Ilp.\rle, dans fou Ouvrage , à\me Femme qu'il
aviic guérie , Se dit néanmoins , qu'après cette
heureule Gujnjon , on l'avait envoyée dans ÏHô"
puai pelHféré {p). S'il l'avait guérie , pourquoi
l'envovait-on à V Hôpital} 3c ii elle n'était pas guérie,
pourquoi ne m'en avertiffait-il point , puifque j'y
étais juftement dans ce temps-là ? Ce manque de
m'avertit , prouve évidemment qu'il avait peur de
compromettre fa cure prétendue.
Il parle aulîi de trois Enfans qu'il a guéris {q)j
un des trois n'était âgé que d'un an , & dit qu'ils
avaient tous trois des Bubons dans les Aines. Or ,
j'oie dire que cela n'arrive jamais. J'ai vu quelques
Dix aines d'enfans attaqués de la Pejie , &: jamais
aucun d'eux n'a eu de Bubons dans cette Région.
Ils paraillent ordinairement chez eux dans les
Parotides , rarement fous les Aijjelks ^ & plus-rare-
jnent dans les Aines, fur-tout chez les Enfans d'un,
deux, trois ans. La preuve que cet Auteur n'a
jamais guéri de Pejîiférés , ce font les erreurs grof-
iîeres , où il eft tombé dans la Defcnption des
Symptômes internes & Signes externes de cette
Alaladie.
S'il eût eu une fi grande Ardeur de développer,
tant les Symptômes internes , que les Signes exter-
nes delà Pette , pourquoi n'a-t-il jamais fréquenté
les Hôpitaux des Pejîiférés ? Pourquoi n'a-t-il jamais
entretenu avec xnoi aucune correfpondance ? pour-
quoi ne m'a-t-il point éclairé de fes confeils ? il
n'ignorait pas que je le défirais, que je le deman-
dais même, pour' le falut de mes femblables ( r ).
i'^ ; Voyez dans Ton Ouvrage, pag. 133.
{q) Voyez dans le même Ouvrage, pag, 124,
(r; Voyez ci-defTus pag. 15^, note h.
174 Mémoire fur la Pejîe de Mofcoa ^
J'ai toujours folUcité i'i«ftïa.<^ioii de tous ceux que
j'ai cru mes Maiipe? ^ pQmrqugi la crainte a-t-elle
glacé leurs talens ? Ec çommeat , après une omiffion
de CQii^ nature , fç vamef parmi les Sayans de
l'Europe hç]^v:ke , d'avoir prodigué des fecours aux
Pejliférés , tandis i^u'oiii ne les a pgs prêfque vus ?
§. XVII.
Après le récit dit Régime & l'énumération des
'Moyens cufatifs employés contre la Pejle , il ferait
ici le lieu de d.évelopper , parmi les autres inven-
tions de Catherîne-la-Grande , celles qui con-
cernent iadeûriiârion de ce Fléau {f). Je devrais,
ce me femble , rappeller en même temps les Ordres
qui furent donnés à S. E. le Général de Yéropkia [t) ,
alors Premier ïnfpeéteurà Mofcou , furies Arrange-'
mens qu'il j avait à prendre pour en garantir le
Peuple , ou fur la façon de s'en conferver , ou enfin ,
la manière de s'en délivrer , lorfqu''ii en ferait
attaqué ; je renvoyé tous ces détails à la Troijiemê
Partie de cet Ouvrage , me bornant à parler des
Friciions Glaciales {u) ,■ indiquées par Notre
Auguste Souveraine; elles avaient été exécutées
premiéremetit par Mon Prédécefîeur dans l'Hôpi-
tal du Monaftere Ougréfchinsky ( v ). Enfuite , lorf-
(y) Voy€t le MÉMOIRE onla Description Je la Perte,
qui a régné dans i'jEmpixe ^e B.ulîie, & fpr-touc à Mofcou,
&ç.
(t) Voyez cl-deffùs dans la Première Partie, page 104.
(k) Ancipeftiientiale Catharin^î II. Voyez ci-deffus
pag. 168, noce g.
(v) Voy-ez ci-delTus daus le ::^ V l*. §. de la Première
Parue, noce a.
Seconds Partie, 17 "51
que je le remplaçai , je crus devoir les repérer, pour
vérifier quelques Obfcrvations qu'il en avait donné
en Langue Allemande ( w ) , & je continuai à m'en
fervir dans ce même Hôpital, enfuite dans celui du
Alonallere Symonowsky ( .v) , où j'eus les plus-fâ-
cheux Symptômes internes & Signes externes à
combattre. Cependant , je ne donne pas ces FriC'^
tiens Glaciales comme un Remède unique contre
la Pejle , mais je les donne comme très-utile dans
cette terrible Maladie \ j'ofe dire aulîî , qu'il le
fera dans pluiieurs autres , qui ont quelques rap-
ports à la Pejie\ ôc les Obfervations fuivantes,
qui me font propres , feront connaître , fi j'eus
tort ou raifon , de les employer avec conftance.
Quant à la maniera de les pratiquer fur les Pejli-
fer^'s , voici la Méthode que je fuivis avec un grand
morceau de Glace ^ dont j'avais uni la furface, en
le frottant contre un autre ^ ou que l'oti peut ren-
fermer dans un Linge ^ fi l'on CTaint qu^e l'inégalité
^e fa furface n'écGr<:he la Peau j ou fi les marceaux
font trop petits.
:(»') Y'ojcz le Mém^xre ou laDEse-RiPT-iONiide la Pefte,
<]ui a régné dans TEnipire de sRuffi^j & fur-toitc à-Mofcou,
&c. pag. 364.
[x) Voyez dans Mj. Lettre fur les Expériences des Fric-
tioiîs Glaciales pour la Guérifon de la Pelle,, &c. impriœée
■a Paris , pag. 5 & î^
*%
a 7^ Mémoire fur la Pejle de Mo/cou j
I.
Observation far les Expériences des
Friâions Glaciales , dans PHôpital du
Monaflere Ougréfchinsky (x).
Le 1 1 de Juillet lyji, une Fille ^^ko. de i^
.ans , d'une ftatLire aifez-bien proportionnée, d'une
conftitution délicate , & d'une complexion fan-
guine, tomba malade de la Pefe^ comme je l'ai
,dit dans la Defcription des Signes externes [y ) 5
&: comme dès le matin même du jour qu'elle
tomba malade , elle avait déjà des Symptômes très-
:.graves : c'eft-à-dire, une grande fièvre, une grande
fécherelTe par tout le corps, des vertiges , des dou-
leurs , & ui:ie grande pefanteur de tête j tantôt
une cruelle naufée , tantôt elle vomifTait une ma-
tière , ou verdâtre ou jaunâtre , le Pouls plein ,
Awi y & très-fréquent j de plus , elle fentait une
douleur piquante dans V^ine droite, un peu au-
delTous des glandes , où fe manifeftent toujours les
Bubons peftilentiels , immédiatement après le com-
(x) Voyez dans Âfa Lettn fur les Expériences des Fric-
ùons Glaciales pour la Guérifon de la Perte, &c. imprimée
â Paris , pag. 5 , noce i ; & C. de Mertens , Obfervat.
Mcdic. de Febr. Putrid. de Pefte , &c, pag. 78.
(jj') Voyez ci-deffus pag. 151 , n°. n%
mencement
Su onde Partie, f/j
mencement des Symptômes internes, comme je
l'ai déjà die ci-dellus, Defcription des Signes ex-
ternes-,
A la vue de cqs cruels Symptômes ^ je lui fis
prendre une dofe à'Emétique (^) qui opéra alTez-
bien ; enluire je lui fis appliquer fur le front l'E-
pithême ( a ) ^ \qs Epicarpes aux poignets ('^ j , les
Epifpajiiques fous les plantes à^s pieds (<:),& fur
le Bubon un Cataplâme maturatif pour accélérer la
Suppuration (d) , qu'on appliquait chaudement en-
fermé entre deux linges clairs, en le renouvellant
pendant le jour autant qu'il était poiîîble. De
plus , je lui fis donner fuffifamment à boire de
l'eau pure, fraîche & acidulée de Citron.
Alais comme tous les Symptômes étaient tou*,
jours les mêmes , point d'apparence d'élévation du
Bubon j point de tranfpiration , vers le foir , je
lui fis réitérer la même dofe à'Emétique , qui
opéra très-bien pour la féconde fols j je lui fis re-
nouvelier pour la nuit tous les Remèdes externes ^
je fis appUquer fur le Bubon un Emplâtre matu-
ratif ( e ) , (Se à dix heures du foir je lui fis prendre
nnSudorifque (f),i delïèin de provoquer pen-
dant la nuit la Tranfpiration^ ôc, s'il était pof-
iible , la Sueur même.
Le I 5 au matin , les Symptômes ne fe calmaient
pas j point de Tranfpiration , point d'élévation du
(■r) Voyez ci-deifus pag. 3551, note i, n°. 11*.
(j) Voye* ci-defïïi3 pag. 161 , noce 0.
(^) Voyez ci-deffus, pag. 161, note/;.
(c) Voyez ci-deiïus,' pag. 161 & \6% , note f,
{d) Voyez ci-deflus pag. i6z , note r.
((î ) Voyez ci-de(ïiis pag. 163 , note f,
if) Voyez ci-delTus pag, léo , noces k, l, m Se n^
M
1 7 8 Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
Bubon ^ quoiqu'elle fentît d'afTez-vives douleurs ^
une iaiblelfe extraordinaire , le vifage très - pâle ,
tout le corps jaune , flafque , tour contraire à la
fécherelTe précédente, un alïoupiirement prefque
continuel \ ôc il elle elTayait de le lever , elle était
faifie de tremblement par tout fon corps , & tom-
bait auiîi-tôt évanouie , la Diarrhée j les iiegles ôc
V Urine coulaient en même temps j en un mot,
on voyait tous les Symptômes mortels.
Dans cette extrémité, je la fis frotter, pour la
première fois , avec delà Glace ^ à lo heures du
matin , en réglant les Friciions de manière qu'elles
fulTent plus-confidérables depuis les Epaules jufqu'à
la paume des Mains ^ &c depuis le haut des Cuijjes
jusqu'à la plante des Pieds , moindres fur les //y-
pocondres j très- légères fur la Poitrine &c le l'entre;
enfin , je lui fis frotter le Vifage & la Gorge fim-
plement avec un linge trempé dans de l'eau froide.
Cette première Priclion , qui dura environ une
heure, n'eut pas plutôt été faite, que fon Vifage ôc
toutes les Parties de fon corps aevinrent très-rou-
ges j & il s'éleva de tout fon corps des Vapeurs j
comme quand on fort du Bain ; alors elle com-
mença à être faifie de froid & à trembler.
Voyant l'effet de cette Friction Glaciale j je la fis
elTuyer' avec un linge. Je fis mettre autour d'elle
des linges fecs , & la fis bien couvrir dans fon lit.
Puis je lui fis prendre très-fréquemment d'une i/z-
fufion fudorifique [g) -, en y ajourant chaque fois •
quelques goûtes à'E/prit de Nitre Dulcifié (A);
{t^) Voyez ci-c^efTus pag. \6o , notes ^ Sz m,
(/i) Spiric, Nicri Dulcis, yel Licjuor. Auod. Minerai. Hoir-
^' je la lailFai dans cet état julqu'à 2 heures après
niidi ; en recommandant de renouveller le Cata-'
plume' ûir le Bubon :, dès qu'il ferait refroidi.
Quand je vis à 1 heures que tous les Symptômes
commençaient à reparaître, & fur- tout les Signet
externes ci-delfus , je lui fis réitérer les mêmes Fric->
lions Glaciales jufqu'à ce que lefroidlîi reprit j après
quoi je la tis elîuyer «Se traiter de la même manière
que ci-delTus , en lui faifant prendre de plus chaque
demi-heure jufqu'à une once de Décoction de quin--
quina , avec du fyrop de quinquina , n'étant pas
en état de la prendre qm fuhjlance. Je lui fis encore
prendre quelquefois un peu de vin avec de l'eau ,
pour reftaurer plus - facilement Ïqs forces tout-à-
tait abattues j & je la laillai jufqu'à 10 heures
du foir, en continuant toujours l'application du
Cataplârne,
A 10 heures , je la trouvai dans le même état ;
je fis réitérer pour la troifieme fois les mêmes Fric-
tions j & après l'avoir bien frottée, je la fis effuyer
de la même manière, & couvrir dans fon lit où
je lui fis continuer la même Infu/ion fudorifique &
la même Décociion de quinquina* Pour la nuit , je
lui fis prendre 40 gouttes Mixtur Simplic. pour fa-
ciliter la Sueur. Et après lui avoir fait appliquer
fur le Bubon X Emplâtre maturatif ci-defTus, que
je fis renouveller chaque foir, après avoir fini l'ap-
plication du Cataplâme, je la laiiTai palTer la nuie
dans cet Etat.
Le 1 4 au matin , je la trouvai avec les mêmes
Symptômes j^ Se le Pouls toujours dans le même
Etat ; ce qui me détermina à employer ce jour-là
quatre fois les Frictions Glaciales. Je lui fis conti-
nuer les mêmes Remèdes internes & externes. De
puis, je lui fis prendre trois fois ce jour là. un§i
M ij
l8o Mémoire fur la Pcjle de Mo/cohj
Tifane de riz très - légère , mais bien acidulée de
citron.
Le 1 5 au matin j je remarquai que les Symp^_
zômes étaient un peu calmés , le Pouls un peu changé,
ëc que fur - tout le Bubon commençait à s'élever
alTez évidemment. Mais n'ayant encore aucun autre
meilleur Proncfiic ^ je lui lis encore réitérer quatre
fois CQ joui li les Friciions Glaciales j & je lui fis con-
tinuer tous les Remèdes internes & externes ^
comme ci-deflus. Quant à la Boljfon ordinaire , je
lui fis prendre de Veau fraîche , en y ajoutant de
VEfprit de Vitriol (i) ^ jufqu'à une agréable acidité.
Mais comme fa Langue était extrêmement feche ,
& fi chargée d'un Enduit vifqueux jaunâtre qu'elle
ne pouvait prefque pas la remuer , je la fis très-,
6:équemment humeder avec du fyrop de limon
délayé un peu avec de l'eau j ce que je fis réitérer
toutes les fois que là néceflité l'exigea.
Le I <3 au matin , je la trouvai beaucoup mieux
que le jour précédent ; la Fièvre était beaucoup
diminuée j le Pouls était très-abailîe , la Diarrhée
les Règles ôcV Urine ne coulaient plus ; plus d'jE*-
yanouifjemens ; elle avait beaucoup mieux dormi
la nuit palTée^ en un mot, tous les Symptômes
étaient beaucoup calmés , & le Bubon même s'était
alTez-raanifeftement élevé & élargi.
Voyant un tel Changement^ je ne la fis frotter
que trois fois ce jour là j & les Friciions ne furent
pas m!éu\Q Jî-longues que les jours précédents. Je
lui fi.s continuer tous les Remèdes internes entre
kfquels je lui fis prendre ce jour plufieurs fois la
Tifane de riz , toujours également acidulée de ci-
(i) -Spiri:. Vicriol. ad graiam acidica,tcm.
Seconde Partie. l8î'
tfon. Je lui fis réitérer ['Application de tous les
Remèdes externes de la même manière que les
jours précédents j & pour la nuit la même dofe
Mixtur, Simplïc.
Le 1 7 , elle était encore beaucoup mieux • elle
pouvait alors fe tenir quelques momens aflife dans
Ion lit \ elle parlait plus facilement \ fa Langue
n'était plus fi feche ni ii chargée \ iow Bubon était
très-rouge & alfez élevé , ce qui n'arrive jamais
dans les Symptômes qui annoncent la mort.
Ce jour là je la fis encore frotter trois fois _,
mais très-légerement, avec de la Glace j ôc je lui
fis continuer tous les Remèdes internes & externes.
Le 1 8 , je la trouvai de grand matin allife dans
fon lit \ Se aulîi-tôt qu'elle me vit , elle me dit
qu'elle fentait déjà elle - même qu'elle ne mour-
rait pas. Les Symptômes internes n'étaient pref-
que plus j {qs Yeux étaient bien plus-vifs j elle ne
fentaît plus de Douleur ni de Pefanteur de tête ,
mais au contraire une grande légèreté : ce qui ar-
rive à tous les Pejtiférés qui ont furpaffé les Sym^
ptômes graves.
Ce jour, tout le matin, je ne Iih fis donner
que deux fcrupules de Quinquina en fubfl-ance ^ ce
que je lui fis réitérer de demi - heure en demi-
heure , & je lui fis continuer l'application du Ca-
taplâme aufii fréquemment qu'il était nécefTaire.
A midi, je la fis encore frotter, mais très-légere-
ment avec de la Glace ; après quoi elle refta dans
fon lit fans 2i\ic\xn' Symptôme fâcheux, & prit tous
fes Remèdes très -facilement, ainli que fa Tifane :
elle mangea même un peu de Pomme cuite. Le
foir je lui fis. réitérer la Friciion Glaciale _, & lui
fis prendre fon Sudorijique , comme à l'ordinaire»
M iii
VSl Mémoire fur la Pejîe de Mo/cou j
Après quoi elle s'endormit , & pafTa toute la Nuls
tres-tranquillement.
Le 1 9 , tous les Symptômes étaient encore beau-
coup plus calmés j il ne lui reftait plus que la Fal"
ble£e • elle avait très-bien dormi toute la Nuit^
ôc avait fué alTez-abondamment ; fon Bubon était
parvenu à la proportion qu'il devait avoir : il était
déjà afïez-pointu , aufli-rouge & enflammé qu'il
devait l'être? en un mot, il ne paraiffait plus au-
cun Symptôme qui menaçât de la Mort.
Ainfij je n'eus pas befoin ce jour -là de la faire
frotter avec de la Glace ^ mais je lui fis continuer
tous les Remèdes internes , & fur-tout l'application
du Cataplàme ; je lui fis prendre un léger Potage
de ritz cuit avec du Poulet, Se toujours acidulé de
citron : elle mangea même dès ce jour-là un peu
de Poulet^ Mais , comme vers les on^e heures du
foir , elle me parut avoir plus de SéchereJJe par tout
le corps , le Pouls plus dur , plus élevé & plus
fréquent, je crus qu'il ne ferait pas hors de pro-
pos de la faire frotter un peu avec du Linge trempé
dans de VEau froide : ce qui fut fait. Après quoi
je lui fis prendre pour la nuit fon Sudorifique or-
dinaire , & la laiiïai dormir.
Le 20 au matin, je la trouvai encore beauceup
mieux. Tous \t^ Symptômes fâcheux l'avaient pref-
que entièrement quittée. Elle était en érat de for-
tir de fon lit & de fe promener dans fa Chambre,
Elle avait déjà bon Appétit. Je lui fis donc preu"
dre un peu plus de iow Potage ; & à fon Dîner je
lui fis prendre un verre de bon vin. Comme ce
jour-^là q][q pouvait è.ç^^^ fortir dans le Jardin , je
l'y laiiîai paiier le refte de la journée avec \ç.^ au-
tres Conyalejcemes ^ lui faifant prendre de temps
Seconde Partie, ï8j
tn temps fes Remèdes internes , Se réitérant l'ap^
plication du Cataplàme j je lui fis boire de Veau
fraîche, en y ajoutant une airez-bonne Dofe de
vin.
Le foir , il ne paraifTait plus aucun Symptôme
grave j ainli je ne lui fis prendre que fon Sudo^
rijique , je lui fis renouveller V Emplâtre fur fon
Bubon ; ôc elle fe mit tranquillement au lit.
Le 21 au matin, je la trouvai dans le même
état , je lui fis pourtant continuer fes Remèdes in-
ternes & l'application du Cataplàme pour accélérer
la Suppuration. Elle mangea très-bien ce jour-là :
elle but du Vin à diner, & pour fa Boijjbn or-
dinaire, de l'eau & du vin , comme le jour pré-
cédent. En un mot , il ne lui reliait aucune autre
marque de Iz Pejie _, que le Bubon ^ dont il fal-
lait abfolument attendre la Suppuration.
Le foir de ce jour, je fus moi-même attaqué
de la Pejle pour la féconde fois (k) -^ ainfi , de-
puis le II jufqu'au 14, les Sous - Chirurgiens lui
adminillrerent les Remèdes internes & externes, &
durant tout ce temps , il ne reparut aucun Symp-
tôme grave.
Le 2 5 , j'étais déjà en état de fortir , quoique
ayant un Bubon j comme je l'ai dit dans l'endroit
où je démontre, qu'autre chofe eft d'avoir la Pejicj,
6c de la furpajjer tout-à-fait , & autre chofe d'a-
voir la Pejle j &: de ne pas Idi furpajjer tout-à-fait (/),
Et dès ma première vijite _y je la trouvai en très-bon
Etat ; le Pus de fon Bubon était déjà tout-à-fait
[k) Voyez C. de Merteks , Obfervar. Medic.-de Febr.
Purrid. de Pefte , &c. pag. 95.
(/) Voyez dans'la Première Partie, les xïx, xx &
Xïl". %
Al iy
384 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
formé , de forte qu'on en pouvait très-facilement
fentir la Fluàuaûon par le ta6t \ c'eft pourquoi je
lui fis aufli - tôt Xlncïflon. Il en fortit une très-
grande quantité de Pus blanc, doux au tad du
doigt , & d'une bénignité particulière j je fis panfer
la Plaie ^ je fis continuer rapplication du Cata--
p/âme {m l'appareil jufqu'au loirj à 10 heures du
foir , je fis renouvelier le Panfement _, je mis par-
defiiis V Emplâtre {m)j ôc je la laiffai dormir fans
lui rien faire prendre.
he 16 au matin , je la trouvai dans le même
état que le jour précédent, je lui fis panfer fa Plaie _,
&: je trouvai que le Pus était de la même Qualité
qu'auparavant j ainfi, je ne lui fis plus fi-fréquem-
ment continuer les Remèdes j à l'exception du Quin--
quina ; je lui permis de manger èc de boire ce qu'elle
voudrait.
Au foir , je lui fi^S renouvelier le Panfement à\\
Bubon & l'application de V Emplâtre ^ ôc je la laiffai
dormir tranquillement.
Depuis ce jour-là, je ne lui fis plus que con-
tinuer le Panfement de la plaie , & lui faire pren-
dre trois fois ^-^T jour, chaque fois pou rime ào^^Q^
deux fcrupules de Quinquina ^ comme à tous ceux
qui avaient déjà tout-à-fait furpaffé la Maladie ^
ic ce jufqu'à ce que leurs Plaies fuffent tout-à-fait
cicatrifées.
(m) Empîaftr. Diachyl. cura Gummatib. extcnfum iii lin-?
teum vel alutam.
Seconde Partie. 185
ICITl ■ H I lil 111 ^ I il '"""'
IL
Observation fur les Expériences des
Fri6tions Glaciales , dans V Hôpital da
Monajiere Symonowsky (tz).
Le 7 à' Août enfLiivant , il entra dans cet H6^
pitalj fur les 1 heures d'après midi , - une Femme
malide de la Pejie j âgée de 2 3 ans , d'une fta-
ture ordinaire, d'une conftitution robufte , d'une
complexion fanguinolente Se colérique ; à fon en-
trée dans la Chambre _, où je faifais premièrement
la vifite des Pejiiféres ( o ) , je lui trouvai fur le
Sein gauche un fi-grand Charbon j qu'il en occu-
pait la Moitié J quoique le Sein même fût très-
large j de plus , il était étendu fur toute la Pen-
phérie extérieure j c'eft-à-dire , depuis fon infertion
jufqu'au Bouton J ôc il occupait en profondeur,
c'eft-à-dire , dans l'intérieur du Sein^ prefque la
moitié , & fans parler de tous les Symptômes in-
ternes, qui étaient des plus-graves j le vifage 8c
tout le corps épient tout -à- fait cadavéreux; la
Diarrhée J les Règles & V Urine coulaient tout-à-la
fois : de forte que , fes Habilkmens étaient delfusii
(/z) Voyez ci-defTus dans le XIV^ §. de la Première
Partie, no:e^.
[0 ) Voyez dans le xxviii'. §. de cette même Partie,
n". 4. * ,
^î 8 6" Mémoire fur la Pejle de, Mofcou l
infedés par les Vomijfemcns , & en deflous par 19115-
les Ecoukmens j qu'on ne pouvait l'envifager fans
frémir : le Fouis était fî-faible , qu'on ne pouvait
prefque pas le fentir : en un mot, elle était comme
a l'agonie {-p).
Voyant tous les Symptômes d'une mort prochaines
je la fis mettre dans une Chambre particulière, où,
après qu'elle fut deshabillée, je la fis laver par tout
le Cor^j- pour nettoyer la mal-propreté dont elle était
remplie j & comme elle n'avait ^çXm^ n\ Naufées .,
ni vomiflemens , Symptôm.es qui n'exiftent qu'au
Commencement de la Maladie, je n'eus pasbefoin
de lui faire prendre VEmétiquej mais je la fis aulïï-
tôt frotter avec de la Glace ^ & comme elle .était
plus -forte, plus-robufte que celle doht j'ai parlé
ci-deiïus , je la fis également frotter par tout le
Corps j fans avoir aucun égard aux Parties nobles \ &
je fis continuer la Friction jufqu'à ce que fon Corps
devînt tout rouge , qu'^elle revînt à elle-même, &
qu'elle commençât à trembler.
Dès que je vis le Succès que j'efpérais de cette
Friction :y je la fiiS auffi-tôt eflliyer, lui fis remettre
une autre Ckemife propre, & la fis bien couvrir
dans fon lit, en lui faifanr en même temps prendre
une Infujion fudorifique , comme à la première.
[p ) Obfervez que l'on peut êae crn|)efté depuis i jour
furqu'à I î , fans que ies Symptômes de la maladie fe nia-
nifeftent ; & plus ils font de temps à fe manifefter , plus la
Maladie eft cruelle : or, à en juger par ce Clurbon & autres
Signes , il y avait au moins 3 jours qu'elle était tourmentée
par tous ces graves Symptômes ^ & il ne pouvait lui refter
tout au plus que deux ou trois jours à vivre : car fi , depuis
que les Symptômes graves fe font fi malignement manifeftés,
on ne donne promptement du Secours , les Malades ;it;
j)euvent aller au-delâ de É à 7 joi^rE îoï!: au plus.
Seconde Partie. 187
Apres quoi , fans faire fur fon Charbon aucuiîe
Scarification j comme je l'ai déjà, dit ci - deifiis ,
Dcfcription des Signes externes , je fis panfer ce
Charbon 2.\'Qc de V Onguent préparé pour ce fujet [q).
Se couvrir l'Appareil avec de ï Emplâtre convena-
ble (r) : je fis très-fréquemment appliquer chaude-
, dément au-delfus de tout cet appareil, un Cata-'
j>lûme antifeptique [f] , enfermé entre deux linges
clairs , après l'avoir arrofé de Vinaigre de Rhue.
Et comme elle était plus agonifante que fébricitante,
je crus qu'il n'était pas à propos de lui faire appliquer
VEpithêmej comme à la première j mais je lui fis ap-
pliquer les Epicarpes ôc les Epifpafiiques plus fortes
qu'à l'ordinaire , pour la forcer , en q uelque forte , de
revenir à elle-même : cependant , on doit toujours
appliquer VEpithême j fi le Malade brûle de la Cha-^
leur fébrile , fur-tout au Commencement de la Ma-
ladie j après quoi je laiffai la Malade dans cet ctac
pour quelques heures , en lui faifant prendre F//?-
jujion fudorifique.
Le foir, voyant que la première Friction n'avait
pas beaucoup aidé à tous ces graves Symptômes j je
la fis réitérer encore une fois de la même manière,
ôc je la fis continuer aufii long-temps que la Pre^
mierefois; & aufii-tôt que la i>fû/<2^d fut eifuyée,
je la fis recouvrir dans ion lit , & je lui fis conti-
nuer tous les Remèdes internes. Cependant, j'ob-
fervai que fon Corps j qui était très-fiafque à fon
entrée dans l'Hôpital _, devenait déjà , depuis la prC'
miere Friction j un peu plus ferme :ainfi, pour la
Nuit J je lui fis prendre un gros de Mixtur Simplic.
iq) Voyez ci-de(Tus pag. 163 , note lu
(r) Voyez ci-deffus pag. 164, note v.
[f) Voyez ci-delTus pag. 16^ , note w.
î 8 8 Mémoire fur la Pejle de Mo/cou j
en efpérant de provoquer pendant la nuit la Tranjt
piration ^ ou la Sueur même^ & après avoir fait re-
nouveller le panfement du Charbon j l'application
de V Emplâtre fur l'appareil & autres Remèdes ex-
ternes , je la laifTai tranquille pour toute la nuit.
Le S au matin , je la trouvai dans le même Etat ;
pourtant je fus très-content qu'elle ne fût pas encore
morte. Je fis à l'inftant panfer fon Charbon de la
même manière que le jour paOTé. Il ne me donna
aucun figne ni de Suppuration _^ ni de Séparation
d'avec la chair vive. Je fis réitérer la Friàion • mais
elle ne fut pas Ci Longue que le jour précédent,
puifque je me propofais de la réitérer ce Jour-là
plus fréquemment que le jour paiTé. Je lui fis ap-
pliquer tous les B.emedes externes , & continuer
l'application du Cataplâme j en la réitérant chaque
jour autant de fois que je le crus nécefifaire. Je
lui fis prendre de Xinfufioîi fudorifique & de la
déco6tion de Quinquina ^ comme à celle ci-deflTus ,
de manière que ce jour-là je' la fis frotter cinq ou.
fix fois avec de la Glace j & lui fis prendre , en-
tr'auires Remèdes j quelquefois de la Tifane de riz
bien acidulée de citron. Sa Boifon ordinaire était
la même que celle de la Première ci-deflus. Enfin ,
après lui avoir fait prendre pour la nuit la Dofe
ordinaire de fon Sudorifique , je la laiirai pour
dormir.
Le 5> au matin , quoiqu'elle eût encore tous fes
graves Symptômes j cependant , il parailfait un peu
de rougeur fur fon Vifage & fur tout fon Corps ;
la Diarrhée^ les Règles ôc ï Urine ne coulaient déjà
plus û- abondamment. Je fis auffi - tôt panfer fon
Charbon , où je trouvai aufïi quelques marques de
Suppuration , ainfi que de Séparation ; & à fon mi-
lieu ce Charbon était déjà un peu plus élevé j c'efc~à-
Seconde Pank. î ?5
«lire , plus gonflé , ce qui eft un Pronojlïc cîu com-
mencement de la Suppuration & de la Séparation
de cet endroit ou le Charbon commence à gon-
fler. Enfuite , je la fis frotter avec de la Glace ^
comme ci-defTus j je lui fis prendre tous {qs Re-
mèdes [mêmes , ainfi que la Tifane ^ ôc fur-tout je
lui fis réitérer , tant qu'il fut nécelfaire , l'appli-
cation du Cataplâme. Ce jour je la fis encore frot-
ter plujieurs fois comme le jour précédent. Ainfi ,
elle avait pafTé ce jour , ce qui me fit concevoir
VEfpérance qu'elle furpalferait fa Maladie. Et après
lui avoir fait prendre le foir fon Sudorifique ^ &
renouveller V Appareil fur le Charbon ^ ôc autres
Remèdes externes , je la laifïài pafTer la Nuit dans
cet Etat.
Le I G au matin , je la trouvai encore en meil-»
leur Etat j je lui fis panfer aufil-tôt fon Charbon , de
je trouvai qu'il y avait déjà beaucoup de Suppura-
tion j ôc qu'il commençait à fe détacher tout au-
tour. Enfuite je la fis frotter avec de la Glace autant
de fois que le jour paffé , mais chaque fois plus-
légèrement. Je lui fis continuer tous {es Remèdes
internes , ainfi que la Tifane , ôc lui fis réitérer
très-fréquemment l'application du Cataplâme. C'eft
ainfi qu'elle pafia ce jour. Pour la Nuit je lui fis
prendre fon Sudorifique ^ renouveller V Appareil ôc
autres Remèdes externes , ôc je la laifiai dormir.
Le 1 1 au matin , je trouvai que tous ces graves
Symptômes étaient encore plus -affaiblis , qu'elle
avait un peu fué pendant la nuit. Ce jour-là je fis
tout ce que j'avais fait le jour paffé , tant exté-
rieurement qu'intérieurement, à l'exception que
je ne la fis plus frorrer que quatre foisj ôc très-lé-
gérement. Je lui fis prendre un peu plus de Nourriture
peur provoquer un peu fes forces. Je lui fis pren-
15)0 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
dre pour la nuit la même dofe de Mixtur. Simptk,
Je fis renouveller l'appareil fur le Charbon & au->
très Remèdes externes , ôc la laiiTai pafTer ainfi la
A^uit.
Le 1 1 au marin , je la trouvai encore en meil-
leur Etat y fes Symptômes étaient encore devenus
moindres, & elle avait moins de Faiblejfe ; fon
Charbon était entièrement détaché ^«roi^/'(5(: très-élevé
au Milieu • elle avait beaucoup fué cette Nuit là ;
elle pouvait alors refter un peu alîife dans fon lit.
Je lui fis prendre tous fes Remèdes ordinaires , &
d'heure en heure un gros de Quinquina en fubftance.
Je lui fis prendre plus de Nourriture ; je fis ajouter
à fa BoiJJbn ordinaire un peu plus de F^in ^ pour
accélérer le rétablilTement de fes forces ; je lui fis
réitérer très-fréquemment l'application du Cata^
-plâme. Je ne la fis frotter que trois fois ce jour
& très-légerement j & pour la Nuit j je la fis frot-
ter fimplement avec un Linge trempé dans de VEau
froide un peu acidulée de vinaigre. Après cela , je
lui fis prendre le Sudorifique^ renouveller V Appa-
reil & autres P^emedes externes , & je la lailTai en
cet Etat.
Le 13 au matin, je trouvai qu'elle reprenait
plus de Forces , que fa Couleur naturelle revenait ,
qu'elle avait fué très-abondamment la Nuit palTée ,
que fon Charbon ne lui caufait prefque plus de
Douleur j qu'il fuppurait très-bien , & fe détachait
de plus en plus. Ce jour, je la fis encore frotter
trois fois j Ôc très-légerement. Je lui fis prendre
le Quinquina j un peu plus de Nourriture j un peu
pkis de Finj &c. Je lui fis continuer l'application
du Cataplâme ; & pour la Nuit^y je la fis encore frotter
de la même manière que le foir précédent. Et après
lui avoir fait prendre la même dofe de Mi\'tur.
Seconds Partie, 15)1
SlmpUc. j renouveller l'appareil far lé Charbon Se
autres Remèdes externes , je la laiirai dormir.
Le I 4 au matin , je la trouvai en Etat de pou-
voir fe lever ^ fa Couleur naturelle était prefque
revenue; elle avait alfez à' Appétit ; fon Charbon
avait encore donné plus de Suppuration , à l'excep-
tion de (ox\ Milieu ^ d'autant qu'il était très-pro-
fondément enraciné. Je la Rspanfer à l'ordinaire ^
lui fis très-fûuvent renouveller l'application du Gz-
îaplâme , lui fis prendre tous (qs Remèdes oiàinûïts j,
Se de la Nourriture conformément à fon Appétit,
Le foir je ne la lis frotter c^' une fois de la même
manière que les Soirs précédents , & je la laiifai
aind dans (on lit.
Ce jour-là même on m'amena encore fur les
dix heures du matm un autre Malade que je jugeai
à propos de faire frotter avec de la Glace j ce que
|e fis , comme on. peut voir ci-deffous dans la Def-
cription , Qhfervation IIL
Le 1 5 au matin, voyant que tous les Symptô-'
mes qui avaient menacé cette Femme de la mort
étaient entièrement pifTés , je ne lui fis plus rien
prendre ce jour-là &c les fuivants que du Quinquina^
& même rarement. Je lui fis donner des Alimens
plus nourrilfants j en faifant panfer fon Charbon
tous les matins, & renouveller l'application du Ca-
taplàme de temps en temps , jufqu'à ce que la Chair
morte du Charbon fût tout-à-fait détachée & tom-
bée de fon endroit. Car , alors il ne refle plus rieîi
à faire pour chaque Pejuféré que de cicatrifer les
Plaies,
s^^M
ï^z Mcmoire. far la Pjtjlc de. Mojcou y
I I I.
Observation fur les Expériences des
Fritlions Glaciales , qui eft la féconde
dans r Hôpital du Monajîerc Synio-
nowsky.
Le 14 à'Aoûtjy à 10 heures du matin , arriva
du Collège de Revilion un Ecrivain âgé de 27 ans,
d'une ftature ordinaire , d'une conftitution forte ,
d'un tempérament mélancolique &: déjà fort-abattu
par la Violence des premiers Symptômes j qui étaient
très-graves , & par lefquels la Pejle s'était déclarée.
A fon entrée dans V Hôpital ^ je le vifitai dans la
Chambre deftinée à ce fujet ( r ) , & je trouvai par
tout fon corps grand nombre de Pétéchies qui com-
mençaient déjà k confluer en plufieurs endroits, &r
qui , un peu plus tard , auraient immanquablement
produit fur Ion corps plufeurs Charbons , & lui
auraient certainement caufé la mort.
De plus 5 il avait fur la nuque un Charbon beau-
coup plus-grand que la Paume de la main, & très-
profondément enraciné dans la Chair [u). Il avait'
[t) Voyez ci-defTus la 11^. Obfervation, note o.
(u) Ce Charbon éraic fi profondément enraciné dans la
chair, cjue loiTqu'il fut détaché & tombé de fon endroit,
on voyait à découvert toutes les Epines yenébrjiles du
Cou.
encotc
seconde Partie'. i^j^
eitcore un autre Charbon dansi'hypocondre gauche,
qui, quoique plus-petit que le premier, était pour-
tant prefqu'aulll-graiid que la Paume de la main.
Son Po///j était très-faible , inégal, tantôt fréquent,
tantôt difparaifiantfoiis la preflion du doigr. Son
Vïfagc était très-pale, il avait la Diarrhée ( v) • tout
fon Corps était tremblant j il était prefque conti-
nuellement alfonpi ; il ne répondait à aucune des
Quefiïons que je lui fiifais \ il n'avait ni Vomïffe-
ment ni Naufee ; il était déjà comme agonifant,
d'où je conclus que la Maladie s'était déclarée il y
avait plu/leurs jours j en un mot , il avait tous les
Symptômes mortels.
Voyant cq Malade dans un fi-pitoyable Etat^ je
le fis à i'inftant mettre dans la Chambre où était la
Femme à laquelle j'avais fait faire les Friclions Glacia"
lesj enfuite je le fis deshabiller & laver tout fon Corps
avec de VEau pure , ce qui me fit encore beaucoup
mieux voir la quantité & la confluence de {qs Pété^
chics. Je fis panfer fes Charbons avec le même O/z-
guent ôc de la même manière , qu'à la Femme (w) '
fans faire aucune Scarification ; après les avoic
panfés , je le fis promptement frotter avec de la
Glace j & comme il était alTez-fort de conftitution
& afièz-robufte , je le fis également frotter par tout
le corps , comme l'autre Femme j c'eft-à-dire , fans
avoir aucun égard aux Parties nobles. Je le fis frot-
ter jufqu'à ce que fon Corps devînt tout rouge ,'
■ & qu'il commençât à fenrir le Froid j & à trembler;
alors je le fis elfuyer j & comme les Pétéchies étaient
(v) V^oyez flans le m'. §. de cette même Partie, note i,
Se dans le xiii^. note/!
(w) Voyez dans rObfervation ii% des Expériences des
Frictions Glaciales, pag. 187, note ^.
N
ï 5^4 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
très- noires & très -difperfées par tout le Corps;
pour taciliter en ce cas la Correction, du fang déjà
prefque entièrement dégénéré par la Putrïdité ; Se
pour empêcher les Pétéchies de confluer davan-
tage , je jugai qu'il ne ferait pas hors de propos
d'envelopper mon Malade tout nu dans un drap
de Ut bien trempé de vinaigre : ce que je fis. Après
quoi je le lis recouvrir dans le lit.
Mais , comme je vis que , quoiqu'il n'eût ni
yomijfement ni Naufée _, fon ventre était plein ÔC
dur , je lui fis prendre une prife d'E me tique {x) ,
qui opéra très-bien. Il rendit beaucoup de matière
verdâtre. Après quoi je lui fis appliquer fur les
Charbons j pendant la journée , un Cataplàme an-
tifeptique (j') aufîi fouvent qu'il fut néceffairej &
je lui fis prendre de XInfufion de fauge , de char-
don-béni & de fcordium , de même que de la Dé-
çoUion de quinquina avec le fyrop de quinquina ,
comme aux autres^ & pour Boijjon ordinaire de
l'eau acidulée d'EJprit de Kitriol , jufqu'à un agréa-
ble goût.
A 3 heures après midi , je lui fis faire une fe^
conde friction avec de la Glace Aq la même manière
que la première , &: après la Friction^ il fut enve-
loppé dans le même drap qu'auparavant: je lui fis
continuer l'application du Cataplàme fur les char-
bons , lui fis prendre tous £qs Remèdes internes,
& la tout fut continué jufqu'au foir.
Le foir , je lui fis faire une troifieme friction
de la même manière, je lui fis renouveller les^/7-
pareils fur les Charbons j lui fis applicjuer les Epi^
(x) Voyez ci'deffus pag. i-^g , note /, n". i".
(jy ) Voyez dans i'Obfervation ii^. «les Expériences des
Ffii^ioBs Glaciales, pag. 164, note f*
Seconde Partit» ip^
Cûfpes [\) i &: les Epifpafliques [a)\ je le fis en-
velopper dans le même drap de nouveau trempé
dans le vinaigre , lui fis prendre un gros de Mixeur»
Simplx. dans l'infufion ci-defTus, &c le laifTai dani
cet Etat,
Le 1 5 au matin , je le trouvai dans le même
Etat ; pourtant les Pétéchies n'avaient pas conflué
davantage , & leur Couleur noire me parut un peu
plus rougeâtre j je fis à l'inftant panfer £qs Char->
Sons j où je vis aullî un petit changement , après
cela je lui fis aufîi-tôt faire la Friction avec de la
Glace j de la même manière que le jour palTé , ôc
ayant taiteïTuyer fon Corps , je le fis envelopper dans
le drap de la même manière qu'auparavant, je lui
fis continuer TApplication du Cataplâme ^ 6c lui
fis prendre la même Infujion j la même Décocilort
de quinquina, & la même Boijfon ordinaire que
le jour palTé. De plus, je lui fis prendre entr'au*
très Remèdes ^ de la Tifanc de riz , bien acidulée ,
comme aux autres.
Je lui fis faire ce jour quatre fois la Frlcilon^
en réitérant chaque fols l'enveloppe du drap nouvel*
lement trempé de vinaigre , ôc pour la nultj je lui
fis renouveller les appareils fur les Charbons j l'en-
veloppe du drap de nouveau trempé , & lui fis ap"
pliquer les autres Remèdes externes, lui fis prendre
la Dofe ordinaire de Mixeur. Slmpllc. ^ ôc le laiffal
tranquille dans fon lit.
Le I (j au matin , quoique les Symptômes ne
fufient pas fort-évidemment changés, cependant,
Iq% Pétéchies me donnèrent d'aifez-bonnes Marques;
(f ) Voyez dans rObfervation i*". des EïpérienCes dè#
Friftions Glaciales, pag. 177, note b.
ia) Voyez au même endroi:, pag, 177 , note c.
Nij
1.^6 Mémoire fur la Pejîe de Mofcou ^
car elles étaient par tout le Corps devenues bîca
rougeâtres , & mcme leur Milieu _, qui eft toujours
très-noir, était déjà tout-à-fait rouge. Il commença
à parler plus intelligiblement j il n'était plusfi-ac-
cablé de Faiblejje que les jours palTés , fon Pouls
était plus-fort , fon Vifage était plus-rouge. Je fis
premièrement panfer fes Charbons j comme à l'or-
dinaire; après cela, je lui fis faire ï-x Friction avec
jde la Glace , de la même manière que leyo/^r palTéj
le fis envelopper dans le même drap qu'auparavant,
lui fis réitérer toute la journée l'application du Ca-
taplàme , comme ci-deiTus \ continuer tous fes i?d-
medes externes, & la BoiJJon ordinaire, ainfi que
la Tifane j & appliquer les mêmes Epicarpes , &
Epifpajiiques. Je le fis frotter ce jour quatre fois ;
après quoi je lui fis prendre pour la nuit fon Sudori^
fique ^ & l'ayant fait envelopper dans le drap trempé
comme à l'ordinaire , renouveller , les appareils fur
les Charbons , & autres Remèdes externes , je le
lailfai dormir.
Le 1 7 au matin , je trouvai tous fes Symptômes
graves encore plus calmés. Toutes les Pétéchies ne
paraifiaient plus que comme des taches de Fièvre
pourprée, & il avait plus de Forces.
Je lui fis à rinffcant panfer fes Charbons j & je
vis qu'ils commençaient déjà à donner des marques
de Suppuration , &: parailTaient à leur contour vou-
loir fe détacher de la chair vive ; j'augurai par
tous ces Signes j qu'il furpafierait la Maladie.
Voyant un tel changement dans les Symptômes,
je ne le fis que très-légerement frotter avec de la
Glace _, je le fis envelopper dans le drap trempé
comme à l'ordinaire, renouveller les Bemedes ex-
ternes, continuer l'application du Cataplâm.e^ épren-
dre ies Remèdes internes , la Tifane j & ia BoiJJon
Seconde Partie. 157
a l'ordinaîre : de plus, je lui permis de manger un
peu de Pomme cuite , de de prendre un peu de
ton vin.
L'après-midi , je le fis frotter encore une fols de
la même manière , ainiî qu'au foir même pour la
troijîeme fois ^ ôc l'ayant fait envelopper dans le
f/rt7/7 à l'ordinaire , renouveller, \qs. Appareils fur
les Charbons _, & autres Remèdes externes , je lui
£s prendre la même dofe de Mixtur. Slmplic. ôc
le lailTai ainfi dormir.
Le 1 8 au matin , je le trouvai encore beaucoup
mieux, fes Symptômes graves n'étaient prefque plus
rien , à l'exception de la Faiblejfe. Les Pétéchies ne
parailîaient prefque plus , lînon fur les parties du
Corps les plus charnues. Je lis à l'inftant panfer
fes Charbons , qui donnaient auffi toutes les marques
d'un heureux PronoJUc ; je le fis frotter avec de la
Glace , de la même manière que le jour pafiTé , &
continuer l'application du Cataplâme^ fans l'enve-
lopper dans le drap trempé de vinaigre, à l'excep-
tion des parties du Corps où les Pétéchies me paru-
rent être encore noires ; je lui fis continuer tous
fes P.emedes ïnttï.nQS ^ ôc fur-tout le Quinquina • lui
fxS m.anger un Potage au riz avec du Poulet , mais
toujours acidulé de citron , ôc même je lui permis
ce jour-là de manger un peu de Poulet^ ôc de boire
un verre de bon vin.
Le foir , je le fis frotter, pour la féconde fols, de
la même m.aniere , ôc pour la Nuit , je le fis encore
envelopper dans le drap trempé de vinaigre , de peur
que les Pétéchies ne reparuflent , ôc après lui avoir
fait renouveller , les Appareils fur les Charbons , Ôc
autres Remèdes externes, je lui fis prendre fon
Sudorifique , ôc le laiiTai ainfi pour la nuit.
Niij
ïp8 Mémoire fur ta Pejle de Mofcou.
Le 1 9 au matin , je le trouvai levé j il fe pro-
menait dans la Chambre ; il n'avait plus aucune ap-
parence de Symptômes graves : il avait très-abon-
damment fué la Nuit paiTée. Toutes les Pétéchies
étaient difparues. Il ne reftait plus que quelques Pe^
tites Taches. En un mot,on pouvait le regarder comme
guéri* parce qu'auflî-tôt qu'un P^/Zi/èr/a furpafTé
tous \qs Symptômes graves , il eft guéri : puisqu'il
ne lui refte plus alors qu'à attendre la Confolidation
^QS plaies des Signes externes , foit des Bubons ^ foie
des Charbons.
Je fis donc à l'inftant panfer fes Charbons , qui
avaient encore beaucoup fuppuré , qui étaient déjà
bien féparé de la chair vive , & dont le Milieu
était très-élevé \ je lui fis de temps en temps con-
tinuer l'application du Cataplâme , prendre le
Quinquina en fubftance , & lui permis aulli de
prendre à dîner plus de Nourriture , & un peu plus
de vin.
Le foir , je le fis très-légerement frotter avec de
la Glace ^ & le laiiTai pafier \inuit fans l'envelopper ,
ni lui faire rien prendre intérieurement.
Le 20 au matin , je le trouvai encore en meilleur
Etat. Ainfi , voyant l'heureux fuccès , je ne fis
plus rien ce jour-là , ni les fuivants , que de le bien
nourrir , de lui donner plus de vin , pour reftaurer
fes forces , de lui faire prendre de temps en temps
le Quinquina , pour provoquer de plus en plus la
Suppuration dans (qs charbons , & pour accélérer
leur totale Séparation de la chair vive.
Après que ces deux Sujets eurent repris plus de
forces , quoique leurs Charbons ne fufïènt pas
encore tout-à-fait féparés de leur endroit , je [qs.
fis préfenter à Messieu:\s les Médecins , /. Jac»
Seconde Partie. 1 9.^
Lerche\ Confeiller , Médecin ôc Phyficien de Saint
Pétersbourg ( A ) j Schafonsky , Confeiller , Méde-
cin «Sj Phyiîcien de Mofcou , èc Lado , Médecin-
Praticien à Mofcou.
Ces Messieurs étaient exprès venus pour voir
ces flânes monftrueux de la Pejîe , & le fuccès des
Expériences des Friclions Glaciales ( c ). Aufîi bien
queMoNSiEUR Yaguélsky^ Médecin, & Monsieur.
Gravé, Chirurgien-Major, qui étaient auprès de
Son Exe. le Général de Yéropkin , pour viiiter les
Hôpitaux Fejliférés.
Ces Messieurs les vifiterent très-fouvent , juf-
qii'à ce que leurs Charbons fuifent tout-à-fait fépa-
rés ôc tombés de leur endroit.
Ce font autant de Faits réels , par lefquels je
puis me flatter d'avoir fauve la vie a ces Trois in-
dividus , qui étaient tout prêt de mourir , lorfqu'ils
font tombés entre mes mains \ fans parler de plu-
fleurs autres , fur lefquels j'ai employé cqs Friclions
Glaciales , avec le plus grand fuccès , de dont je
parle dans la fuite de Mon Ouvrage (d). Je me
féliciterai donc déformais de la Satisfaclion que je
reflens d'être en Etat de communiquer à Toutes les
Savantes Sociétés , Ce Nouvel Accefïbire à la
Médecine. AccefToire fi utile au genre-humain , &
dont l'Europe entière fera redevable à Catherine-
1 a-Grande.
[b) Voyez ci-defTus dans le xxvii*. §. de la Première
Parrie , note k.
[c) Ancipeftilentiale CATHARiNifi II. Voyez ci-deflus
pag. 168 j note g.
( d) Voyez le xiii*. §. de cette même Partie , & dans
Mon Mémoire fur l'Inoculation de la Pefte , imprimé à
Srrafboutg, le viiiS §, pag. zi, noce s.
N iv
\
ioô Mémoire fur la Pejle dé Mofcouj
lfc«»iwvaBjjtya
Observations Particulières fur la
Néceffité & r Utilité de /'Inoculation de
la Peûe,
V^ o M M E cette Madère eft aulîi importante que
nouvelle , pour que mes Lecteurs ne foient pas
étonnés de l'Annonce même d'une telle Propoji-'
tion j ou , pour mieux dire , d'une telle Invention ,
j'ai donné féparément un Mémoire Complet à ce fu-
jet ( e). J'y ai démontré V Utilité & la très-grande
NéceJJité d'une telle Inoculation , fur - tout pour
ceux qui doivent abfolument être auprès des
Malades Pejliférés. Pulfque je démontre dans la-
Premiere Partie de Mon Ouvrage , qu'il eft très-
certain , par ce qu'on a obfervé dans la Pejle qui
ravagea Mofcou , & par-tout ailleurs , qu'elle n'at-
taque jamais aucun Individu ç^iune fois dans fon
Cours d'invafîon ^ par conféquent, celui qui aura
une fois tout-à-fait furpalTé cette Cruelle Maladie , ^
ne devra jamais craindre d'en être attaqué une féconde
fois.
De plus , j'y ai expofé les Raifons qui m'ont fait
croire, ayant été moi-même trois fois empefté (/),
{e) Voyez 3fon Méi loire fur l'Inoculation de la Pefte,
6êc. imprimé à Strafboujg en ly&Xé
[f) Je donne â ce fujet le Détail le plus circonftancié
(dans le XXI^. §. de la Première Partie, ainfi que dans le
Viii^. §. de Jllon Mémoire fur Tlnoculation de la Pefle ,
&c. pag. %i j & dans M* Leiire à l'Académie des Sciences,
Seconde Partie. ioï'
^ue cette Inoculation eft très - nécefTaire dans ces
circonftances.
• J'y ai démontré aiilîî que nous fumes pour alnfi
dire inocules , M. le Médecin Pogorétsky 3c Moi ;
6c fi je prétens que j'ai été inoculé , c'eft par la
Ruifon qu'étant obligé de faire chaque fois Vln-
cijion fur les Bubons , mes doigts étaient tou-
jours fales du Pus qui en fortait , lorfque je les
prellais.
Secondement , comme après avoir fait une telle
Incijion , quoique j'euffe foin de bien nettoyeif
mon Bijlouri j Lancette , je la portais toujours fur
moi 5 avec les autres Injlrumens ^ n'y a-t-il pas
lieu de croire que c'était un autre moyen à' Ino-
culation f" Je conviens que ce n'était pas une
véritable Inoculation , puifqu'il n'y avait aucune
Incijïon de la peau j aufli dis - je une efpece d'//20-
culation.
De plus , M. le Médecin Pogorétsky , qui foî-
gnait les PeJIiférés dans un de nos Hôpitaux , y
ayant été empefté , iir rapport à la CommiJJion
contre la Pefie , fur la manière dont il avait été
empefté. 11 fuppofe que ce fut au moyen d'un
appareil à' une Plaie peftilentielle qui , s'étant trouvé
attaché à un Talon de (qs fouliers , fans qu'il s'en
fut apperçu , lui avait comm.uniqué le venin de. la
Pejle. Ne peut-on donc pas conclure que ce ne fuc
autre chofe que cette efpece à' Inoculation qui nous
caufa tous ces légers Symptômes que nous eûmes
le bonheur de furpafler (^).
Ar:s & Belles-Letries de Dijon , £:c. pap. ç 3 , où je démoncre
que la Pcjle ne nous attaque qu'une feule fois dans fou cours,
Sec.
{g) Voyez C. de Mertens , Obfervat. Medic. 4e Febribé
Putrid. de Pelle, &c. pag. ^j.
loi Mémoire fur la Pejle de Mofcou.
Or , fi nous confldérons bien que le Pus parfai-
tement purifié par Suppuration , dans les Indivi-
dus empeftés , eft toujours d'une Bénignité parti-
culière , comme il eft très-certain ( A ) j ne doit-on
pas conclure de là que le Venin même de la Pejle
doit être , dans ceux qui feraient inoculés, d'une na-
ture moins dangereufe ? & , s'il eft d'une telle Bé-
nignité , ne doit-on pas alors le comparer au Pus de
la Petite Vérole dont on fe l'ert pour ï Inoculation ?
Ainfi , fi nous avons été comme Inoculés , ne
doit-on pas conclure , avec quelque certitude , que
le même venin de la Pejle , déjà préparé dans un
Individu , ne doit être confidéré que comme le Venin
dans le Pus parfaitement préparé pour V Inoculation.
de la Petite Vérole , &:c.
C'eft pourquoi j'efpere encore y avoir démontré
que, pour cette Inoculation, il faut abfolument pren-
dre du Pus d'un Bubon parfaitement fuppuré , &
fi cette Inoculation a le fuccès qu'on en peut atten-
dre , ne ferait - il pas alors très - utile d'effayer
aulli V Inoculation avec du Pus d'un Charbon ? mais
qui foit déjà fufïîfamment fuppuré, puifque , avant
une parfaite Suppuration d'un Charbon , de même
que d'un Bubon , le Pus eft toujours très - acre ,
très- virulent, &c.
En un mot, j'ai détaillé fort au long , dans Ce
Mémoire Particulier , que j'avafis deffein d'expo-
fer aux Lumières des Savans de l'Europe , les Raifons ,
les Circonftances , la Néceflité , l'Utilité , & la Mé-
thode même de Cette Inoculation.
(h) Voyez l'article I*^ dans le vu*. §. de cette même
Partie , & dans Mon Mémoire fur l'Inoculation de la Pefte »
ficc. imprimé à Straft)ourg en 178a , pag. itf , 17 & iS.
Fin de la Seconde Partie^
MÉMOIRE
X SUR
LA PESTE DE MOSCOU,
En lyyt.
TROISIEME PARTIE.
Moyens les plus fûrs pour fe garantir
de la Fcjie , en quelque lieu que ce
[oit,
§. I".
Xj es Auteurs les plus-anciens ne connaifTaient
d'autres Préfervadfs de la Pefte , que la fuite , ce
qui fe pratique encore en Moldavie, en ValacKie {a),'
& même dans les contrées de la Turquie les plus-in-
térieures, M. RuTZKY , un de mes Compatriotes ,
d'abord Chirurgien d'un Régiment dans l'Armée
contre les Turcs , puis Médecin , & Juré Accou-
cheur à Mofcou , la Capitale, rejette ce moyen.
(<»} Voyez ci-defîus le xi% $. de la Première Farcie.
Z04 Memôife fur la Pejle de Mofcou ^
dans une Dijfertation élégante , qu'il a donnée
fur h Pejle [h) y il s'appuye fur un PalTage d'An-
SRoiSE Parée, que voici : « Les plus-opulents,
3' dit cet Auteur , le Magiftrat même , ôc ceux ,
» qui ont quelqu' Autorité dans le Gouvernement ,
3> s'abfentent ordmairement les premiers, de forte
» que la Juftice n'eft plus adminiftrée , n'y ayant
j> plus perfonne , de qui on la puilfe requérir y alors ,
» tout fe trouve en contufion , le plus grand des maux
s> qui puiffent affliger une République , car , dan^
» ce cas , les Méchants deviennent eux-mêmes une
» autre PeJIe , puifqu'ils entrent dans les maifons ,
" les pillent impunément , & coupent le plus fou-
5> vent la gorge aux Malades , même à ceux qui
5' ne le font pas, afin de n'être jamais connus,
3' ni accufés >'. Je conviendrai aifément , avec
M. RuTZKY , des abus qu'entraîne le préfervatif
qu'il combat. Cependant , comme je dois parler
des Arrangemensqui ont été pris à Mofcou, dans ce
Siècle éclairé; Arrangemens dont j'ai déjà parlé dans
la Première x'^nrtie de cet Ouvrage , j'ai cru pouvoir
hafarder, fur ce fujet, quelques i?^/?e.vio;2JC]ue m'ont
fournies les Obfervarions & l'Expérience , dans ces
temps malheureux , où j'ai eu le bonheur de pou-
voir être utile à ma Patrie.
Dès que la PeJle commence à régner dans une
Ville , ne ferait-il pas injufte de refufer , à tous
ceux , qui n'ont aucun devoir à remplir dans l'Etat
civil, ou qui ne font point obligés d'y féjourner,
par quelque néceflité particulière , la liberté d'en
fortir ? Cette liberté procure dès-lors une dimi-
nution coniîdérable fur la totalité des Citoyens ,
{b) Voyez DUfercat;. Inaugural. Medic. de Pefte, &:c,
Argentoraù defenfa anno 178 1 , pag. ij, note ee.
Troijieme Partie, 105I
&: la Pejle ne peut plus immoler rant de viârimes.
Ceux que leur devoir ou leur Etat force de refter
dans fon enceinte , ont moins à craindre , relati-
vement aux Proviiions nécefiaires à leur lublîftance;
d'ailleurs , la Police a moins de détails , & il eft
.plus-facile d'obvier à la confaiion &c aux défor-
dres ( bb ) qu'entraînent inévitablement ces temps
de crainte &c de mortalité.
Il n'en eft pas de même de ceux , que leur Etat
appelle au bien public. Si on leur accordait la li-
berté de quitter leurs Places , qui remplirait défor-
mais leurs fonctions avec allez d'intelligence &
&: de figacicé ? qui ordonnerait les Secours né-
ceifaires aux Pauvres Pejlïférés? qui veillerait au
maintien de l'ordre, plus que jamais nécelTairedans
ces temps de crile ? qui oppoferait aux méchants
des barrières qu'ils fuifent refpefter ? Bientôt les
abus fe multiplieraient de toute part , & concour-
reraient avec la Pcfte j à la ruine totale d'une Ville
aulîi mal policée \ ca.r il , dans ce temps , la Police
ne fait ufage de toute fon autorité , on verra ,
fans doute , les plus-grands défordres { c). Il faut
donc , après avoir congédié , dès le Commencement
de rinvaiion de la Pefte , la Partie inutile des ci-
toyens , refufer , à ceux qui veillent à la Con-
fervation de l'Ordre & du bonheur des Etats ,
la permiiîion de fortir. Il faut enflammer le zèle
^hh^ Voyez ci-deiïus dans le xxvi^. §. de la Première
Partie, pag. pi & s% ^ notes c ôz d , aiiifî que pag. 106,
note é.
(c) Voyez MM. PoLOUKiN & Muller , dans leur
Diclionnaiie Géographique Ruiïe, pace 185, C. de Mek-
TENS , Obfervat. xMedic, de Febrib. Piitrid. de Pefte , &c,
p?.g. 84 , & ci-defTus dans le ixix^. §. de la Pieaiiere
pÀrtie, no:e i.
io<j Mémoire fur la Pejîe de Mo/cou j
des Gens de l'Art {ce) , qui fe dévouent jour-
nellement au bien de l'humanité j il faut encou-»
rager les efforts de tous les vrais Patriotes , pouf
qu'ils procurent , à leurs femblables , tous les foula-
gemens [d) , dont ils peuvent avoir befoin j il faut ,
fur-tout, animer & échauffer les fentimens par
l'exemple ( * ). Telles font mes idées.
§. I I.
Ce font les Médecins , les Chirurgiens , le Gou-
vernement & les Minijlres de l'Eglife , qui doivent
concourir aux mefures qu'il faut prendre , & dé-
ployer les reifources néceifaires , chacun fuivant la
place qu'il occupe.
Les Médecins & les Chirurgiens doivent être les
Premiers à fcruter la nature de V Epidémie qui
commence à fe multiplier j &, dès qu'elle eft con-
nue , en noter tous les Caractères • le Gouverne-
ment doit être inftruit par eux , des Moyens qu'on
peut , & qu'on doit employer , pour étouffer , s'il
eft poffible , le mal dès fa naiffance j ce ferait, ce
me femble , un reproche au Gouvernement , s'il
refufait de prêter l'oreille aux Gens de l'Art , fous
prétexte de quelqu altercation entr'eux [dd]-^ & ,
quand même il s'en trouverait qui foutiendraient
que V Epidémie aduelle n'eft point la Pejle , ne
vaudrait -il pas mieux leur impofer filence, pour
[ce) Voyez ci-deîTus dans la Première Partie, pag. 8i ,
83 , 84 & 107 5 noce d.
(d) Voyez les mêmes endroits.
?*) Voyez au même endroit, pag. Zi & pi.
( dd) Voyez ci-defTus les xxii , xxin & xxiv". §. de
la Première Partie.
Troijîeme Partie, 107"
adopter l'avis contraire ? Car enfin , fî ce n'eft pas
eft'edivement la Pcjîe , en quoi l'Aflertion de fou
exiftence peut- elle nuire aux Citoyens ? Si au con-
traire , elle exifte , & que le Peuple s opiniâtre à
ne le pas croire, quelles triftes conféquences de ion
incrédulité ! il négligera les Précautions néceiTaires
pour dompter le Mal , les Progrès en deviendront
rapides , & bientôt il fera à fon comble. Les Siècles
à venir en trouveront un exemple frappant dans
la défolation de Mofcou. Cette Capitale a été rava-
gée dans ce xviii^ Siècle , & le Peuple n'a reconnu,
que par une funefte expérience , que c'a été par la
Pejie: Erreur oii l'avait entraîné l'ignorance de
quelques Médecins (e).
Les Minijires de l'Eglife doivent venir , dans ces
temps malheureux:, à l'appui de la Médecine ^ 6c du
Gouvernement j c'eft à eux à annoncer au Peuple
la Maladie qui le menace , & les Précautions qu'il
doit prendre pour stn préferver , c'eft à eux à lui
expliquer , qu'on ne s'empefte que par le Contact
d'un Peftiféré , & qu'il faut l'éviter j que tout
attroupement eft dangereux , par rapport aux Per-
fonnes Injectées , qui peuvent s'y rencontrer , &
augmenter la Contagion j qu'il faut avoir foin de
ne point s'accrocher parmi la foule , comme de
ne recevoir aucune chofe d'une main fufpede. Ces
Injlruciions , répétées chaque jour dans les Temples
& chez le Particulier , diminueront les craintes de
(e) Voyez leMÉMÔiRE ou la Description de la Pefte,
qni a régne dans. l'Eirpire de RufTie , & fur-tout à Mofcou,
&.C. pag. 51 , 197 & 131 , ci-ceiïus le xxx^. §. de la Pre-
iniere Partie , & déjà cité dans la Diiïercation fur la Pefte,
par M, Rutikjy , le m'. §, fon Sentiraeni fur ce Sujet. li
y allègue encore un Paffage de l'Ouvrage de M. de Haen*
jz.oS Mémoire fur la Pejîe de Mofcou 3
celui-ci, & faciliteront , à la Police , rexécutlort
Jes Arrangemens qu'elle aura pris , comme aux
Gens de l'Art , l'aclminiftration des fecours né-
ceffaires ; & , dès que quelqu'un tombera Malade
dans quelque maifon , on avertira aulîî-tôt Vlnf-
peclcur de la Police ( /) , ainfî que le Médecin ou
Chirurgien [g). Celui-ci donnera promptement à
un tel Malade j tous les Secours poiîîbles pour la
/guérifon de fa Maladie , & à ceux de la maifon ,
.toutes les Injiruclions -nécelTaires : Eh ! qui peut
mieux s'iniinuer dans le cœur des Peuples ^ de leur
faire adopter des confeils falutaires , que les Mi-
niilres du Dieu qu'ils fervent ? En qui doivent-ils
avoir plus de confiance qu'en eux , à qui ils
révèlent les Secrets de leur confcience ? Leur pou-
voir , fur les Efprits , fur - tout dans ce temps ,
l'emporte fur la rigueur même de la Loi.
Je n'ai pas befoin de dire que les premiers
d'entre les Pasteurs , placés par leur mérite à la
Tête de leur Troupeau , doivent préiïder a. ces
Injiruclions falutaires \ que c'eft d'eux que doivent
découler , comme de fa fource , la Doctrine pré-
fervative , aux Minifcres fubalternes , non-feule-
ment pour la faire palTer au Peuple , mais pour
en profiter eux- mêmes , dans une foule de circonf-
tances. Car enfin , leur devoir ne fe borne point
à prêcher dans ces temps malheureux , il faut agir ,
il faut voir les Pejîiférés , leur adminiftrer les Secours
de l'Eglife. Comment le faire fans danger ? Il n'y
a qu'un Mandement bien raifonné , de la part des
if) Voyez ci-deflus dans le XXIV^ §. de la Première
Partie , note p.
is) Voyez au même endroit, la même note ^.
Chefs j
Troifieme Partie» lop
Ckefs , qui puifTe tracer aux Inférkurs- les routes „
dont ils ne doivent pas s'écarter.
§. î I I.
Ce Mandement , pour avoir fon plein effet , exic^e
(des dérails multipliés , relatifs à l'Art de guérir Se
à rObfervation. Il eft à préfumer que les Prélats
qui le compoferont , chacun pour {on Diocèfe ,
n'auront aucune répugnance à prendre les Médecins
en confùltation Combien fauveront-ils
ainfi d'mdividus, qui , fans leurs Confeils , eufienc
été la Proie de la Pejic ? Il eft étonnant combien
j'ai vu périr de Prêtres à l'Armée , dans les diffé-
rents Régimens & dans les Hôpitaux en Pologne,
en Moldavie , en Valachie , éc fur - tout à Mos-
cou (A) , Capitale de notre Erhpire , faute ^Inf-
truàions particulières , fur. la manière dont ils
doivent' le comporter auprès des Pejiiférés ^ ainfi
que fur les Moyens de fe préferver eux-mêmes de
la Pejle .... Pourquoi ne pas leur être utile ^
en éclairant le zélé aveugle qui les précipite dans
le tombeau ?
Eft-ce là , me dira- 1- on , le devoir d'un Médc^^
cin ? & de qui donc ? Si les Prêtres font aufîî des
hommes , ne font-ils pas aufïi du refïort de l'Art?
&c l'Art peut-il leur être trop utile , puifqu'ils font,'
dans ces temps malheureux, en quelque forte plus-
nécelTaires au Peuple que les Médecins - mêmes ?
Ceux-ci , de concert avec les Prélats , fourniront
(A) Voyez Mon Mémoire fur l^Inoculation de la Pefte,'
&c. imprimé à Sirafûourg en 1781, pag, a/ , note/", &
ci-dciTous dans le xii'. § , no;e e,
Q
Zïo Mémoire Jur la Pejîe ds Mof cou 3
les Principes Diététiques , relatifs à la conferva-
tion de leurs Inférieurs. Les Prélats les leur feront
parvenir , par la voie de rimpiefîion , & les Règles
étant une fois prefcrites pour Iqs Adembiées , les
Prédications , les Viiires dans les Maifons & Hôpi-
taux , les Prêtres les fuivront avec tant de fermeté ,
que le Peuple en retirera comme eux , les plus-grands
Avantages j ils auront plus de courage à fervir les
Pejliférés , à prêcher , & à faire connaître à tout
le Monde , que la Pejîe n'attaque que par le Contacta
Une telle Doârrine arrêtera, inconteftablement , les
Progrès de la Pefte , tandis que l'Art fauvera la plus
grande partie de ceux qu'elle aura déjà cruellement
maltraités.
A Dieu ne plaife que ces Règles foient jamais
néceflaires dans notre Empire j cependant je ns
crois pas démériter de ma Patrie , fi la Prévoyance
m'en fait tracer de • pareilles pour les Prêtres dont
je parle. Je fais que nous fommes en Europe de
différentes Religions ^ qui en exigeraient de parti-
culières, c'eft pourquoi je ne prétends traiter ici
que fommairement de ces Moyens préfervatifs j car,
je ne fais fi les Règles , qui ferviront beaucoup aux
Prêtres de ma Religion , peuvent autant fervir
aux autres j ainfi, je me réferve à en donner, en
Langue Rujfe , un plus-ample détail , que je pré-
fenterai d'abord auxPpvÉLATS du Saint Synode, aiiii
d^pbtenir leurs fuffrages.
La chofe la plus-efTentielle , & laplus-néceffaire,
que les Prêtres^ de quelque Religion, dans quelque
Royaume ou Ville de l'Europe , qu'ils foient , doivent
faire pendant les Ravages de la Pefce , doit être, de
détourner adroitement le Peuple de faire des Pro-
ceilions , pendant lefquelles on s'attroupe autour
des Images , &cc, qui fe portent en cérémonie dans
Troïjicme Partie. i ï î
L"s différents Quartiers è.'QS Villes, Ces Pratiques de
Dcvoùon y loin d'être utiles alors , deviennent fa-
nelles par les fuites. Combien de Centaines de
Prêtres ont perdu la vie à Mofcou , pour avoir
trcs-louvent tait de telles Procédons f' Combien de
luillicrs d'hommes ont été empeftés dans la foule
qui \t^ fuivait ? Cette foule doit toujours être
conlidérée , en quelqu'endroit que ce foit , comme
un centre de Contagion peftilentiçlle , d'où elle £e
peut difperfer \ parce que pendant les ProceJJions
de Mofcou , chaque Pejiiferé , qui pouvait encore^,
■ narcher , croyant, par cet ^& de Piété , recevoir
Lielque foulagement à fa Maladie^ s'y livrait avec
empreifement , & quelquefois , après avoir, mfeâré
nombre de (qs dévots Compagnons , il \ mourait
pendant la Cérémonie-VLvtxnc. Je n'avance rien ici
dont [qs Médecins & Chirurgiens de la Capitale
jp'ayent été témoins oculaires,
§. I y.
Je commence par les préfervatifs dont les Prêtres
doivent fe fervir dans les Maifons des Particuhers,
où ils feront appelles. Un Principe, qu'ils ne doivent
jamais perdre de vue , & que j'ai établi, c'eft que la
Pejie fe gagne pax le Contacl. Pénétré de ce principe
le Prêtre , qui ira vifiter un PeJliféré , ne doit
point entrer avant qu'on ait ouvert , tant les
Fenêtres de l'appartement , pour que l'air y circule
librement , que les Portes de toute la maifon ,
afin de n'être pas obligé de toucher à quelque
chofe qui aurait paffé par fes mains j à plus-forte
raifon doit-il éviter de le toucher lui-même j mais
il l'engagera vivement à prendre le parti de fe
O ij
s. 11 Mémoire fur la Pejlc ^e Mofcou j
retirer -dans un Hôpital , crainte de communiquer
la Contagion à fa Famille. Qu'il ferait à délirer
que ce Confcil fût fuivi de la plupart àzs Malades !
Ce ferait le Moyen le plus-infaillible de relTerrer la
Pejle dans des bornes étroites.
Mais fi le Malade , ou la Famille réfifte à la
Perfuafion , il ne faut jamais les forcer ( i ). Dans
ce cas, le Prêtre laifTera au Médecin tout le temps
nécelTaire pour adminiftrer les Secours de l'Art }
mais dès que celui-ci appercevra qu'ils deviennent
inutiles, pour lors le Miniftere du Prêtre exige
qu'il difpofe fon Malade à une autre vie , par les
Sacremens , & qu'il s'entretienne avec lui de ce
paiTage, fuivant les lumières de la foi.
Pour exécuter ces cérémonies fans danger ,
chaque Prêtre aura foin de ne vifiter aucun Pefii"
féré , l'eftomac vuide j mais il prendra immédia-
tement avant fes vilites , quelques rafles de Thé,
acidulé avec du jus de citron , ou quelqu'autre
. Infujîon pareillement acidulée j ou bien il fe con-
tentera de boire fimplement un verre dieau pure &
fraîche , mais acidulée. Si jamais il faut éviter de
boire des Liqueurs fpiritueufes , c'efl alors j puif-
qu'elles caufent des douleurs de tête (/(■),& par-là
faciliteront peut-être k Contagion. Il eft encore
bon , en entrant dans une maifon empeftée , de
tenir dans fa Bouche quelqu'aromate , comme un
(/) Voyez H. Ru"T2KY, dans la DifTertacion fur la Pefte
déjà citée, pag. 19, où l'Auceui- , outre fon Sentiment fiic
ce fujet , y allègue Deux Pafïïiges , l'un dans la note ii^
d'AMBRCisE ParÉ2j i'auti'e dans la note kk , de l'Ouvrage
de M. de Haen. "
{k) Voyez ci-deflbus dans le viî*^. $; noce q.
Troljîeme Parue. 2 1 î
clou de girofle > ciu gingembre , de la, cannelle , un
pecir morceau de myrrhe , du poivre , une baie de
laurier , de l'écorce d'orange ou de citron , une
feuille d'oran2;e , de rhue , d'abfyntîae y ôcc. fans
parler des ditrérencs aromates, ou des plantes ameres
que chacun peut choifir à fon goût. Il aura éga-
lement foin de porter avec lui un Fafe rempli de
vinaigre quelconque , ou d'eau falée, & de mettre
devant foi un linge bien trempé d'une de ces
liqueurs , alors il peut fans rifque s'approcher àcs
Pejiijércs. Que s'il e(t obligé quelquefois de les
toucher malgré lui , il ne doit pas s'effrayer , mais
dans le moment - mêm.e il elfayera l'endroit qui
aura touché , avec le linge qu'il aura devant foi ,
ou le lavera avec du vinaigre ou de l'eau fraîche.
Ces Prccaudons feront pour lui un Prefervadfm-
faillible.
J'ai dit que les Prêtres doivent porter avec eux
un Flzfe rempli de vinaigre : en voici la raifon.
Il eft aifez ordinaire , lorfque la Pejie règne en
q^uelqu'endroit, que les Malades , auxquels on admi-
niftre les fecours de l'Egiife , fe hâtent volontai-^
rement de faire quelques Préfens , ou pour TEglife ,
ou pour le Prêtre-même. Ces Préfens conliftent ,
pour la plupart , en argent , ou en quelques effets
portatifs , d'une certaine valeur. Je ne confeille a
aucun Prerre de recevoir autre chofe que de l'argent
des mains àw Pejiiféré ^ ou de fa Famille, Ci fa déli-
cateife le lui permet , & pour lors cekii qui le lui
donne , le mettra dans le Vafe , dont j'ai parlé, qui
dans ces temps lui doit fervir de bourfe. Le Prêtre , \
après l'y avoir laifTéa/z^ onjix heures , plus ou m^cins ,
l'en tirera fans aucun danger ^ mais que fa main
s'abftienne de tout autre Préfent , qui ne pourrait
fubir une Lotie n pareille : il deviendrait pour lui
O iij
114 Mémoire fur la Pejlç de Mofcou j
une foLirce de mort (/), ainiî que je l'ai démontré,
Je réponds que , prenant fcrupuleufement toutes ces
Précautions j pendant les ravages même les plus-
cruels de la Pefie ^ chaque Prêtre peut fatisfaire à
tout fon devoir fans aucun rifque de perdre la vie ^
que fi, au contraire , il les néglige , il fera tôt ou
tard la Viflime de la Pejie.
S/' * '
S'il eft une P^-egle de conduire falutaire pour les
Prêtres j qui viiîtent les Pejlïferés dans les maifons
des Particuliers , il ell encore plus-nécelTaire de la
prefcrire à ceux qui le font dans les Hôpitaux , où
ces Malades font entaffés , & où le mal paraît de-
voir s'augmenter par l'attroupement , peut - être
autant qu'il diminue par les fecours bien admi-
niftrés.
Quelques foîent les motifs qui engagent un Prê-
tre 5 ainfi que fon Aide , à fervir les Pejïiférés , foit
qu'il le falïè de fa propre volonté , ou moyennant
une récompenfe du Gouvernement , il ne doit jamais
loger dans Y Hôpital-n.\&me , mais dans une Maifon
qui i'avoifme , ou il c'eft en Eté , il pourra fe loger
fous une Tente , d'où il ira chaque jour , à une
heure fixe , à l'Hôpital j pour coofeifer , commu-
nier , &c. les Malades, A cet effet , on lui don-
nera une Chambre particulière, dans laquelle per-
fonne ne doit entrer que Lui Se fon Aidè^ &c dont
il portera toujours la Clef, Dès que Theure fixée
s'approchera , il couvrira {es Souliers d'une autre
Chaujjure enduite de Poix {*) ou trempée dans
{ l) Voyez ci-defllis le xxxi'^. §. de la Preiiiiere Partie.
(*) Voyez ci-dclîus dans le v i i^ §. de la Première
Tro'ijlcme, 'Pcird:. 1.1^
au Vinaigre^ pour ne pass'empefter en marchant fur
les ti'aces des Pcjtïferés : il fe revêtira d'une Rociin^
goce^ ou Surtout , de toile cirée, ou limplement de
toile, mais qu'il foit trempé dans du Finaigrc , Se '\{
mettra des Gants de même {m). Dès que les Infir-
miers lui auront ouvert la Porte de l'Hôpital , il ou-
vrira lui-même , en y entrant , celle de fa Chambre ,
Se s'y enfermera fous Clef j il ouvrira la Fenêtre de
la Chambre , favoir celle qui fera la plus-commode ,
pour que les Malades puilfent en approcher ,
nettoyera tout fon contour, avec nn Linge ou ime.
Eponge trempée de vinaigre , & alors il priera ceux
des Malades , qui voudront , ou fe confelTer , ou
communier , de s'en approcher. Ses Foncîions une
fois remplies , le Prêtre fermera fa fenêtre , fa
chambre, reviendra incontinent chez lui fe désha-
biller , ■ Se expofera a l'air libre tout fon Appareil
hofpitalier , jufqu'au moment , où il en aura un
nouveau befoin. Par ces Précautions , tout Contact
eft évité 5 & tout Danger prévenu pour lui.
Quel avantage le Peuple ne doit-il pas fentir ,
d'être iervi , dans tous les Hôpitaux , en tous fes
befoins , quels qu'ils puiiTent être ?• Avec quel cou-
rage chacun n'y entrera-t-il pas , pour fe guérir
delà Pefie , puisqu'il n'y verra aucune horreur &c.?
Ce font autant de Principes , dont chacun peur
fe fervir avec beaucoup de fuccès , pour fe garantir
de la Contagion. Et je ne doute nullement qu'avec
ces Précautions , chacun ne conferve fa vie. Au
reftej il ferait très-néceifaire de fcrurer toutes les-
Partie , note /, & plus bas , au mêrne enuroic , dans Ig
xxvii^. §, noces /& t.
(^m) Voyez les mêmes endïo'us.
O iv
lié Mémoire fur la Pejle de Mofcou i
Circonjiances qui peuvent fe rencontrer dans ce
temps malheureux , & on trouvera fans doute ,
chaque fois , ou à ajouter , ou à changer quelque
chofe.
§. VI.
Le Miniftere des Prêtres ne fe borne pas au
lit des Malades \ les Inftrudions Paftorales , que
chacun d'eux doit donner à fon troupeau , forment
un anneau de la chaîne de leurs devoirs , & cqs Inf-
tmclions redoublent d'importance , lors du régne
de la Pejle.
Il ferait , tant phyfîquement que moralement ,
à défîrer , que tous les endroits publics , qui
donnent lieu à l'attroupement du Peuple , fufTent
fermés , même que les Eglifes ne fuffent point fré-
quentées dans CQs temps malheureux. La raifon de
ce que j'avance , tient au Principe que j'ai établi
fur la Contagion • mais comme elles font des en-
droits fpécialement confacrés à la Prière ^ & que
le Peuple y reclame avec plus de ferveur & de
confiance les Secours du Ciel , que dans fes pro-
pres foyers , ce ferait un grand inconvénient de lui
en interdire l'entrée. Les Prêtres fe contenteront
a en écarter les abus qui pourraient aup^menter le
Contacl. Pour cela , ils alïigneront les entrées &
les places à leurs ParoiJJiens. Ceux qui jouiront
d'une bonne fanté palTeront par une Porte qui
leur fera marquée , &: fe rangeront dans les Places
qu'on leur indiquera. Ceux , au contraire , qui
éprouveront déjà quelques atteintes de la Maladie ,
entreront par une autre Porte , & prendront Àqs
P/ûce^ diirérentes , pour éviter de toucher en aucune
manière, les Perfonnes faines. Par cette pratique
bien ordonnée , il naîtra dans tous les cœurs mie
Troïfiemt Par tu, 217'
Saîbfaâion mêlée de reconnaifTaiice , ôc les oreilles
de chaque ParoiJJlen deviendront plus-dociles à la
voix du Pajleur qui les inftruira en commun fur
leurs obligations refpedtives. Les voici.
Après leur avoir tracé un tableau énergique de
la Maladie qui s'étend , &c avoir décrit avec exadi-
tude \ts Moyens de la gagner , ou de s'y fouftraire ,
il exhortera d'abord tous ceux qui croyent en être
attaqués , à prendre tous les foins polïibles , pour
ne pas infedîer leurs Concitoyens j il leur incul-
quera enfuite , avec force , que ce ferait un Péché
de caufer la mort à quelqu'un de fa famille ^ ou
de fes proches , en exigeant de lui des Services
qui deviendraient infailliblement meurtriers j que
les Pères ne peuvent prétendre de leurs Fils ^ ni
les Filles de leurs Mères , aucune efpece de Secours ,
dont ils feraient à coup sûr la viftime ^ que Dieu
lui-même , en nous ordonnant de veiller aux be-
foins de nos femblables , rejette le Sacrifice impru-
dent d'une vie , que nous devons conferver pour
faire le bien j qu'au moins les Perfonnes qui , peu
foucieufes des premiers principes de l'Equité & de
la Loi naturelle , aftreiraent leurs fubalrernes à
des devoirs aufli dangereux , doivent auparavant
s'inftruire à fond des Précautions que prefcrit le
Gouvernement^ pour exténuer le' péril de la Co.'z-
tagion , & en inftruire à leur tour , ceux dont ils
partagent l'affiftance. Il publiera lui-même à haute
voix , ces Précautions , auxquelles il exieera une
foumillion aveugle & fans bornes ; de-là , il paffera
à la Defcription àes Hôpitaux peftiférés , ces Afyles
falutaires que la bienfaifance du Gouvernement
ouvre à la mifere publique j il \qs leur repréfen-
tera comme le lieu le plus-propre, non-feulement
à étouffer par ce moyen TLivaiion de la Pefie ,
zi8 Mémoire fur la Pejîe de Mofcou ^
mais encore à fournir à chaque Individu , des
relïburces curatives inappréciables \ il leur peindra
la terreur , fortant du fein des familles avec les
Malades j & la fécurité renaiifant de toutes parts ,
fondée fur les fecours que la charité & l'intelli-
gence prodiguent dans ces retraites publiques . . . ,
Yx. à la vérité , quels fuccès ne pourrait - on pas
fe promettre contre ce redoutable Fléau^ Ç\ chaque
Pr^rr^ venait à bout 5 par fon éloquence, d'y faire
entrer tous les Pejliférés ^ {\_, d'ailleurs , le cou-
rage les y accompagnait, & s'ils y dépofaient toutes
les foUicitudes civiles , & domeftiques ? Nous
avons vu à quel point les paillons qui enchaînent
le principe vital , envenimaient la Contagion de
la Pejlc ; ainli , les Prêtres fâchant bien comment
ils doivent agir , dans le temps que la Pejic ravage
une Ville , & en prenant , avec zèle , toutes les
mefures polîibies pour inftruire le Peuple de tout
ce qui appartient a fa confervation , la Pefe ne
lui fera , fans doute , jamais un iî redoutable i^/e^^iz ,
& je fuis très - perfuadé qu'il ne fût jamais péri ,
. dans aucune Ville , oii la PeJIe exiftait , ni tant
de Citoyens , ni tant de Prêtres , Ç\ les habitans
euifent été inftruits des Précautions nécelfaires à la
confervation générale.
§. VIL
Les Gens de l'Art doivent fe garantir de cette
terrible Contagion , comme les Prêtres. C'eit aux
moyens Préfervatifs pour eux, que je palfe, avant
de parler des Précautions pnfes , ou à prendre par
le Gouvernement. Je fais que leurs lumières, échauf-
fées . par l'intérêt perfonnel même, doivent leur
fournir les plus fages Moyens, Auffi prétens - je
Trolftcme Parde, zip
îhoiiis à leur reconnaiirance , qu'à leur eftime , fi
je développe , à ce fiijet , les Réflexions que j'ai
faites. J'y joindrai la manière dont [qs Infirmiers
doivent fe conduire dans leur pénible & dangereux
miniftere.
Il eft vrai que de tous ceux dont je parle , les
Médecins (ont le moins expofés aux rifques. Il leur
fuiïîr de ne rien toucher , qui foit empreint du
Virus peftilencielj ou qui le charie. L'expérience
juftihe Mon AJfercion , par une foule de preuves
convaincantes. Ceux deMofcou, ainfi que ceux de
plulieurs autres f^'^illes de l'Empire de Rulîie, encou-
raient un n grand danger , qu'ils n'auraient jamais
pu tous y échapper. L'unique Préfirvatif pour les
Médecins^ eft donc d'éviter tout Contact [*).'1l.2.
faiblelTe , les H'gwQS externes de la Pejle , ôc l'in-
tenfîté à^s fymptômes internes, développent aiîea ,
a un œil obfervateur , l'état du Pouls d'un Peili-
feré. Si le péril augmente, pour eux dans les Ho-'
pkaux ^ où ils font obligés de faire leurs villces^
qu'ils prennent \qs Précautions ci-devant prefcrites
pour les Prêtres , qui font dans le même cas , &
qu'avant leur entrée- dans les Chambres qu'occu-
pent les Pejliférés , ils ordonnent quelques Fumi-
gations de parfums , de vinaigre , de poudre a
canon , ou de la Poudre odoriférante , inventée
à Mofcou par la Commijjion contre la Pefle {n) y
(*) Voyez ci-it^as. les xm , xiv , xxvri*''. §. delà
Première Partie , & C. de Mertens , Obfcrva:. Mtàïc. da
Febrib. Piirrid. de Pefte , "&c. pag. 5)4 & i8z.
(/?) Voyez dans Alon Mémoire fur rinocnlation de la
P^fte , &c. pag. Z"- y note r, & c:-defîbus dans le xi"^, §•,
^ . III .
•2 2,0 Mémoire fur la Pejîe de MofcoWy
ou enfin , de toute autre poudre aromatique qu ils
jugeront à propos.
Au refte les Hôpitaux pourraient plus -facilement
ie paiTer de leurs fervices, «que le Gouvernement ^
auquel ils doivent communiquer leurs lumières
relativement à la Contagion de l'Epidémie , ou que
les Chirurgiens , qui recevront d'eux des Infiruc-
lions j tant pour obferver les Symptômes internes
& les Signes externes du mal , que pour en varier
le Traitement , fuivant Jes circonftances. Je bor-
nerais volontiers le miniftere des Médecins , à une
obfervation pratique , foigneufe ôc attentive ,
ainii qu'à la Defcription exade des révolutions
que produit la Pejle , fur chaque individu. Par-là j
on écarterait des faftes de l'Art ces rêveries ab-
fiîrdes & ces oui-dire ridicules , qui ne font qu'en
ternir la gloire , & on éclairerait la Méthode cura-
•tive d'une Maladie^ peut-être aufli fufceptible de
guérifon que les autres .E/'ii/eWe^ fâcheufes.
, Le danger eft beaucoup plus - grand pour \t%
Chirurgiens _, Sous-Chirurgiens & Aides , foit qu'ils
reftent dans les Hôpitaux peftiférés , fbit qu'ils viii-
tent les Malades dans les m-aifons particulières.
Auffi ont-ils befoin de moyens très-efficaces , pour
s'en préferver ? Je vais rapporter ceux , que le fuc •
ces a confirmé fous mes yeux , dans les Hôpitaux ,
ians que je les donne pourtant pour infaillibles ;
& quand même . leur efficacité ne ferait aucune-
ment douteufe , néanmoins un homme de l'Art
qui , plein de confiance en eux , confacrerait dans
un Hôpital , fes travaux & fes veilles au fervice
de fes Concitoyens^ n'en ferait pas moins un homme
digne de toute leur vénération , & la Patrie ne
pourrait lui refufer de le placer , dans le Temple
Tfoijîeme Partie. xzt
de mémoire , auprès des bienfaiceurs du genre
humain ( o ).
Ce font moins les récompenfes , & l'attrait du
__gâi«-7 qïïî doivënrëngagef-un- C/:ir/<ro^id/2 à ce péni-
ble lervice , que le zèle de l'humanité.-'fSe zèle,
bannit de (on ame toute crainte , tandis que la ^"^
gaieté , le courage , l'eipérance l'accompagnent
pàr-tout. Il pourra fe loger fous une Tente , fuivant
la faifon , ou dans une Maifon voiline de l'Hôpital ,,
afin d'être à portée , a chaque moment, de vifiter
à la Porte les Malades qu'on y enverra , & de les
faire placer enfuite dans l'intérieur , dans leurs
Chambres refpectives , félon les arran^emens ci-de-
vant indiqués (/'), Lorfqu'il y entrera, foit le
matin , ioit le foir , pour faire fes vifites ordi-
naires , il ne doit jamais boire de Liqueurs Spiri- •
tueufes [q)y fur-tout celui qui a la tête faible 3 il
doit auiîi obferver foigneufement les Règles que
j'ai déjà prefcrires plus haut, à ï Aumôrder , ou au
(0) Voyçz la 11^. pag. de la Préface dn Mémoire fur la
PeAe , par M. Paris , couronné par la Faculté de Méde-
cine de Paris, & imoriiTsë en 1775 ; ainfi que le Pajfuge
du même, ci-defTus dans le xxv*^. §. de la Première Partie,
où j'en rapporte un pareil tiré du Journal de Paris.
(jj) Yo'jtz ci-deffus le x x v i 1 1'. §. de la Première
Partie.
(^) J'ai efïayé , pendant quelques matinées , au commen-
cement de mon léjour dans l'Hôpital du Monaftere Ougref-
chlnsky ^ de prendre un verre de Liq^ueur avant de faite les
■ viûtes de mes Malades \, mais, comme fai chaque fois fentî
nne grande douleur de tête, j'ai pris le parci d'y renoncer j
& depuis je ne Tai jamais confsillé à perfonne. On a encore
obfervé qu'en Valachie , en Il^Iolûavu , en t^ologne , & même
dans coures les Villes de nocre Empire, 011 la /^^y?<? a régné .
' cous les Ivrognes oac été fes premières yicUmes,
izx Mémoire fur la Pefie de Mofcoii ^
Prêtre. Mêmes .Précautions pour les maftications ,
les alimens , les vètemens , les lotions avec le
vinaigre. l^Qf.afe portatif,. où il eil contenu, lui
deviendra encore plus-néceiraire , parce que, quand
un Chirurgien doit faire c^q\(\\x Opération fur un
Peftiféré, ou lui panfer £qs Plaies , il ne peut jamais
éviter le Contact avec ies mains , ni même avec
{es habits , étant dans une Chambre oij il y a plu-
iîeurs Lits • & s'il n'a quelque vêtement , comme
Hodingote ou Surtout trempé de vinaigre , il con-
traétera immanquablement le Venin de la Pefte ^
qui peut , malgré toutes les attentions pofîibles ,
pénétrer ion habit \ & , fiippofons qu'il s'en re-
tourne chez lui fe déshabiller, comme je l'ai dit
plus haut, qu'il parfume Ton habit, & l'expofe a
l'air libre , cependant il aura chaque fois quelques
doutes. A caufe de cq^ mêmes doutes , fon ame
ne fera jamais tranquille, & la moindre infirmité
lui caufera un très-grand chagrin , ou peut-être la
Pejle même, Ainii , pour qu'il n'y ait aucun
doute , je confeille à chacun de s'habiller d'une
Redingote , ou Surtout , rrem.pé dans du vinaigre ,
& une Chaujfure enduite de Poix , Sec. Quant
à fes mains , il doit , aulli-tôt qu'il les a falies de
Pus , en faifant Vincijion d'un Bubon ou en pan-'
fànt des Plaies , les laver cha-que fois dans le
vinaigre , qu'il doit toujours avoir avec lui. Après
avoir fait ïlncifion , il mettra fon Inftrument ,
foit Bijiouri , foit Lancette , dans de l'eau falée , &
aorès l'eiTuyera. Par cqs Moyens \qs plus-iimples,
mais qui me paraiiTent sûrs , chaque Chirurgien ,
qui s'expofera à la guérifon des Pejiiférés , ainlî
çue le Sous -Chirurgien ., qui l'aidera, peut très-
facilement fe garantir de la Pef.e, & je crois ces
Troïjlcmc Partie. lij
Moyens très - Hiliuaires , les ayant éprouvés moi-
même. Expert us dlco ( r).
S'il en eft de néceflaires , c'eft fur-tout pour les
Gardes-Malades, dans les maifons particulières, &
pour les Infirmiers , dans les Hôpitaux. Quelle fujé-
tion affligeante pour eux ! D'abord , il eft inévitable
pour ceux-ci de loger dans l'intérieur de chaque
Hôpital j leurs fonctions les aftreignent à recevoir
les Pefiiiférés , à la Porte , à les conduire , fuivant
l'ordre du Chirurgien , dans la chambre qui leur.
eft deftinée j à les mettre chacun dans iori lit , les
laver & nettoyer la mal-propreté f^f) , les coucher,
leur donner la nourriture , ècz. , les aider dans leurs
befoins quelconques, dans leurs fantailies-mêmes ,
les veiller nuit ic jour , nettoyer dans leurs cham-
bres , les inhumer s'ils viennent à mourir , &c.
Quelle chaîne de fervices de toute efpece , où le
Contaà immédiat du corps , des hardes , du linge ,
des efcrétions empeftées , eft inévitable ! Qu'on in-
vente, il l'on peut , un P réferv atif sm , qui fauve
ces infortunés , du malheur toujours prêt à fondre
fur eux ! Combien ai -je vu de ces malheureufes
viéximes du bien public , après avoir prodigué leurs
foins , avec un zèle , que la mort parailTait devoir
refpeéler , fuccomber enfin fous la violence d'ua
ennemi qu'ils avaient mille fois affronté ?
Je n'ignore pas, qu'aux Précautions indiquées
pour les Prêtres & les Chirurgiens , on ne puifle en
• {r) Voyez dans Ma. Lettre fur les Erpérisnces des Fric-
tions Glaciales pour la Guéiifon de la Pefte , &c. imprimée
â Paris, pag, I4, & ci-delius le xxvi% §. de la Première
Partie,
if) Voyez dans la même Lettre^ pag. 3^ ., Obfervate 11*,
aln.iî <^ue pag. 45 , Obfervac, iii^.
ii4 Mémoire fur la Pejîe de Mofcou j
ajouter d'autres plus-appropriés à l'état des Infir-^
viitrs , & aux circonllaiices où ils fe trouvent j
qu'il ferait utile de donner à chacun , fa chambre
a part , de même que fa nourriture ,& d'entretenir
exprès , dans un quartier de l'Hôpital , un Réfer-
yoir plein d'eau , ou un grand Kafe toujours rempli
d'eau renouvellée , pour s'y laver, après les fer-
-■vices x^idus a.ux- Peji if érés • mais avec tout cela,
combien en périra- t- il encore? .... Il n'y a
donc pour eux , que Deux moyens , que la raiibn
puifTe approuver : l'un , de ne fe fervir que des Per-
fonnes qui ayem déjà complettement triomphé, des
Symptcmis internes & des Signes externes. de la
Pefte (r) , car elle n'attaque jam'ais Jj eux fois dans
fon Cours d'Invaiion [u) i l'autre , de pratiquer
\ Inoculation de la Pefte , fur ceux qui , de plein gré ,
fe dévouent à ce périlleux état ( y ).
Au refte , une chofe qui ne fervirait pas peu à
échauffer leur zcle , & à égayer leur courage ,^.objet
il néceilaire , ce ferait des récompenfes pécuniaires
ou des marques d'honneur proportionnées à leur
état civil , & à leurs fervices. Ce ferait des peniions
viagères pour les veuves & les enfans , de ceux qui
fe feraient facrifiés j ce ferait encore l'appas de
la liberté pour des Criminels (w ), que le Couver-
(r) Voyez ci-defTus le XIX^ §,, de la Première Partie.
{«) Voyez Mon Mémoire fur l'Inoculation de la Pefte,
&c.. imprimé à Scraftourg , pag. ii & 13 ; Mu Lettre à
l'Acarléniie de Dijon , avec Réponfe à ce qui a paru douteux
dans ledit Mémoire fur l'Inoculation , &c. imprimée à Paris,
pag. 5; , ranicle v'. & pag. 56, l'article vi'. & ci-deffus
dans le xviii*. $. de la Première Partie , note e.
( V ) Voyez Jd'on Mémoire fur l'Inoculation de la Pefte,
&c. pag. lï.
{w) Voyez dans le même Mémoire, pag. 15), note m.
nement ,
Tro'ijleme Partie, 225
hement, d.ins ces temps de cnfe , aurait ^oicés à
ce minillere , pour racheter par-lâ le déshonneur.
Cet exemple a été donné à la poftérité par Notre
Augulle Souveraine, Catherine -la -Grande,
Tous ceux qui fe font dévoués au bien de l'huma-
nité , dans les Hôpitaux pefliférés , ont reçu de fa
main libérale , les gages les plus - flatteurs de fa
bienfaifance (at).
Si , dans l'intérieur des familles , la tendreffe ,
dans certaines circonflances , engageait à cqs foins
<ie cœur , qui ne peuvent qu'aggraver les dangers
du Contact , il faut différer à fuivre fon pen-
chant .... Les Gardes-Malades veillant fur peu
de Peftiférés . &: peut-être fur un feul , pourront
davantage veiller iur elles-mêmes , 8c les Précau-
tions que j'ai indiquées pour les Infirmiers , les ga-
xantiront plus facilement de la Contagion,
§. V 1 1 L
Avant d'entrer dans le détail des Moyens pré-
fervatifs , à propofer par le Gouvernement , j'ai cru
devoir faire mention de ceux qui font néceflaires
aux Particuliers , dans & hors de leurs maifons ,
&: entrer dans la Difi:uJfion de certains préjugés
populaires , qui peuvent devenir funeftes par les
conféquences.
Celui qui regarde le Pain eft des plus fingu-
liers. Pourquoi , en effet, prétendre qu'il n'eft poinc
(x) Voyez le Mémoire ou la Description de la
Peiie 5 qui a régné d^ns TEinpire de Rulîie , & fur-tout à
Mofcou , &c. page 106 , article 5^. ; & C. de Mertens,
Obtervac. i\ledic. de Febrib. Puuid. de Pefte, &c. page
P
2r(j Mémoire fur la Pejlc de Mofcou ^
fufcepcible du Venin de la Pefte ? Efl-ce parce
qu'on excite la fermentation de la pâte par un levain
qui eft acide ? . . . . Qui pourra fe perfuader que
cet acide , à peine fenfible , dans la malTe , où il a
été diftribué , peut dénaturer ce Venin f Et fi un
Peftiféré a touché à la croûte de ce Fain , où la
fermentation eft plutôt arrêtée que dans l'intérieur ,
qui croira de bonne foi , que quelque particule du
Virus peftilentiel n'y adhérera point , pour s'inii-
nuer enfuite par les Pores de celui qui le tou-
chera , ou pour empefter celui qui le mangera ?
Je crois qu'avec le Pain il faut prendre des me-
fures auffi délicates , qu'avec une foule d'autres
matières comeftibles , ou non comeftibles , ôc je
ne crois pas la raifon du contraire.
Un autre préjugé , auffi dénué de bon fens , fait
envifager à nombre de perfonnes , l'aéte qui nous
reproduit , non-feulement comme dangereux , lors
de la PeJIe , mais comme un levain qui peut l'en-
tretenir: en forte que dans une Ville où elle réene,
chaque citoyen doit s'abftenir de l'ufage du ma-
riage. Si cette condition était un Prejèrvatif ind'iù
penfable , peu de monde , fans doute , en ferait
garanti , ôc il ferait impolîible de jamais détruire
ce F/eau terrible , fur-tout dans les grandes Villes
comme Mofcou , Conftantinople , &c. qu'il aurait
une fois affligées. Non pas qu'il faille abufer d'un
plaifu" qui affaiblit , & qui par-là donne prife à
l'ennemi j mais Ci l'on y joint la modération , il
ne peut qu'être utile , tant aux Epoux , par la gaieté
qu'il infpire, ëc la confiance qu'il entretient, qu'au
Public j par la Population qui répare (es pertes.
Elle fe développe encore, dit -on, à la faveur
de toute Nourriture mauvaile & indigefte , ou de
rmtempcrance, elle peut mêm.e y prendre fafource.
Troijîeme Partie, 117-
Et dès-îors l'on fetit que les alimens les plus-légers
&: la fobriécé doivent , d'après ce Syftème , être
le feui moyen de le prémunir contre fes attaques ....
Mais quel Syjîcme .<'.... S'il eft certain que
d'une mauvaife nourriture ou des excès dans le
boire & le manger, il peut ïèiwlzQï: Aqs Maladies ^
tint fpodariques qu'épidémiques, très-dangereufes ,
ôc même d'un caraélere putride j il n'en eft pas
moins hors de doute que la Pejle , doit fa aailTance
a toute autre caufe qu'à celle-ci , & tant que le
Contact à quelque chofe empefté , n'a pas lieu ,
ainll que je l'ai déjà tant de fois répété , l'homme
le plus - imtempérant en fera aufïi exempt que le
plus-fobre , non pas qu'il ne faille obferver une
certaine fobriété lorfque cette cruelle Maladie
règne ; mais la fobriété eft la loi du fage , de doit
l'être tous [qs jours de fa vie. Je conieiiierai tou-
jours aux habitans d'une Ville où la Pejle fait fes
ravages , de manger & de boire tout ce qui leur
plaira , de fe tranquillifer en tout , d'être gais ,
êc d'exercer tout ce qui peut leur caufer une par-
faite fatisfadion & un vrai plaiiîr j mais d'évi-
ter abfolument toutes les foules , &c. Telle eft mon
^JJertion ^ que je tire des expériences.
Venons donc au fait , & ces préjugés mis à
part , voyons ce que doit faire chaque Particulier
dans & hors de fa maifon* ainfî que les Marchands
dans leurs boutiques , les Négocians dans leurs Fa-
briques , les Riches dans leurs Palais , pour n'être
pas mfectés. Rappelions- nous les Précautions gé-
nérales prefcrites pour les Prêtres 3c les Gens de
l'Art. Elles font également néceiTaires au Citoyen
de tout état.
Suppofons qu'une Ville fouffre déjà les plus-
grands ravages de la Pejle j faut-il en avoir quel-
P;j
2 2 8 Mémoire fur la Pejle de Mo/cou ^
que crainte dans ce temps le plus -cruel? Non:
chaque Particulier fe tiendra chez lui autant que
faire fe peut , & fi des befoins domeftiques le for-
cent de fortir, il évitera foigneufement la foule.
On fait pourquoi ^ banifîant toutefois de fon cœu r
toute frayeur déraifonnable, qui énerverait fon cou-
rage. Si ceUV^chat de quelques comeftibles, ou de
quelques marchandifes , qui dirige fes pas, qu'il
prenne garde de ne rien prendre à mains nuesj il
doit toujours avoir des gants trempés de vinaigre,
de Kijloï Kwajf [y) , d'eau falée, ou fimplement
d'eau fraîche, en apportant chez lui fon Achat ^
qu'il le plonge dans l'eau & le lave bien ; s'il eft
immerfifj ou qu'il l'expofe aux Fumigations , dont
j'ai parlé ailleurs , s'il n'eft point immerfif , &
enfuite à VAir libre. Pour lors il peut en faire l'u-
fage deftiné fans la moindre crainte.
Il ferait encore plus - fur pour lui d'avoir une
Rodingote ou un Surtout ( :{ ) , ou fimplement un
Habit j qu'il employerait uniquement lors de ies
allées de venues, qu'il ôterait en rentrant chaque
fois dans le veftibule , qu'il parfumerait à la ma-
nière indiquée ( a)^ &c qu'il expoferait à l'Air libre
jufqu'à ce qu'il en eût befoin j fe lavant du refte
le vifage , les mains , tout le corps même dans de
l'eau fraîche , s'il le jugeait à propos. Il eft aifé de
voir, après ce que je viens de dire, que toute com-
munication du voifinage doit être interrompue.
Cependant , il ne faut pas s'enfermer chez foi ,
{j' ) Nous avons dans notre Pays Kijloï Kivajf, une
boilfon bien acidulée c|uc le Peuple boit pour l'ordinaire.
(£-) Voyez ci-defTus pag. zij & ziz.
- (j) Voyez, pour ce fujet , ci-deiïous dans le xi*. $,
TivPis N". des Poudres Fumi^acives AinlpejUlentiiiUs.
Tro'ifitmc Partie. 12.9
comme un prifonnier ^ au contraire , on peut voir
fes voilîns lans la moindre crainte , parler avec
eux , mais que ce foit à 1^7//' libre , non pas dans
les mailons , cj lans aucun Attouchement. Il fe
gardera auiîi d'entrer dans les maifons de if^ voi-
fins , ni que perfonne d'eux n'entre dans la Tienne.
C'ell tout ce qu'on demande \ 6c , moyennant
toutes ces Précautions , je réponds que chaque Par-
ticulier d'une Ville empeftée, peut fans aucune
crainte exercer tout le travail & les occupations
domeftiques, qu'il aura dans fa maifon , puifqu'il
fera fiir de n'avoir aucune chofe qui puiÂe l'em-
pelter.
Les Marchands font plus expofés à la Conta-
gion , fur-tout ceux qui font des ventes publiques.
Si l'amour du gain l'emporte fur le danger , qu'ils
ayent chaque fois à côté d'eux un Vafe rempli de
vinaigre, de Kijloï Kwajffj &c. Chaque Acheteur
y mettra le prix de (on emplette , fans que le
Marchand y touche , qu'après l'immerfion. A plus-
forte raifon, il ne doit toucher en aucune façon
les Acheteurs ^ ou ce qu'ils portent.
Que 11 les emplettes fe font dans les grandes
boutiques, le Marchand aura foin d'en tenir la
grande porte fermée , il ne fera voir fes Marchan-^
dijes qu'à la faveur d'une petite porte, ou fim-
ment d'une fenêtre 5 &: là il les expofera féparémenc
aux regards des Acquéreurs , fans qu'ils ayent la li-
berté d'y toucher- les conventions de prix une
fois faites, l'argent fera dépofé dans le Vafe en
queftion , ou expofé fur la Table j & la marchan-
dife livrée , fans qu'il y ait. eu de part ni d'autre
aucun Contact j ii l'argent eft expofé'fur la table,
le Maître de la boutique prend fon Gant^ le trempe
bien de vinaigre , &c. , ramalTe l'argent , le me?
P iij
1^0 Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
dans le P^afe rempli de vinaiçre {*) , &c lave bleit
l'endroit où l'ir^ent était pofé. Avec œs Précau"
lions j on peut vendre «S^ acheter fans aucun rifque
de s'empelter , & n'être jamais dans la moindre
nécelïité pendant les plus - grands ravages de la
Pefle.
Il y a des Fabriques où nombre de bras font oc-
cupes à différentes fabricanoas. On ne ferait pas
mal 5 je penfe , d'en tenir la porte fermée à la
clef nuit & jour , & d'y mettre un Ponier^ qui
logerait dans une chambre à part, hors de la mai-
fon , & ferait feul , les commi liions , comme les
proviiîons néceiTaires , avec les précautions détail-
lées pour le fimple particulier. L'entrée & la fortie
doivent d'ailleurs en être interdites à tout autre.
Les marchandifes qu'on recevra pour la fabrica-
tion , doivent pafTer par les conditions ci-devant
détaillées^ c'eft-à-dire , il les marchandifes font
immerfives , on doit les plonger dans de l'eau ,
& les bien laver, ce fera la plus-courte & plus-
fîire précaution j fi au contraire on ne doit pas les
plonger, on peut les parfumer de la manière ci-
deffous, avec celle des 2>ow n°. des Poudres fu-
migatives antipeftilenrielles , qui fera la plus-con-
venable , fuivant leurs qualités refpedives [b) ,Ô€
après les avo^r expofées à l'air libre, on en peut
faire ufage fans aucun doute. En prenant ces
Précautions dans chaque Ville empeftée , je réponds
qu'aucune Fabrique ne rifquera jemais d'être em-
(*) Voyez ci-deiTus pag. 113.
[h) Voyez Mon Mémoire Çnx Tînoculation de la Pefte,"
Ccc. imprimé à Strafbourg, pag. 20 & 30, ainfi ^ue ci-
4eirous le xi". §.
Troificme. Pâme. 2. "51
pellée , 5: qu'elle peut conferver tous fes Ouvriers _,
pour continuer leurs Ouvrages , fans la moindre
interruption.
Les Grands ont leur Portier; il ne s'agit que
de lui hxcr la manière félon laquelle il doit fe
comporter; il procurera dans leur Palais, fansrif-
que pour perfonne , les commodités de la vie, il
recevra toutes les provifions néceflaires pour la
maifon &: toutes autres chofes; ils doivent abfolu-
ment interdire à leur cortège nombreux , à leurs
Domcftiques ^ de ne point fortir de leurs maifons,
(Se moyennant cet arrangement , ils feront eux-mê-
mes a l'abri d'un Aéau , qui ne les aurait pas épar-
gnés , en cas d'omillion de quelques - unes des
Précautions ci-delTus prefcrites.
On doit dans le temps des Ravages de la Pefte por-
ter fon attention jufques fur les plus-p3tites cliofes,
parce qu'elles peuvent devenir très-importantes. Qui
croirait qu'il tallût avoir l'œil même fur les Chiens
&z les Chats , s'il y en a dans la maifon ? Les Chats
fur-tout , dont l'efpece vagabonde aime à errer
lur les toits, & que l'inftinâ: conduit bien-fouvent
dans l'intérieur à^s différents appartemens. Le
maître de la maifon doit bien prendre garde que
CQs animaux , s'il en a , ne fortent jamais , parce
que, s'ils fortent, ils feront les plus-grands ennemis
de la maifon. Ils y apporteront immanquablement
la Pejle _, &z voici comment.
Suppofons qu'un Chat forte d'une maifon non
peftiférée, il en rencontrera un autre , qui fera d'une
maifon dans laquelle ily aeu, ou bien, où il y a même
encore des Pejiiférés ; alors, fi-tôt qu'ils fe touchent
l'un l'autre , celui de la maifon peftiférée commu-
niquera fans doute à l'autre le yenin peftllentiel.
Celui-ci apportera indubitablement ce J^enin de
P iv
2. 5 ï Mémoire fur ta. Pejle de Mofcou j
la Pefte dans fes Poils ^ qui en font, comme ]t
le crois , la plus - fafceptible matière , eu égard
aux exhalaifons huileafes qui les enduifent, & le
Venin de la Pefte , qui y adhère , fera communi-
qué à celui qui le touchera ou le careiTera le pre-
mier , ou enfin, au lit ou au fauteuil fur lequel
il ira fe repofer j quel fera le prix de cqs carelfes ?
quel fera le réveil de celui qui va chercher le
repos fur cqs appuis ? Il fera le premier empefté ,
après lui tous ceux de la maifon ( c ).
On empêchera plus-facilement les Chiens d'appor-
ter un préfent aulîi-funefte : car, ils font plus expofés
à l'air libre \ d'ailleurs on peut les tenir à l'attache.
Dans toutes cqs circonftances, s'il ne fe trouve pas
quelque moyen fur de tenir ces animaux renfer-
més , fur-tout les Chats j je crois que le plus-fur
c'eft de s'en défaire. On doit encore obferver , fî
tout autre anunal domeftique ne peut pas de quel-
que manière apporter la Pefie dans la maifon.
Une Précaution générale pour tout Citoyen ,
de quelqu'ordre qu'il foit , eft d'éviter autant
qu'il eft poffible , la Chaleur dans {es apparre-
mens, & d'y entretenir au contraire un Air frais.
(c) Pour confirmer Mon j4ffertion , que les Poib àcs
Animaux, font la matière la piu^ fufceptible pour recevoir
le F'enïn de la Pefte , & qu'ils empeftent de cette manière
beaucoup du monde par le Contuâ , je crois qu'il n'eft pas
hors de propos de rappeller ici cette mêuje Lettre , qui
m'a été écrite de Kiovif , à Puri^ , par un de mes Parens
R. P. Jac, BidLlawskjy y Arcliiprêtre & Membre du Con-
fîftoire en cette Ville j Lettre que j'ai déjà citée ci defTus
pag. 5 r , note o: d'où on doit abfoliiment conclure qu'il
ferait chaque fois très-néceiTiire de prendre toutes les Frécau~
lions poflibles pour que les Animaux domeftiques ne for-
wITent jamais de la maifon , fur-touc les Chats»
Troijîcmc Partie. 153
autant que faire fe pourra. ^J'ObJervatlon a prouvé
à Mofcou, que les Cu'ijïniers ^ \qs Crjevres ^y tous
les Ouvriers , en un mot , qui travaillent au feu ,
ont été les premiers qui ont relfenti les Symptômes
<ie la Pefte. La chaleur même des Bains j fur-
tout des nôtres , eft dangereufe. Des Infirmiers du
Alonaftere Ougref^hinsky , étant encore tous en
bonne fanté , allèrent, leur fervice fait , fe baigner
à mon infu. Je leur avais interdit ce Bain ^ ovl
l'on eft obligé chez nous d'entretenir une Chaleur
exceiîive. Le lendemain, ceux qui étaient les plus
fanguinolents, éprouvèrent les premiers, & l'un
après l'autre, \qs Symptômes les plus-graves : preuve
que tout ce qui peut augmenter la Chaleur de no-
tre corps , donne en même temps de nouvelles forces
au plus-prompt développement de la iVfa/^i/i^, dont il
eft attaqué. La Théorie eft d'accord en cela avec XEx'
périence, puifqu'une chaleur immodérée quelconque,
en ouvrant nos Pores j ne peut que trop difpofer
notre corps à la réforbtion du f^enin peftilentiel ,
aux maux de tête qu'elle occafionne , & à l'abbatte-
ment qu'elle produit toujours. Au contraire, nous
avons obfervé à Mofcou que la Pefie n'avait pas
fait tant de ravages dans les Quartiers où étaient
logés les Tanneurs. Preuve qu'autant que la Cha-
leur facilite les progrès de la Contagion peftilentielle,
autant ï Acidité & la Fraîcheur les retarde.
Il faut aulli prendre en grande confidération la
Propreté 3 tant dans l'intérieur Aqs maifons que fur
foi-même. L'on a toujours obfervé à Mofcou , que
les Perfonnes mal-propres ont été plutôt que les
autres affaillies de la Contagion peftilentielle. En
effet , fi une perfonne mal-propre a Contact à un
Peftiféré , elle s'empefte toujours avant celle qui
2:5 4 Mémoire fur la Pcjîc de Mofcàu 3
fe tient dans une extrême Propreté. Donc, on
doit très-foigneufement éviter le Contact Se la i\f^/-
propretéj comme les chofes les plus-propres à em-
pefter. AujGGi, entr 'autres Edits émanés de Sa Puif-
fance , Notre Augufte Souveraine Catherine-la-
Grande, fit publier aux Habitans de Mofcou, le
2, 5 Août 1 77 1 , celui qui fuit.
I. « Dans les appartemens , où le feu ne s'en-
» tretient pas, ou s'il ne s'en fait pas intérieure-
î> ment dans les chambres tant des Maîtres que de
a leurs Domeftiques , on en doit chaque jour
« changer l'air , non - feulement en ouvrant les
î5 tuyaux des cheminées , ou les VentUlateurs ^ mais
s> encore en ouvrant chaque jour, pendant quel-
3> ques heures , les fenêtres mêmes j pour que les
» chambres reçoivent aifez d'air courant, fur-
s5 tout les chambres où couche un grand nombre
» de perfonnes.
II. ce Pour que les chambres habitées foient ,
» autant qu'il eft pofiible , entretenues &c purgées
»> de toute mal-propreté , ainfi que les tapis , ma-
3> telats , lits, couvertures, &: autres chofes fem-
s» blablesj qu'elles foient expofées à l'air libre &
il au vent , autant de fois qu'on pourra , par fe-
» maine, ou, s'il eft poffible, par jour.
m. ce II faut confeiller à tous les Habitans de
M la Ville, l'ufage fréquent d'e^z^ froide , & même
>5 à la glace, tant pour leur boilTon ordinaire,
» que pour fe laver bien-fouvent le corps , ainli
» que l'ufage intérieur & fréquent de Vinaigre en
s> petite portion , & l'abfterfion extérieure de tout
5> leur corps avec un linge trempé de vinaigre. . . . " .
Cet Edit fut à peine publié par S. E. le Général
de Yéropkin j alors Infpedeur de tous les arrange-
Troijlcmt Partie. i^^
mens pris contre la Pejle , {d) , que le Peuple le
reçut avec fatistadion , le fuivit avec une exadi-
rude incroyable, & en retira les plus-merveilleux
luccès (e).
Je parviens infenfiblement aux Précautions à
prendre par le Gouvernement j mais , avant d'y
entrer, je dois avertir les Lecteurs, que toutes,
celles que je viens de décrire , ne font pas incon-
nues , ôz que s'il en deiire un plus-ample détail,
il peut confulter en premier lieu :
Une Petite Brochure, qui eft fortie de la prefle
à Mofcou. Cette Produdion faite à la Maifon des
Enfans Trouvés (/) , ne contient qu'en partie les
Edits émanés pour lors , & des înfiruciions données
par le Sénat & la Commiffion contre la Pefte ,
appuyées par l'autorité du Gouvernement.
En fécond lieu , cqs mêmes Moyens préfervatifs
(?c une foule d'autres , qu'on traiterait mal-à-pro-
pos de minutieux, font rapportés plus au long dans
\Oavras,e intitulé Mémoire ou la Description
de la Pefte, qui a régné dans l'Empire de Ruffie,
& fur-tout à Mofcou, &c. (^). Ce Mémoire eft
une ColleBion de toutes les Ordonnances émanées de
S. M. I. Notre Augufte Souveraine Catherine II,
(J) Voyez dans le x x i^. §. de la Première Partie,
noce u.
(e) Voyez le Mémoire ou la Description de la Pefte,
qui a régné dans l'Empire de Pvuffie , &c lur-touc à Mofcou,
Sec. §. 60 , page 83.
(f) Imprimée en Langue Rufîe , en 1771.
(g) Cet Ouvrage fut dédié, par la Commifîion contre
la Pefte , à S. M. Impériale , & imprimé à rUniverfité
de Mofcou en 177^ , avec des Phnches des Lazareths, ou
Hôpitaux pour les Peftiférés,
ly^ Mémoire fur la Pejîe de Mo/cou^
pour fervir à' Infiruclion à la Commilîion contre la
Pefte. Quoique la Defcription de cette cruelle Mala-
die y foit à la vérité trop-fuccinéle pour rendre cet
Ouvrage utile aux Médecins Se aux Chirurgiens ; on
peut néanmoins alTurer qu'il èft précieux pour chaque
Nation en général, & fur-tout pour chaque Ville ,
où le germe de la P^Jle viendrait à fe développer.
Tous \qs Edits j tous les Détails inftruftifs donnés
aux Officiers , qui étaient Infpeéleurs des Quartiers
de la Ville , &c. ( A ) ; en un mot j tous les arran-
gemens pris pour arrêter ce terrible Fléau dans un
temps fî-prefTant , y font ralTemblés, avec la re-
lation des fuccès qu'ils ont eus.
En troifieme lieu , on peut également voir ce
qu'a écrit M. de Mertens dans (es Obfervations
fur la Pefte de Mofcou ( i ) , lefquelles font fans
doute entre les mains de tous les Savans de l'Eu-
rope. Il a fait auiïi . quelque mention des moyens
qu'il faut prendre pour s'en garantir, & des bar-
rières qu'on doit oppofer à fes ravages. Sans par-
ler des Anciens , qui depuis pluiîeurs Siècles ont
traité de la même matière. Pour ce qui eft de
moi, je ne traite que des Moyens les plus- né-
ceifaires pour chaque Ville empeftée , & des Pré^
cautions les plus-importantes.
§. IX.
Celles que lui oppofe le Gouvernement peuvent
ctre confîdérées fous différents points de vue, comme
[h) Voyez ci-HelTus dans le xxiv"^. §. de la Première
Partie, note p , & dans le xxxi^. note^.
( i ) Obfervationes Medicx de Febribus Putridis de Pefte»
&C. Vindobona: 1778,
Troijieme Partie. i^-f
<de Maifon à Maifon, de Ville à Ville, de Nation
à Nation , ou bien relativement aux différents De-
grcs de cette terrible Maladie.
Cependant , pour éviter les longueurs, je n'en-
trerai dans aucun détail qui ptiifle concerner les
Nations : chacune fait aulîi-bien garantir fes Li-
mites de la Pejle que de l'Ennemi. Depuis nom-
bre de Siècles il exifle de Sages Ordonnances , &
des Règles de conduire à cet égard, que les Inf-
pecleurs nommés pour cet effet , ne peuvent ignorer.
Ils lavent également qu'ils doivent les obferver avec
l'attention la plus-fcrupuleufe j & que d'une lé-
gère inexa6titude , il pourrait réfulter des effets
terribles pour la Nation , à la confervation de
laquelle ils veillent par état • mais le devoir eft la
bouifolequi dirige leurs Opérations, & les Royau-
mes en recueillent à chaque moment les fruits.
Néanmoins, malgré leur vigilance, 'il arrive que
la Pejle fe développe quelquefois dans des Villes
où l'on ne s'y ferait pas attendu, & fi-tôt qu'une
telle Ville eft voiline de l'autre , ou ii elle a quel-
que communication , quoiqu'étant éloignée , ii
faut abfolument que le Gouvernement fâche les Pré-
cautions néceffaires dans le cas que leur Ville fut
empeflée. Les Médecins 3c les Chirurgiens fur-touc
doivent bien fcruter toutes les Maladies qui ré-
gneront alors dans la Ville , ainfi qu'aux environs,
de manière que , quand ces derniers découvriront
l'exiltence de la Pejle par les caraderes qui l'an-
noncent , tels quç les Bubons ( /c) , les Charbons
{k.) Il fauc fàvoir que la Fefte , dès le commencement de
fon invafîon , ne porte prefque jamais d'aucres Signes ex-
ternes que les Bubons ; c'eft pourquoi les Médecins ne
doivciu nullement difpucerj pour conclure, fi c'eft id Peft&
2. 3 s Mémoire^ fur la Pejie S Mojcou y.
Ôc les PétéckièSj & en auront fait leur rapport au.
Gouvernement j c'eft pour lors à lui de redoubler
d'adtivité , & de prendre les mefures les plus-ri-
goureufes , afin d'étouffer, s'il eft polîible, le monf-
tre , dès fa naiffance. Il faut pourtant que ces me-
fures foient telles, qu'elles n'occaiionnent aucun
dérangement dans le commerce, ni qu'elles cau-
fent aucune terreur panique parmi le Peuple.
J'ai démontré dans la Première Partie de cet
Ouvrage , ainii que dans Ma Lettre à l'Académie
de Dijon , avec Réponfe à ce qui a paru douteux
dans Mon Mémoire fur l'Inoculation de la Pefte ,
par les Ohfervations les plus-importantes , que la
Pefie ne nous attaque jamais que par le Contact .^
il fuffit donc à chacun de s'en garantir , quicon-
que fera docile à ces raifons , tâchera toujours de
l'éviter ^ s'il l'évite , il peut être très-perfuadé qu'il
ne peut pas être empefté. Sur cette certitude , il
ne craindra point de rendre fervice à ceux qui
en auront befoin.
Suppofons donc que la Pefte s'empare d'une Maî-
fon , celui des Médecins ou Chirurgiens qui y dé-
couvre le premier un Pefiféré, doit en premier
lieu lui ordonner fecrettement de s'éloigner auflî-
tôt de ceux , qui font encore en bonne fanté , d'em-
porter toutes fes hardes , ou dans une autre chan^
bre , ou dans un jardin , li c'eft en été , ou dans
quelqu'autre endroit un peu éloigné , ce qui fera
ou non , mais ils doivent bien ex.aminer les circonflances ,
& fui-tout la fuite de tous les Symptômes incernes , donc
fai donné la Defcription dans la Seconde Partie de cet Ou-
vrage. Par ces recherches, ils ne douteront jamais que ia
ÀfaUdle , quoiqu'elle ne poite, pour Signes externes, <jue
des Bubons , ne foit véiitai)lemenc la pe/te.
V
Troificmt Partie. 255^
"beaucoup mieux , s'il eft encore en état de fe con-
duire lui-mcme. Au contraire, il faudrait que quel-
qu'un lui aidât, 8z que cette même Perfonne prît
aurti-tôt les Précautions ci - delTus mentionnées ,
pour qu'elle ne s'empeftât pas elle- même. En for-
tant de la maifon empeftée , le Médecin ou Chi-
rurgien doit encore avertir tous les autres de ne
point fortir de leur maifon. Il informera en même
temps les voilins , que cette maifon eft empeftée ,
èc qu'ils ne doivent ni y entrer, ni en recevoir
aucune chofe. Cependant, il ne le fera qu'en pre-
nant les Précautions les plus-propres à banir toute
la crainte du fein de leur famille , les alTuranc
qu'ils n'ont rien à craindre de la Maladie _, ayant
évité tout le Contact: qu'ils pourront même parler,
s'ils veulent, aux Perfonnes de la maifon empeftée ;
mais que ce ne foit que d'une certaine diftance.
En conféquence, le Gouvernement T^oniizoïàonnei
à la Police de faire , nuit &; jour , Sentinelle au-
tour d'une telle maifon , pour que perfonne n'y
entre , & que ceux qui y lont n'en fortent pas ;
mais que le tout fe fafTe avec tranquillité , & d'une
manière décente. Elle doit encore procurer à ceux
qui y font renfermés , toute la Sub/ifiance nécef-
faire , pour qu'ils ne foufrrent aucune difetre.
Les Médecins Se les Chirurgiens viliteront très-fré-
quemment le Malade^ tant pour fcruter la Ma-
ladie , que pour encourager les autres habitans ;
ils recommanderont chaque fois aux Perfonnes de
la maifon de fe , garder bien - fcrupuleufement,
en premier lieu , de s'empefter eux-mêmes , en fé-
cond lieu, d'empefter quelques autres perfonnes
de leurs voifins.
Les Minijtres de VEglife doivent aller de temps
en remps dans cette maifon pour exhorter les Per-
240 Mémoire fur la Pejle de Mo/cou _,
formes qui y habitent , à obferver les mefureS
que leur aura indiquées le Gouvernement j & les
Gens de T Aut , & à ne point fe roidir contre leurs
fages ordonnances ( / ) ; ils leur diront chaque fois
que la Pejle eft une Maladie très-contagieufe, &c.
Ils pourvoyeront du refte aux befoins fpirituels du
Malade.
Si-tôt qu'on prendra toutes ces Précautions fi-
falutaires & iî-humaines , les Perfonnes j qui fe-
ront dans la maifon empeftée , ne manqueront pas
de fecours , elles fe garderont elles-mêmes avec la
plus-exa6te attention d'être empeftées. Les Voifins
îe garderont aulîl , & tous enfemble faciliteront
les mefures entreprifes pour étoufi'er , dès le com-
mencement, un Fléau fi-redoutable. Il s'enfuivra
de-là que la Pejle ne pourra jamais s'étendre plus-
loin. Moyennant cette conduite , le Gouver-
nement , avec les Médecins & autres j découvriront
les fources par lefquelles la Première Perfonne a été
empeftée j en les découvrant ainfi , ils tâcheront
immanquablement de les tarir, & enfuite de pur-
ger tout ce qu'ils croiront encore en Etat d'em-
pefter quelqu'un, ou , ce qui ferait encore mieux,
îî le Gouvernement j en les payant aux Proprié-
taires , Ïqs contraignait de les confumer tout-à-fait
par le feu. Voyant des Mefures fi-douces , fi-fa-
ciles' à l'exécution , iî-humaines , non-effrayantes ,
(/) J'ofe afTureï , par une preuve bien convaincante , que
jamais aucune Loi , même la plus- rigoureufe , ne pourra
ranc engager It Peuple à l'exécution exadle de toutes les
Précautions que le Gouvernement prefcrira , comme les plus-
falutaires pour le bien-être d'une Ville empeftée , que les
confeiis & les exhortations des iMiniftres de l'Eglife ; preuve
qu'ils fonr dans ce temps bien iiécefTaires. Voyez ci-deffus
F^g' 1^8, i6c? & 170.
Troïjîcme Partie. 241
ni pour les Malades peftifércs, ni pour tout autie^,
perloniie ne cr.iindra ni la Maladie, ni les Loix
rigoureufes du Gouvernement, Kmd^ la Pe/le {exa.
immanquablement croutïee dès fon origine , & s'il
arrive quelquefois qu'on ait déjà dans une Ville
jufqu'à dix maifons empeftées, avec ces entreprifes
on pourra très-facilement éteindre la Pejle , puif-
que chacun fâchant qu'il ne faut qu'éviter le Con-
tacl Aqs chofes empeftées, pour ne point périr
d'une Maladie j qui n'agit fur nos corps que par
la communication de fa Contagion j, chacun l'é-
vitera ; par ce moyen , le bon ordre fe trouvera
dans chaque Ville , quoiqu'empeftée. Mais (i l'on
prend quelques Mefures contraires , je réponds que
chaque Ville , dont la Pejîe s'empare , éprouvera
toujours un horrible Fléau ^ tant par la crainte, que
par mille autres différentes circonftances.
Il fera dès-lors inutile de parler à' Hôpitaux peftî-
férésj ni de Quarantaines ^ mots auiïl-redoutables au
Peuple que la Pejle même [m], & en cas qu'il en
foit befoin , ce feront ces mêmes Maifons où feronc
les Malades peftiférés , qui en ferviront. Par-là Is
Gouvernement s'épargnera beaucoup de difficultés j
& une Ville n'éprouvera pas les dangers auxquels
elle ferait expofée par le tranfport des Pejliférés.
Qui ne conviendra pas avec moi qu'en conduifant
les Malades peftiférés , les uns dans les Hôpitaux ,
les autres dans les Q^i2r^/2r<2i/2ej', le Gouvernement
a plus de diuicultés , & qu'on facilite par ce moyen
la propagation de la Contagion j tandis qu'avec
{m) Voyez H. Rutzky, DilTcrcac. Inauo;ural. Medica
de Pcfte, &c. pag. 19 , déjà cicée dans le 1". §. de cette
même Partie, note l> , dans le ii\ ngte ^ , & dans le iv.%
noce i.
Q
ij\.i Mémoire fur la Pejle de Mofcou j
les Moyens que je viens de propofer, le Gouver-^
nement n'aura pas dans la Ville plus de deux^ trois
ou fuppofons dix Malades peftiférés, & quelques
maifons empeftées ? Si les Malades meurent , il
fera fur qu'il y aura eu tant de Morts _, 6c tant
de Perfonnes qui auront eu le Contai , .en les en-
terrant j par coiiféquent, il faura qu'il faut pren-
dre avec eux toutes les Précautions néceflaires, &
les garder dans les Quarantaines, avec la plus-exa6be
attention. Ces mêmes Perfonnes étant bien inf-
truites de toutes les Règles qu'on y doit obfer-
ver , y feront elles - mêmes très-attentives : de-là
la Pejie n'aura aucun lieu de s'étendre.
Mais , en cas que la PeJie commence à faire
de grands ravages , & qu^il meure dans la Ville
quantité de Malades peftiférés , un autre objet ,
qui mérite encore , ce me femble , une Conjidéra-
tion particulière de la part du Gouvernement , c'eft
de penfer, dès le commencement,, à la manière
de iQ'à inhumer , & moyennant àts récompenfes
pécuniaires , de fe procurer pour tranfporter tous
les Morts dans les cimetières, des Enterreurs , aux-
quels il fera enjoint de s'habiller de la manière
décrite ci - delfus [n) -. de leur recommander de
mettre les Cadavres dans une Brouette , ou autre
. Machine commode ( o ) , & de les tranfporter dans
(/2) Voyez ci-defTus dans le xxxi'. §. de la première
Partie, note f.
(o) Je voudrais (]ue Ton fît ufage , dans ce cas , d'un
Injirument manuel , pour qu'on n'eût pas befoin de recourir
aux Chevaux. J'ai toujours idée que les Animaux peuvent
attirer , fur leurs Voils , une grande quantité du F'enin pefti-
Icntiel, & le communiquer à ceux qui les toucheraient. Voyez
ci-defîas dans le vm'. §. de cette jr.ême Partie, note c
Troijîcme Partie» 2,43
îe Cimetière hois de la Ville , qui fera le plus-
près [p) , &où l'on auracreufé a avance une yojje
profonde pour les enterrer [q) j de jetter à l'eau,
ou, ce qui fera encore mieux, de biûler leurs
Jnjirumcns avec toutes les hardes des Enterreurs ;
en un mot , tout ce qui aura fervi aux Malades
peftiférés avant, & pour leur enterrement j de fe
plonger enfuite dans la rivière , à différentes re-
prifes, cS: de prendre de nouveaux habits, afin de
paifer dans la Quarantaine pour 15 ou 20 jours tout
au plus , & fi aucun d'eux n'eft empefté , ils forti-
ront (Se recouvriront leur liberté. Qui doute que
ces Ordonnances appliquables aux habitans Aqs
campagnes , comme à ceux des Villes , ne de-
viennent , pour l'efpece , une reifource falutaire
contre les fureurs de la Pejle} Je les propofe comme
les plus-néceifaires , dès le moment que la Pejie
s'empare de quelqu'endroit ( r).
§. X.
Cependant, malgré tout , s'il arrive que la Pejie
fe répande , & que fa Contagion gagne les diffé-
rents Quartiers d'une Ville , pour lors le Gouver-'
nement doit prendre des Précautions qui deviennent:
plus-nécelfaires que jamais.
{p ) Voyez ci-defTus dans le xxxi*. §. de la Première
Partie, note^.
( q ) Voyez au même endroit, & dans le même § , notes^
(r) Je ne donne ici aucune Description de la manière
donc il faut nettoyer les Aluifons peflitérées , me réfervanc
de la donner ci-deflous dans le xii^. § , où je dirai quelles
Mefures on doit prendre, ^uand i^Pefie elt tout-à-faic
£nie.
2 44 Mémoire fur la Ptjîe de Mojcouj
La Première cft la diflribiicion clés différents
Quartiers de la Ville {f)^ de façon qu'ils ne
ibient pas trop étendus , pour faciliter une
pleine connailTance de chaque maifon en particu-
lier. Chaqite Quartier aura un Infpecieur ^ ôc {qs
Subalternes pour l'aider (r), un Médecin ou un
Chirurgien (z/)-pour vifirer chaque i1f^/^^^.
La Seconde concerne le moyen de découvrir par
tout où il y aura quelque Pejliféré, dès que quel-
qu'un tombera Malade dans une maifon , alors on
mettra fur la Porte une certaine Marque que le
Gouvernement doit aiîigner ( v ) , pour que les
Subalternes de Vinfpecleur j qui vifiteront journel-
lement leur Quartier , puiffent plus-commodément
reconnaître , que dans une telle maifon fe trouve
un Pejiiféré j & fi-tôt qu'ils en feront le rapport
à Vinfpecleur j il fe tranfportera fur le champ ,.
avec le Médecin ou Chirurgien du Quartier , chez
le Malade , pour conftater l'état de fa Maladie ,
Il ce n'eil point la Pefte ^ on ôtera aiiffi-tôt la
Marque de la Porte. Dans le cas contraire , elle y
reftera. Pour lors il fera fait inhibition à toute
perfonne de fortir de cette maifon, & ordonné
que la Marque y fubfifte jufqu'à nouvel ordre ,
fous la garantie toutefois de fournir la Suhfif
tance nécelTaire à ceux cpi l'habitent. Autant que
faire fe pourra, les Malades feront priés de fe
rranfporter dans -les Hôpitaux peftiférés pour s'y
«Tuérir phis-commoclément de leur Maladie.
(f) Voyez ci-dcfius dans le xxiV^ § de ]a Piemieie
Partie , noce p.
[t] Voyez au même endroit, la même note/'.
(/.') Voyez au même endioic , la même note/?.
(vj Voyez au même enûroic, le vu'. §.
Troijleme Partie» 245
La Troijlcme Préc:Tution regarde le nombre de ccî
Hôpitaux , qui fera proportionné à l'étendue de la
Ville (w'. Le Gouvernement ?i\irx foin de les dif-
poler de minière qu'il y en ait Un à chaque coin ;
& il en choifira la lituation , s'il ell poilibîe , dans
quelque local vafte & bien aè'ré {x) : les Chambres
y (^\:oai fpatieufes , & les Malades diftribués dans
diftérents Quri.rtiers de l'endroit , fuivant la vio-
lence des Symptômes qu'ils éprouveront , & la na-
ture des Signes que l'habitude de leurs corps pré-
fentera (y ). Chaque Hôpital aura un Chirurgien C^)
avec quelques Sous - Chirurgiens , qui prendront
tous les foins poUibles de la Cuérifon des Pef-
tiiérés , &z des Infirmiers de l'un & de l'autre
Sexe ( :{ ) , un Médecin pour avoir l'infpedtion fur
tous les Hôpitaux en général ( "^ ) , & pour don-
ner toutes les infi:ru6tions nécefTaires aux Chirur-
giens des Hôpitaux , un Aumônier ^ qui veillera
au fpirituel , & un Infpecieur avec {qs Aides qui,
non-feulement veillera à ce que chacun rempliiTe
(w) Voyez au même endroit, les xxviii & xxx% §.
(.y) Voyez dans Ma Lettre fur les Expériences des
Friélions Glaciales pour la Guérifon de la Pefte , &:c. im-
primée à Scrafbourg , pag. 4 , noce 3 , ainfi que ci-deflus
dans le xvi'. §. de la Première Partie, note^.
(jy) Voyez ci- deCTus le x x v 1 1 1% §. de la Première
Partie.
(*) Voyez dans le vu'. §. de cette même Partie, page
zio, & ci-deflus le xxx^. §. de la Première Partie.
[l) Voyez dans le même vu'. § , pag, ai^ , & ci-deiTus
dans le xxxi". §. de la Première Partie , noce z,
(*) Voyez dans Ma Lettre fur les Expériences des Fric-
tions Glaciales pour la Guérifon de la Pefte , &c, imprimée
à Strafbourg, pag. 40, & ci-delïus le XX vu'. §. de la
Première Partie.
o ii;
24<' Mémoire j m la Pejle de Mojcoii î
fes FonclLons avec exaétitude , mais il aura autant
d'égard à la Suhfijlancc de tout fon Monde qu'au
maintien du bon ordre & de la difcipiine.
Enfin, une QtiatrLme & dernière Précaution
re<2:arde les morts. Les Cimetières feront fîtués au-
près de chaque Ropital {a)jy ôc dans chacun, les
FoJJoyeurs auront toujours foin de tenir des fofTes
creufées , pour y placer les Cadavres , aufîi-tôt que
les Enterreurs les apporteront de quelque part que
ce foit. Les Enterreurs , après les y avoir mis, fe
retireront, &: les Fojfoyeurs les inhumeront. Toutes
ces Fojjes feront profondes, ôc on les comblera
à mefure qu'elles feront remplies de Cadavres,
J'ai déjà dit plus-haut, que les Enterreurs & les
FoJJoyeurs devaient être entretenus aux frais de l'E-
tat , & comment ils devaient fe comporter pendant
& après les Enterremens [b).
Tant de bienfaits de la part du Gouvernement ,'
& fur-tout les fuccès qui en réfuiteront, pour le
bien de l'humanité ^ feront fans doute naître aux
malheureux alTaillis par la Pejle , le deiir d'aller
fe faire traiter dans les -Âfyles publics qu'il con-
facre à leur guénfon ^ mais en cas que pluiîeurs
ne voululfent pas s'y rendre , on demande s'il
faudrait les y forcer? C'eft ce cpe je laiife à ré-
foudre à la Loi de chaque Nation en général , &
aux inftrudions de chaque Ville en particulier.
Quant à moi, je penfe qu'on ne doit jamais les
y forcer ; coxio. contrainte paraîtrait dure & tenir
de l'efclavage. C'eft ainii qu'a penfé S. Al. le
(<j) Voyez ci-delTas dans le x x x'. §. de la Première
Partie, noce /, & dans le xxxi*. note^.
(^) Voyez au même endroit, les mêmes notes / U_y.
Troijîcme Partie. 147
Prince d'Or/cw. A fon arrivée à Mo/cou , il fit
publier des Ordonnances fur ce fujec. Elles fuffi-
raient pour rendre Ton nom immortel ; car , il on
donne au Peuple cette liberté, je ne douterai ja-
mais qu'il en abufe , fur-tout, fi on lui démontre
par des Ordonnances raifonnabies du Gouverne-
ment, par les fages inftrudl-ions des Médecins, pzi:
les exhortations ôz les confeils falutaires des Mi-
nïjlres de l'Eglife , qu'il faudrait que chaque Fef-
tiféré {e iQnàit à. ï Hôpital , premièrement pour s'y
faire traiter de la Pejle ; fecondement pour la
confervation du refte de fa famille , troifiémemenc
pour n'en point empefter d'autres dans la Ville.
Ce grand Prince ôc Concitoyen compatilfant en-
gageait , à la vérité , le Peuple à cette démarche
falutaire , en fe fervant &l des exhortations des Mi-
niftres de l'Eglife, & à^s confeils àt^ Gens de
l'Art, dont le pathétique & la fagelîe pouvaient
déterminer les plus-incertains. Il ne voulut jamais
permettre qu'on attentât à la liberté d'aucun Ci-
toyen. Certainement cette conduite eft dans l'or-
dre , & on peut dire , que fi pour lors, on ne force
perfonne, tout ira au mieux : au lieu que la con-
trainte occaiionnera plus de mal que de bien.
D'ailleurs , les Médecins ôc les Chirurgiens doi-
vent donner aux Habitans d'une Ville empeftée
toutes les Règles nécelTaireSj pour qu'ils puifTent
fefoulager, par eux-mêmes, dès le Commencement
de l'atteinte de la Maladie^ comme les a données
à Mofcou la Commijfîon contre la Pejle [c) , en cha-
que Quartier ■_> qui , comme je l'ai dit plus-hauf ,
(<:■) Voyez ci-dedus le xxVIl^ §. de la Première Partie
pag. p6 & Tuiv.
i^S Mémoire fur la Pejlc de Mofcou j
ne doit pas être très -étendu. Chaque Quartier
doit avoir , comme les Hôpitaux , fon Médecin
ou Ciiirurgien, ^qs Officiers de fanté, & fon Inf-
pecteur. Cliacun d'eux doit remplir fes devoirs,
avec exaécitude. Chaque Porte de Maifon , où il
y a un Pejlïféré ^ doit avoir fa Marque qui
en défend l'entrée à tout autre. Chacun dans
les Prédications doit être inftruit des moyens
de fe préferver Une feule chofe , à la-
quelle tous les Officiers de fanté , & fur-tout
les Infpedeurs , doivent faire attention , c'eft de
fournir les Maifons empeftées de toute Suhjijlance ^
pour que ceux qui y font, n'aient aucun befoin
d'en fortir , jufqu'à ce qu'on ait fini le terme de
la Quarantaine^ qui doit être depuis 15 jufqu'à 20
jours. De cette manière ils y relieront avec fatis-
faélion. Les autres Habitans^ voyant une Marque
qui déiigne une Maifon peftiférée , fe garderont d'y
entrer , de d'avoir aucune communication avec les
perfonnes qui y font. Et comme chaque Citoyen
fera libre , chacun , félon lés Infruclions de (qs Su-.
périeurs , fe gardera de s'empeiler , il aura d'ail-
leurs les plus-iimples Remèdes , avec lefqueis il
pourra lui-même , en cas qu'il devienne empefté ,.
dès le Commencement de la Maladie , s'aider en
quelque chofe. Ne doit-on pas efpérer avec raifon ,
que par ce Moyen , on réuilira beaucoup plus-faci-
lement à dompter un H-terrible Fléau ^ que par
toutes autres enti'eprifes ? Les Infpecleurs ^ les Méde~
cins ôc les Chirurgiens doivent encore avoir une rrès-
grande attention , chacun dans fon Quartier, de faire
enlever auffi-tôt les Corps morts de chaque Maifon
particulière. C'eft pourquoi ils doivent tous conf-
tamment inculquer aux Habitans , d'avertir , auili-
tôt qu'il y aura quelque Mort dans une maifoji ,
Troljîcms Partie. i^^^
Ylnfpeclcur du Quartier pour qu'il envoyé les Enter-
reurs le tranfporter au Cimetière , avec les Précau-
tions indiquées [d). Il me femble que ce fera le
Moyen le plus-sûr d'empêcher que la Pefie ne mul-
tiplie Ïqs viâiimes , fur-tout dans les petites Villes.
§. XI.
Mais ce n'eft point alTez de combattre la Pejle ,
ni de la détruire pour le préfent; il faut encore
prendre de fages Précautions pour qu'elle ne renou-.
velle jamais, s'il eftpolîible , fes fureurs.
Eerfonne n'ignore qu'en Moldavie , en Valaclùe^
fur-tout dans les Provinces intérieures de la Turquie
même , elle eft comme Epidémique. A quoi doit-
on en attribuer la caufej ne fe promene-t-elle pas
fans CQ^Q d'une Ville à l'autre , faute d'avoir pris
des Mefures falutaires pour nettoyer les Maifons Se
les Hardes imprégnées de fon Venin f Cataftrophe
funefte à l'efpèce , & qui fe reproduirait dans wo^
Contrées Européennes , comm.e dans les Gouverne-
mens de ^Afie j fi l'on n'employait des Préfervatifs
nécelfaires , &c capables de détruire jufqu'au moin-
dre germe de la Contagion peftilentielle.
Il eft donc indifpenfable de nettoyer les cliofes
infectées du Venin de la Peftej & c'eft faute de
telles Précautions j qu'elle a fait, dans le iSiec/d palTé,
tant de dégâts dans V Europe , fur-tout à Mofcou [e) ,
ainfi que dans plufieurs autres Villes de cet Em-
pire (/). Ses trilles ravages fervent à jamais d'exem-
ple, & doivent nous engager à reconnaître que ces
f d) Voyez au même endroit , dans le xxxi'. § , note £'.
(e) Voyez au même endroit, le ii\ §.
if) Voyez au raéiTie endroit, le III^ 5^
1 5 o Mémoire fur la Pcjlc de Mofcou }
Préfervatïfs font d'une néceffité abfolue dans cha-
que Fille empeftée, fur-tout dans celles qui font
aufîi-grandes [g) ^ aulli peuplées que Mofcou [h).
Et pourquoi croirait-on qu'il n'y eût pas des Préfer-
vatïfs affez-efficaces pour opérer cette deftrud;ion ?
Qu'on coniîdere encore la Pefie qui affligea l'Em-
pire de Ruflie au xvii^. Siècle , & qu'on la compare
à celle du xyiii*^. , la Première exerça pluiieurs an-
nées fes fureurs , comme on peut le voir par la Lct-
tre écrite de Mofcou au Tfar Alexis AIichaÏ-
LO wiTZ (i) , lorfque S, M. affiégait la Ville de
Smolénsh (k). La raifon en eft bien (impie: c'eft
qu'on ne connaiffait dans ce temps aucune Méthode
pour anéantir le Firus qui la reproduit , mais il
n'en a pas été de même dans le temps des derniers
ravages qu'elle a faits. Les Temples (/) , les Palais^
les Monajleres _, les Hôpitaux _, les Hôtels j les Maï-
fons des Particuliers [m) ,,les Murs mêmes, tout fur
fournis à V Action de la fumigation , &:c. , ainfi que
tout ce que ces lieux renfermaient de meubles &
de vêtemens , fans diftindion du Profane &c du
Sacré i & le fuccès juftifia l'entreprife de la Corn-
mïjfion contre la Pcjle {n)\ par la celTation entière
du mal qu'elle s'efforçait d'anéantir.
is) Voyez au même endroit, dans !e xxii*. §, noce jf.
{h) Voyez au même endroit , dans le xiii*^, §, note j^.
[i) Voyez au même endroic, le ii^ §.
{k) Voyez MM. P OLOUNIN &Muli,er, dans leur
Diûionnaire Géographique Rude, page 364,
(/) Voyez ci-defibus dans le x 1 1\ §, Article l^^
note c.
(m) Voyez au même endroit, Article il'', note e.
(n) Voyez le Mémoire ou la Description de la Pefte,
qui a régné dans l'Empire de RufTie, & fur-tout â Mofcou,
&c. pag. 100 i C. de ÂIertens , Obfervac. Medic. de Febr.
Tioïjitmc Par de. 151
Lorfqu'elle inventa ce falutaire Préfervatify elle
en av-ut un exemple fous les yeuxj c'était le Vi-
naigre des Quatre P oleurs, fi- utile aux habitans de
Marjedle ( i) ) , lorfque la Pefie faillit de dépeupler
entièrement cette grande Ville. Les Trois Poudres
Fumigatives Antipelhlentielles qu'on inventa à Mof-
cou [p) , étaient encore toutes nouvelles, lorfque je
fus chargé d'en faire les Premières Epreuves , dans
une Maifon , près l'Hôpital du Monaftere Symo-
nowsky (^q) , où je m'étais renfermé pour foigner les
Pejlijercs _y avant que je fuffe Membre de la Corn-
million. La Manière dont je m'y pris peut être
fuivie , lorfqu'on aura befoin d'ufer de cqs Trois
Poudres , & de procurer les mêmes avantages qu'on
a eu à Mo/cou après mes Epreuves (r).
Pucrid. de Pefte, Sec. pag. S$ , Sc ci-deffiis le xxix=. §, de la
Première Partie.
(o) Dans cette Ville, un Vaillêau venant de Scio ^ en
1710 , y apporta la Pdjh , qui fît de grands Ravages. Mais
quant à la t^efie à.t Mofcou , on prétend qu'elle fut apportée
avec de la Laine de Turquie 5 cependant il était impofîiblc
pour- lors de découvrir fa jufte origine , quoiqu'on fâche
qu'elle avait commencé fes premiers ravages dans une Fa-
Irique. Voyez ci-defTus le xxv% §• de la Première Partie.
{p) Voyez Mon Mémoire fur l'Inoculation de laPefle,
&c. imprimé à Strafbourg en 1781 , pag. ij & fuiv., ainiï
que dans le Mémoire ou la Description de la Pefïe,
qui a régné dans l'Empire de Ruflie, & fur-tout à Mofcou,
&c. pag. 114, n°. 3.
{q) Voyez dans le même Ouvrage, le même n°. 3.
(r) Il fajt fa voir que fi-tôt que ces Trois Poudres furent
publiées à Mojcou , premièrement par un Edir particulier,
le Peuple les accepta avec une attention paniculiere, & en
ufa avec beaucoup de fuccès ; après quoi , ce même Edit
fut réimprimé dans une Petite Brochure , donc j'ai parle
ci-defTus dans le viii% §. de cette même Partie, note j^
1 5 i Mémoire fur la Pejle de Mofcou j >
Je me procurai dans cet Hôpital aflfez d'Kabits ^
pour revêtir totalement Sept perfonnesj j'avais eu
foin qu'ils fuiTent de différentes matières. C'étaient
des Habits de Pelleterie , de Laine , de Coton , de
Soie , de Fil j ils avaient amplement fervi aux Pes-
tiférés avant leur mort , & étaient imprégnés de
fueur , de pus & des matières iclioreufes qui fuin-
taient des Plaies j Signes cara6lériftiques de la Ma-
ladie. Je les fis tranfporter dans la Maifon voilîne,
dont je viens de parler , où la Pejle n'avait laiiTé
que les Murailles^ tous ceux qui l'habitaient étaient
morts. On étendit à cet efiet des Cordeaux dans un
appartement convenable , dont je fis fermer les -Fe-
nêtres j les Portes, les Tuyaux des cheminées, en
un mot , toutes les Avenues par où l'air pouvait
s'infmuer : & les Habits une fois fufpendus , la Pou-
dre Fumigative n°. i ^^. fut emoloyée fous mes or-
dres, pendant Quatre ''^ouns , 2. deux reprifes diffé-
rentes. Après ces huit lumigations , je fis ouvrir
Portes & Fenêtres , expofant le tout à l'air libre ,
durant fx jours , terme auquel on m'amena par
ordre du Gouvernement Sept Criminels [f) , qui
fe revêtirent de ces Habits ^ jufqu'à la chemife
même: ils relièrent dans la Mafon , dont je parle.
Il eft aufîl inféré page 458, dans le Mémoire ou la
Dfscription cie la Vtîxç. , qui a rég«-é clans l'Empire de
RufTie , & fur-tout à Mofcou , &c. Ouvrage à jamais louable.
C. de MmxENS eu fait aufll raenîion dans fon Ouvrage.
Obfcrv.it. Medic de Felrlb. Piitrid. de Pefte , &c. pag. 170.
(/) Ces Sepi Criminels confentirent , de leur propre mou-
vement , à courir le rifque de perHre la vie , à condition
qu'ils obtiendraient le p?adon de leurs crimes. Preuve qu'on
peut trouver parmi eux , quelqu'un qui confentira aufli à fc
i^ire inocuLér de la Pcfte. Voyez Mon 3îémo'ire fur Tîno-
cuiation de la Pefte, &c. pag. ïi & 18.
Troïjîcme Partie,, 455"
Seh^e jours conféciitifs , fans qu'aucun éprouvât la
moindre atteinte de la Maladie. Mon Rapport fait
à la Commillion contre la Pefte , les Membres ( t )
ie ralîemblerent pour les vilîter, & virent tous avec
étonnement ce que je leiu^ avais communiqué. Ce-
pendant, pour une plus-grande sûreté , VAJJemblée.
jugea à propos de les faire palTer dans une autre
Maifon j revêtus néanmoins des mêmes Habits , &
comme Quinze jours s'écoulèrent encore fans les
moindres veftiges du mal , le Gouvernement j après
leur avoir fait paifer les Qiiarantaïnes ordinaires ,
leur donna la liberté , & les admit au nombre des
Citoyens , comme ceux qui n'avaient eu aucune
crainte du Venin de la Pefte. D'après ces Epreuves ^
ne peut-on pas croire avec raifon , fans même avoir
examiné les Ingrédiens , que ces Trois Poudres font
d'une vertu particulière pour détruire le Virus pef-
tilentiel ?
C'eft ainfi que la CommiJJion contre la Pejle ^
ayant d'abord fait toutes ces Epreuves^ avait; déjà
reconnu &: publié que ces Poudres étaient mefveil-
leufes. Leur efficacité fut enfuite conftatée par tant
de fuccès , que je me hâre de les tranfcrire avec
la Méthode de s'en fervir dans toutes les circonf-
tances , que prefcrivit encore ladu'e CommiJJion ^
pour compléter fon heureux Ouvrage.
( t ) Voyez ci-defTus le xxix^ §. de la Première Partie^»
& ci-defTus dans ce même xi^. §, noce n.
2 54 Mémoire fur ta Pejîc de Mofcou ^
N". I.
Poudre Fum'igadve Antïpejldcntïelle forte [u]^
v/L. Feuilles de Genièvre hachées très-menu.
Raclure de Bois de Gayac. , . .
Baies de Genièvre concafTées. . .
Son de Froment. . de chaque vj. livres.'
Nitre crud réduit en poudre. . viij. livres.
Soufre à Canon pulvérifé. . . vj. livres.
Myrrhe ij, livres.
Qu'on mêle le tout , &: qu'on en faife une Pou-
dre Fumigadve ^ fuivant les règles de l'Art.
Comme cette Poudre contient , dans fa compo-
fition , une grande quantité de Nure crud & de
Soufre , c'eft pour cette raifon qu'on l'appelle Pou^
dre Fumigative Antïpefdkntïdk Forte. Elle était
deftinée à nettoyer l'intérieur des maifons , les
lieux où l'on avait formé des dépôts de Pejliférés ^
\qs habiliemens quelconques . qui avaient couvert
quelque temps les Malades ou les Morts de quel-
que nature qu'ils fufTent , pourvu que la Couleur
n'en fût pas trop délicate.
(«) Fulvis Fumalis AntipeJlLlentiaU% fortîs.
^i, Folior. Juniper. minutifT. incifor. . . .
Rafurs Ligni Guajaci
Baccar. Junipeii contufar. ......
Furfurum Tritici à libr. vj.
Nitri crudi pulveiifat libr. viij.
Sulphur. Ciuini pulverifac libr. vj.
MyrrhcE libr. ï).
M. & F. S. Artem. Pulvis Fumalis^
Troijicmc Partie, iÇj
N°. I I.
Poudre Fumlgaùve Antlpejiilentidle faible (v);
Çi. Plante d'Abrotanum hachée très-menu.
V. livres.
Feuilles de Genièvre hachées de même.
iv. livres.
Baies de Genièvre concaflTées. . iij. livres.
Nirre crud réduit en poudre. . iv. livres.
Soufre à Canon pulvérifé. ij. livres & demie.
Myrrhe j. livre & demie.
Qu'on mêle le tout , & qu'on en fafTe une Pou-
dre Fumisadve , fuivant les relies de l'Art.
Cette Poudre contient aulli du Nkre crud & du
Soufre j mais comme la Quantité en eft moins
grande , que dans la Première , on l'appelle Faible,
Elle fervait aux mêmes ufages , avec cette Diffé-
rence néanmoins , qu'on l'adoptait de Préférence
pour les vêtemens d'une Couleur délicate , & pour
les meubles , qu'on croyait moins imprégnés du
f^enin peftilentiel.
^»— — Il II " I m
(v) Pulvis Fumalis AnnpeftiUntialis micis.
Ci, Herb. Abi'Otan. minutifT. incif. .... libr. W
Folior. Juniper, minutifli incifor. . . . Jibr. iy,
Baccar. Juniper, concufar libr. iij;
Ni:ri crudi puiverifac libr. iv.
Sulph. cirrini pulverifat. . . . libr. ij. & ferais.
Myrrhe.. , libr. j. & femis,
M. & F. S. Artera Pulvis Fumails.
3.^6 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
N°. I I I.
Poudre FumigativeAntipeJlikntidle Odoriférante (w)»
Çi. Racines de Calamus Aromat. hachées.
iij. livres;
Encens ij. Hvres.
Succin. j. Hvre
Storax
Fleurs de Rofes. . . dé chaque demi-livre.'
Myrrhe j. livre.
Nitre crud réduit en poudre, j. livre & demie.
Soufre à Canon pulvérifé. , . demi- livre.
Qu'on mêle le tout , & qu'on en fafle une Po«-
dre Fumigadve , fuivant les règles de l'Art.
Il n'y a dans cette Dernière qu'une petite quan-
tité de Nitre ôc de Soufre: ce font des Ingrédiens
odoriférants , qui furabondent, raifon de £3. Déno-
mination. Son ufage était deftiné aux Etoffes dont
les Couleurs étaient les plus-délicates, ou à celles
fur lefquelieson avait quelque Doute qu'elles fuifent
imbues du Firus peftilentiel. On l'employait aulïi
(w) Pulvis Fumalis AntipeJîllendaLis Odoratus,
^t. Rad. Calam, Aiomatic. incif. ... ; libr. iij;
Olibani • . , . libr. ij.
Suicini libr. ].
Scyracis
Flor. Rofar à libr. femis.
Mynhx libr. )'.
Nitri crud. pulverifat libr. j. & feruis,
Sulphur. Citrin. pulverifat libr. femis.
M. & F. S. Artem Pulvalis Fïmialb.
pour
Trol/ieme PartU, Içf
pOMt Parfumer agréablement rintérieuf cîés Mai-
fo/is ( ,v ) , ne pouvant gâter aucun Ameublement ,
ni nuire à la Poitrine.
La Méthode de fe fervlr de ces Poudres eft de*
plus - {impies \ je vais la décrire telle que l'avait
prefcrite la Commijjion contre la Pejie. On commen-
çait par fermer les Fenêtres 3c les Portes de l'ap-'
partement qu'on Voulait Parfumer -^ on bouchait en-
iuite jufqu'aux moindres Fentes , qui pouvaienC
donner accès à VAir : fî c'était des Linges ou des»
Habits, qu'on voulût nettoyer du P^irus peftilentiel,
on étendait dans cet appartement des Cordeaux fur
iefquels ow expofait le tout- on mettait aux Quatre
coins des Réchauts remplis de Charbons ardents,
ou Un au centre , ii l'appartement n'était pas grand j
ôc le Parfumeur [y], revêtu d'une grande Ro-
dingote ou Surtout de toile cirée ( ;{ ) , & bien foi-»
gneux de fe garantir du Contact, verfait fur ces
Charbons une alfez grande quantité de Poudre^
pour exciter une Fumée épaife , & capable de pé-
nétrer toutes le5 chofes expofées à fon action. Ilré-
pétait CQXZQ Opération deux fois par jour [a] , matin
(x) Voyez ci-deffus dans ce même xi . § , note /*
{;y) Tous les Parfumeurs doivent être choifis par le
Cùuverntment , pour qu'il foit bien affaré , que tout ce qui
a été empefté , foi; nettoyé avec la plus-grande attention,
félon V Iriftruilion qu'ils en recevront. Ils doivent encore
avoir à leur tête une Perfonne de confcicnce , qui exami-^
neta leurs Opérations , & qui leur détendra de toucher leâ
endroits infeftés du F'enin peftilentiei , à rpoins qu'ils ne
prennent toutes ces Précautions , que je donne dans cettg
partie , pour ne point s'empefter»
' l) Voyez ci-delTus dans le xxvii*. §. de la PreiTiiere
Partie, n^ ? , & dans le xxxi'. note j-.
(a) Il fauî obfeïreK quçj quand rappartemciu a i%k.
R
* 5 8 Mémoire fur la Pejle de Mofcou ^
ôc foifj & la conrinua.it Quatre jours confécu-*
tifsj fi l'exiftence du virus dans les Hardes était
très-conftatéej fi au contraire elle n'était que dou-
teufe^ la Fumigadon ne fe faifait que Deux ou Trois
jours tout au plus. A la fin on ouvrait les Portes
ôc les Filtres pour donner à VAir un libre cours ,,
& la Semaine une fois écoulée , on reprenait l'u-
fage de ces chofes ainfi Parfumées , fans aucune
crainte d'être atteint de la Contagion peftilentielle.
Une P^emarque à faire, &c qui n'eft pas fans mé-
rite , eft la nécQi^ité pour les Parfumeurs de fortir
promptement de V Appartement , après avoir verfé
la Poudre fur les Charbons ardents. Celle du n°. i^^
fur-tout eft dangereufe pour la Poitrine _, à caufe
de la quantité de Soufre qu'elle contient ^ & dont
les Emanations dans l'air attaquent vivement les
Poumons , & caufent une Suffocation qui pourrait
devenir mortelle [b).
rempli de Fumée la première fois , & qu'on vienc une feconJe
faire la même Opération , on doit chaque fois , avant d^
entrer . pour arranger les Héchauts avec les Charhons ardents
& mettre de nouvelle foudre^ avoir foin que toutes les iv-
nêtres & les Fortes loient ouvertes , au moins pendant une
heure ^ afin que pendant ce temps , la Fumet de la Première
Opération puifîe lortir entiéremen: de i'appaitemenc. Après
quoi , fermant bien toutes les Fenêtres &. les Fortes , de
la même manière qu'auparavant., on doit réitérer les mêmes
Opérations^
[b) Il faut que chaque Parfumeur fe donne bien de
garde de la Fumée de la Poudre du Premier Numéro, car
' elle infefte tout notre corps. Eii effet , comme j'étais le
Premier à i'infpeftjon iur toutes les Fumii>aiions , qui le
faifaient dans les Fabriques de la Ville , où on avait â
craindie qu'il ne reliât quelque Germe de la Pefte dans les
dilférenres Laints , j'étais (i auentif a ces Opérations , que
je ne pus m'empêcher d'entrer IHuJieurs Fois ^ pour vois
. , ^roijleme Panlei 5 5 ^
: §. X I L
Après ce que je viens d'expofer , ce ferait une er-
reur de ne ponit croire à i'efScaciré ds? ces Poudres :,
DU de le fouftraire aux Régies générales qu'on a pref-
crites pour leur ufage à la Dejiruciioa totale du venin
peftilentiel , dans une Ville que ce terrible Fléau au-
rait ravagée. Mais je crois qu'il ne ferait pas hors de
propos d'aller encor-e un peu plus loin , &c de donner
féparément quelques détails fur la Manière dont on
doit nettoyer tous les endroits empeftés, comme les
Boutiques avec les marchandifes , les Bureaux avec les
papiers , les Hôpitaux ^ les Maifons avec les haraes,
ies Eglifes m.êmes , &c. , puifque tous ces endroits
ne me parailTent pas indiftérents , fi l'on veut trai-*
ter à fond un objet auiïi important.
À R T I c L E L
Je commence par les Eglifes. On fera furpris^
fans doute, de me voir entrer dans àes détails
fur la maniera de les nettoyer. Qui doute cepen-
dant qu'il n'y ait eu , de temps en temps , des Pef-
dfe'rés qui y foient venus demander du foulage-
ment à leurs maux, & d'autres qui, frappés comme
Cl les Chambres t où on faifait les Fumigations , étaient rem"
plies «le Fumée afîez épaiiTe. Cette Attention me caufa une
Il cruelle Al^Udie , que toutes mes Articulations en furent,
pour aind dire, dilloquées ; les Sourcils ^ les Paupières, la
Barhe , &c, me tombèrent , & je devins tout livide ; j'étais
même menacé de tomber dans un Marafme , & de finir ma
yie avant Ton temps.
R ij
%iSo Mémoire fur la Pejle de Mofcoîi^
fubitement , y foient morts avant la fin cîe leur|
prières , ou que des Prêtres & ceux qiii les fer-
valent n'y foient pas morts ? Nous avons vu a
Mofcou 5 combien de Prêtres & combien de ceux
qui les fervaient font morts dans ces Afyks de
piété. Dans ces Circonjlances ^ il faut abfolument
qu'une telle Eglife foit nettoyée.
Ainfi , dès qu'une pareille Catajlrophe fera arri-
vée , il faudra auffi-tôt défendre l'entrée de cette
Eglife jufqu'à ï£xtinciion totale de la Pefte [c), ôc
(c) On peut voir dans le Mémoire ou laDESCRiPTio»
<îe la Pefte, qui a régné dans l'Empire de RufTie, Si fur-touc
à Mofcou, 8cc. pag. 131 , que dans le temps que la Fé/îs
ïégna dans cette Ville , on y ferma , par ordre du Sains
Synode ,117 Eglijes , parce que tous les Frùres Se autres
MccLéJîaftlques ^ étaient morts. Preuve combien de Prêtres^
ôc autres qui les fervaient, y font péris innocemment, puis-
que , pendant un fi terrible Fléau , chaque Chrétien s'em-
preH'aic de fe confeffer , de communier , &c. , & que les
Frêtres ne connai liant aucun Moyen de fe préferver de la
Contagion peftiientielle , agiffaient encore beaucoup plus-
jiial, en faifanc très-fouvent , par Dévotion^ des Proceflions
avec des Images, &c. : ce qu'on ne doit jamais faire alors;,
ils périmaient innocemment eux-mêmes , par cet excès de
Dévotion^ & donnaient occafion à une infinité d'autres de
s'empefter parla grande foule, où ils fe trouvaient pendanc
ces Frocé[]ions. Je me fuis déjà affez amplement exprimé
ci-defTus fur cet objet. Cependant , je ne faurais paffer ici fous
fîlence, ce qu'un Ecrivain moderne avance dans S a Nouvelle
Hijloire de l'Empire de RuJJle. Il aflure que pendant les Ko."
va^es de la Pefte à Mofcou, on y ferma toutes les Eglifes ; ce
qui caufa un fi grand défordre parmila Fopulace , qu'elle (e
révolta , & que c^nt Révolte parvint jufqu'au meurtre. ( Voyea
ci-deffus dans le xxvï°. §. de la Première Partie , pag. 91 Se
<ji , noces c Sid , ainfî que p. 106 , note i>.) Il eft vrai qu'on
y ferma quelques Eglifes-, mais iîmplement celles on les Prêtres
& autres EccléJiajUques avaient été les viftimes de ce redou-
lable FUm, A quoi bon d'ailleurs auraient-elles été ou-j
Troijleme Partie. î(?i
pour lors on s'y prendra comme je vais le diécriie.
Ceux qui feront V Opération , doivent être abfolu-
ment choifis parmi les Prêtres mêmes, & autres
Perfonnes attachées à l'Eglife^ ils s'habilleront à
la manière ci -devant prefcrite : pour les Chirur-
giens , Se fur-tout pour ceux qui fervent les Ma-
lades peftiférés , ils auront chacun luie Brojje fixée
fur un long manche de bois : ils en frotteront pre-
mièrement tous les endroits du Portail^ qu'ils foup-
çonneront avoir été touchés par quelque Pejiiféré'.
enfuite ils ouvriront la Porte , & en y entrant y
ils feront la même Opération dans l'intérieur de
VE-éifice jufqu'à la hauteur d'un homme , & même
plus. Les autels , les décorations , les images , la
chaire , les bancs , le pavé , rien ne fera épargné.
On trempera à cet effet la BroJJe dans du vinaigre
pur ou coupé d'eau, ou fimplement dans de l'eau j
ce qui doit varier fuivant les circonftances : les
endroits , qui peuvent être foupçonnés d'avoir été
très- fréquemment touchés par les Pejiiférés^ doi-
vent être nettoyés avec une plus grande attention ,
& vice verfà.
Après avoir fait cette Opération dans tout l'in-
cérieur de VEglife j on pafTera avec les mêmes
précautions à la Sacrijlie , & après avoir ouvert
\qs Armoires Se autres endroits où fe trouvent les
Habits facerdotaux , Se les V^afes facrés , on expo-
fera les Habits les pluS-précieux fur ^qs Cordeaux ,
ver:es , puifqu'il n'exiflaic plus aucun des Prêtres qui en
tàifaienr les fondions.' Combien ne lit-on pas de fembla-
hles fauiïètés , au fujet de ce vafte Empire ? . . . . Combien
de faits fans probabilité ? . . . Combien de coiijeftures fans
fondement ? . . . Combien de narrations injuftes & indignes
d'être mifes au jour l ,.,.
R iij
%ëi Memdife fur la Pefle de Mofcou^
ou dans la Sacnjlle même , ou dans quelqu'antïé
lieu convenable pour les Parfumer à la manière
prefcrite ci-deirus, dans les Règles générales , ôc
on plongera les I^afes dans le vinaigre , ou dans
de l'eau vinaigrée , &c. , comme je viens de le
dire. Les Livres de conféqaence , qui n'ont pas été
fréquemment dans les mains des Pejiiferés, feront
bien elfuyés extérieurement avec un Linge trempe
du vinaigre , ou expofés à la Fumigation j comme
les Ornemens • mais les Livres de peu de valeur^
qui auront chaque jour été dans les mains des
Pefliférés , ainfîque les Ornemens de même nature,
feront réfervis pour le 'feu. Quant aux Ameuble-
mens de bois , on les lavera avec du vinaigre , ou avec
de l'eau vinaigrée , ou de l'eau fraîche. Telles font
les Règles de nettoyer les Eglifes _, & les Lotions
ôc autres Opérations néceiï'aires répétées quelque-
fois , mettront ces édifices confacrés à Dieu , en
état de recevoir fes Adorateurs j & l'on y renou-
velieî:a fans crainte le Service divin.
Article IL
Tout ce que je viens d'expofer pourra fe faire
par une Compagnie d'Ouvriers & de Parfumeurs ^
qui fera à la folde du Gouvernement (* ). En
doit - il être de même des Maifons des Particuliers ,
où il y a eu des Pefliférés ôc des Hardes qui leur one
fervi? Celapourradevenirindifpenfablepour celles,
dont la PeJIe aura enlevé tous les Habitans.
En ce cas ÏLnfpecleur de la Compagnie Aq^ Par-
(*) Voyez dans le xi% §. de cette même Farcie ;
Troijîeme Partie, 16^
fumeurs oxàonnev'x k fes Subalternes d'aller ouvrir,
dans toutes les Maifons qu'il fe propofe de nettoyer,
les Fenêtres &c les Portes , & de les tenir ouvertes
Cinq à Six jours , afin de laifler circuler ï^ir dans
tous les appartemens. Ils feront toujours habillés à
la manière ci - defTus. Après ce laps de temps , on
commencera par laver les Fenêtres , les Portes , les
Meubles de bois , avec de Teau acidulée ou falée :
on nettoyera les Tableaux ôc les TapiJJeries avec
des Brojfes trempées de la même eau j on elTuyera
les Serrures ôc autres garnitures de métal , avec
des Linges imbibés de vinaigre , & on brûlera
les Chofes de peu de prix : enfuite les Fenêtres ,
les Portes , les Tuyaux des cheminées , les moin-
dres Trous , feront bouchés exactement j les Cor--
deaux tendus , les Habits & Linges expofés à la Fumi-
gation pendant le temps indiqué , c'eft-à -dire ,
Quatre pnTS ^ comptant Deux fois par jour, & en
obfervanr chaque fois toutes les Régies ci-delTus
mentionnées ( d). Après quoi , le tout ayant été
expofé de nouveau à VAir libre , après avoir ouvert
les Fenêtres & les Portes , pourra fervir à fes an-
ciens ufages , fans qu'on doive rien craindre. On
a éprouvé à Mofcou , après cqizq dernière Pefle ,
qu'ayant nettoyé toutes les chofes de chaque Mai-
fon , de la manière prefcrite , on peut fans rifque
y entrer, ôc y féjourner tranquillement (e ).
(d) Voyez ci-defTas dans le xi*^. §. de cette même Partie,,
note a.
(e) On a obfervé à Jk/ofcou , ainfî que dans toutes les
autres Pailles de l'Einpire de Ruffîe , où la Pejte a fait itt
ravages , dans ce xvrii'^. Siècle , que les Fumigations ,
S:c. font très-utiles ; parce que, dans le terrips que cette
Capitale a été ravagée , le nombre des Alaijons y raoncaiç
à ii538. De es nombre, €o^\ om été empeftées & neç.-
R iv
i^4 Mémoire fur ta Pejle de Mo/cou j
Cependant, je crois qu'il ferait beaucoup plaS^
commode , & que le Gouvernement n'éprouveraic
jamais tant de difficultés , quand il aurait à nettoyer
• tout à la fois un fi grand nombre , tant d'endroits ,
que de hardes , lorfque la Pejle ferait tout-à-fait
finie , s'il avait prefcrit , dès le Commencement de
fon invafion , toutes les Régies nécelTaires pour
que chacun des habitans en fut bien inffcruit y &
dans le cas où il refierait des habitans dans une mai-r-
fon , il paraît que tous ces foins devraient leur être
confiés. Cette fage Prévoyance n'expoferair point
VEtat à des dépenfes fuperflues , & donnerait ei>
même temps , aux Propriétaires , des refTources
plus promptes contre la Contagion , & les fauve-
rait des dangers de la rapine.
Il faudra, en conféquence , enjoindre à chaque^
Particulier^ dès qu'il, y aura eu quelque Pejliféré
dans fa maifon , mort ou non , de bien aérer £on
appartement j pour ce qui regarde les chofes
auxquelles il aura touché , de brûler celles qu'on
ne voudra point garder , & d'expofer d'abord les
autres à VAir , puis les bien Parfumer , ou les
laver toutes, fi elles font immeriibles. L'endroit
où le Malade aura couché , ne doit point être
oublié. Il eft mêm.e plus que probable , que tout
fe pafTera avec plus d'exadtitude. Qui faura mieux
toyées, & 3000, qui n'étaient pas d'un grand Prix, 8c
où les Propriiiaires font péris par la Pejle , ont été entière-
ment démolies. Voyez le Mémoire ou la Description
de la Perte , qui a régné dans l'Empire de Ruflie , & fur-
tout à Mofcou , &c. pag. ôO'i &:-6 -y & comme la Pejle ne
parutnulle part pour une Seconde fois , cela prouve évidem-
ment que toutes ces Précautions font , chaque fois , d'iinç
ïiécefTué indifpenfabie pour n'en plus eue attacjué»
Troïfitmc Partie» 2<?5
iquViii Propriétaire , ce qui doit être nettoyé ou
non ? Qui veillera mieux à ce que rien ne foit fa-
crihé inutilement , ou confervé maî-à-propos ? Un
homme, qui peut-être a été Garde - Malade , ne
peut-il pas nettoyer , laver , parfumer chez lui , fans
crainte , comme fans retard ? Et dès que l'époque
du befoin eft arrivée , ne vaut -il pas mieux la faiiir
que de différer ? Je donne cette Obfervadon , pour
avoir vu à Mo/cou beaucoup de difficultés , & beau-
coup d'obftacles , tant pour les Habitans que pour
le Gouvernement même : & je prétends que tout le
nettoyement doit abfolument être fait par les Pro-
priétaires desmaifons. Il me paraît ,. d'ailleurs, qu'il
fuffirait au Gouvernement de nommer pour chaque
Quartier , une perionne confciencieufe , &c inrel-
hgente , qui aurait conftamment infpeétion fur les
Particuliers , dans leurs Opérations , &: qui lui en
ferait un Rapport circonftancié , fans introduire in-
diftinctemenr par - tout la Compagnie des Parfu-
meurs. Quant aux Maifons où il n'y a plus è^Ka-
hitans , il me femble qu'elles {ont fpécialement ré-
servées aux foins du Gouvernement.
R T I C L E
I I I.
J'ai êié.]z. parlé des Hardes'^ mais je crois ne pou-
voir trop m'étendre fur cet objet , puifqu'il m.érite
une Confideration particulière. 0\\ fait qu'elles font
efFecbivement plus - fufceptibles , que tout autre
corps, de retenir le Venin peililentiel , quelques
Centaines d'années , fur-tout ii elles ont été enfer-
mées fans avoir été nettoyées , & qu'elles font le
Vcnicule ordinaire , qui charie la Pejle d'une partie
ûu monde à l'autre. En effet , com.m.ent la Pejle
peut-elle être tranfportée de Régions en Régions ^
1 s s Mémoire fur la Pejîe dé Mofcou j
quoique très-éioignées les unes des autres , fi et
n'eft par le moyen des Hardes , ou autres pareilles
mitieres empeftées ? 11 eft également vrai que , dès
qu'un Péjliferé les a touchées , elles font un Prin-
cipe d'infedion sûr & infaillible , fur-tout , fi on
les renferme dans des Coffres , des Armoires , des
Commodes^ ôcc.
Une Règle de conduite très-aifée à déduire , eft
qu'il faut promptement les en tirer , toutefois avec
les Précautions mentionnées plus-haut , & les net-
toyer , comme j'ai déjà dit , dans les Epreuves des
trois Poudres Fumigatives Antipeftilentielles ('/).
L'ufage en fera proportionné à celui des Hardes ,
par le Peftiféré , au degré du F'irus , dont on les
foupçonnera empreignées , & à la délicateife de
la couleur dont elles font revêtues. Tous ces Dé-
tails font déjà donnés j mais , je le répète , qu'on
n'en confie l'exécution qu'aux feuls Propriétaires j
perfonne ne peut mieux favoir qu'eux , ce qui a
€té plus ou moins touché , & dans quel Degré de
la maladie. Ils font habitans de la même maifon ,
& peut-être font -ils delà même famille. Ils foa-
mettront tout à l'adion des Poudres , félon les
règles prefcrites , & ne feront pas tenté de renfer-
mer quelques Hardes précieufes , avec le foupçon
de la Pejle , crainte , bien fouvent très-raifonnable ,
qu'elles ne foient gâtées , fur - tout pillées. Que
fais-je ? Ce font autant de raifons , fans en alléguer
beaucoup d'autres, qui prouvent que, pour éviter
tous ces inconvéniens , & autres difficultés , les
Propriétaires feuls doivent les nettoyer j mais il faut
(/) Voyez dans le x i', §. de cette même Partie,
pag. XJ4-155 &-zî6.
Troijieme Partie. iGf
iibfoliiment que la Pcrfonne choifie , pour chaque
Quartier , préiîde chaque fois à toutes ces Opéra-
tions , Se en falfe fon rapport au Gouvernement.
R T I c L E
I V.
Même manière d'agir , à l'égard des Boutiques
& ^QS Marchandifes , qui peuvent y être conte-
nues. Il n'y a ici qu'une Difiinciion à faire : ou
les Marchands font morts dans la Boutique même ,
dans laquelle ils fiifaient leur débit , ou la Mala-
die les y a alTaillis , avant qu'ils aient pafle ailleurs ,
ou pour mourir , ou pour y chercher leur guéri-
fon. Dans ce dernier cas , il y a moins de fufpi-
cion , tant pour ce que les Boutiques renferment ,
que pour les autres endroits qu'ils auraient tou-
chés. On doit conclure de-là que les Fumigations
peuvent être fuflifamment faites en peu de temps;
au lieu que , fi la Mort eft venue les y faiiîr , &
qu'en réfîftant à its allants , ils aient eu le courage
de continuer encore leur commerce , pendant quel-
que temps , avant de fuccomber , tout ce qui eft
fufceptible de pafïer par les Lotions ^ doit être lavé,
comme je l'ai enjoint , dans les Règles de nettoyer
les Eglifes , les Maifons , les Hardes , &c. & les
autres Marchandifes feront expofées à des Fumï-^
gâtions plus-longues , plus ou moins actives , fui-
vant la délicatelfe de leurs couleurs.
Avant d'en venir à cette Opération , on penfe
bien que , ii-tot qu'une Perfonne fera empeftée y
ou morte, dans quelque Boutique que ce foit , cette
Boutique^ ou autre endroit , doit être auiîi-tôt exac-
tement fermée , jufqu'au temps de la nettoyer. Si
on en confie l'entrée à quelqu'un , ce ne fera qu'à
quelques Perfonnes diftinguées , 6c d'uja état ref-
1^8 Mémoire fur la Pejle de Mofcou_y
pedable , qui pourvoyeroiit à ce que tout foit
nettoyé avec exaditude , & qui préviendront tous
les défordres qui pourraient ruiner le Commerce du
Marchand par des enlévemens furtifs , &c.
Article V.
Les Bureaux Se les Archives font de même expo-
fés à l'infedrion , par les Commis qui peuvent y
être afTaillis , & par conféquent tous les Papiers
qui ont été touchés avant leur mort , foit dans les
jârchives ^{çÀt dans les Bureaux qu'ils renferment,
doivent être réputés porter le J^enin de la Pefte ,
& doivent fubir les mêmes Opérations , que toutes
les autres chofes empeftées.
Dans les Bureaux , où plufieurs Commis fe trou-
vent , fi quelqu'un eft infedé , ou mon , on ren-
fermera tout-de -fuite tous fes Papiers^ on lavera
foigneufement la Place qu'il occupait , & tout cq
qui l'entoure, avec du vinaigre, ou de l'eau aci-
dulée , ou falée , & après avoir défendu à fes C0/2-
freres de toucher à rien , on féparera avec Pré-
caution tous les papiers qui étaient de fa partie.
Les moins efTentiels , feront plongés dans le vinai-
gre , & mis dans une chambre à part , pour les
fécher [g ). Ceux , au contraire , qui font de con-
{g) On doit faire les mêmes Opérations pour les Let-
tres, quand on eft obligé d'en recevoir d'un endroit pefti-
féré. On les pique encore j mais ,. fi c'eft quelque Lettre
qu'on ne doive pas piquer, alors on peut la plonger dans
du Finaigre , enfuite la lécher , & cela fuffira pour n'avoir
aucune crainte de la prendre j puifqu'après avoir fubi une
telle OpérAîion , le venia de la l'ejie fera immanquable-
ment détruit.
Troijîeme Partie. zë^
fcquence , de pour lefquels on redouterait cetio
immerfion , on les expolera ouverts dans une
chambre particulière , <Sc on les parfumera pendant
une Semaine , avec la vapeur de vinaigre , Quatre
fois par jour j cette vapeur s'excite en veriant la
liqueur fur des Briques, ou des Cailloux ardents:
en fuite de quoi , on les expofera à l'air libre , au
moins pendant une Quinzaine. Le plus sûr cepen-
dant ferait de Ïgs plonger dans le vinaigre , s'il étaic
poliible , ôc de les nettoyer avec foin. Moyennant:
cette Opération faite exactement , & fans riea
omettre , car la moindre omillion peut caufer la
Pejte aux autres , la tranquillité peut renaître ,
dans les Bureaux ; & li-tôt qu'on aura pris dans
chaque endroit toutes cqs Précautions , qui fonc
très-iraciles à exécuter au plus limple particulier ,
la Pejle ne fera jamais, dans aucune ville , im li
redoutable Fléau.
Dans les Archives , c'eft à-peu -près la même
chofe. Ces dépôts intéreffants font fujets à être viii-
tés par des Commis , qui ont befoin des pièces né-
cellaires à leurs recherches : ■ un Commis infecté
peut infecter le tout. Que faire alors ? Fermer le§
Fenêtres , les Portes , & jufqu'aux plus petits Trous y
faire Six jours de fuite , Quatre fois par jour ,
des Fumigations de vinaigre , de façon que la va-
peur pénètre tout j eflTuyer en fuite tout l'extérieur
des Paquets , avec la même liqueur , puis rouvrir
tout ce qui a été fermé , pour y faire circuler l'air
librement , pendant une Quinzaine : voilà tout le
myftere. Le danger , qui par-là s'éloigne àts Bu-
reaux , doit aulîi difparaitre des Archives , & oa
peut faire ufage de tous les Papiers , fans la moin-
dre crainte de s'empefter.
Ijo Mémoire fur la Peftc de MofcoUl
Article VI.
Kniffbns cette matière , & difons que , s'il efi:
befoin de Précautions , c'eft , fans doute , pour
nettoyer les Hôpitaux. Quel endroit a contenu des
Pejîiférés en plus grand nombre ? & ne doit-on pas
regarder chaque petite fuuface d'un pareil empla-
cement, comme imprégnée du Virus peftilentiel ?
Peur-il y avoir des moyens trop efficaces pour
le détruire complettement ? Je ne donne ici, pour
exemple , que l'Hôpital du Monaftere Symonowsky ,
pour favoir comment il faut fe conduire ^ c'efl-à-
dire , comment il était entretenu , pendant que
les PeJliféres y exiftaient , & comment on le net-
toyait. Puifqu'il contenait, dans fa vafte étendue ,'
une grande Quantité àt Malades (A), pour faci-*
liter le Nettoyement d'un tel endroit, on y allu-
mait chaque jour, durant la Pefie ^ un Bûcher ,
pendant quelques heures ; & dès qu'un Pejliféré
était mort , on portait fur ce Bûcher^ tous fes ha-
bits , pour être réduits en cendres. De tout ce qui
avait été à fon ufage , on ne confervait que le
Lit : de forte qu'en nettoyant, à la i^i/zde la Pefte ,
un tel vafte Hôpital ,on n'y trouvait pas une grande
Quantité de chofes à brûler.
La Pejle finie , tous ceux qui avaient fervi dans
cet Hôpital , & qui y étaient entrés pour y cher-
cher leur guérifon , furent habillés à neuf, depuis
{h) Voyez ci-den"u.s dans le x v i^ §. de la Première
Panie, note^, & dans le x x v 1 1 1\ note x -^ ainfi que
dans AJa Lettre fur les Expériences des Friélions Glaciales
pour la Guétiron de la Pefte , &c. imprimée â Paris, pag. f,
note q.
Troijieme 'Parût, 27ÎI
îes pieds jufqu'à la tête, & leurs anciens vêtemens
iubirent le même fort que celui des morts. Ces
nouveaux habits étaient pour fe rendre au lieu de
la Quarantaine. Cependant , avant d'y pafTer , on
leur faifait enlever tous les lits, nettoyer toutes les
ordures des chambres, mettre au feu tout ce qui
était de peu de valeur , laver le pavé ditous les ameu-
blemens, ouvrir les fenêtres & les portes par-tout.
Enfin , ayant nettoyé cet Hôpital , ils en fortirent ,
& on y lailTa circuler l'air pendant Trois mois.
Ces Trois mois révolus , la Compagnie des parfu-
meurs s'acquitta de fes fonctions , avec le dernier
fcrupule , & nettoya toutes les chambres & autres
endroits , félon les règles prefcrites pour les Maz-
fons empeftées j fur-tout la Poudre N°. P' , fut
employée , accompagnée néanmoins , pour tout ce
qui fe trouvait en bois , de lotions de vinaigre ,
éc tous les murs reblanchis avec de la chaux.
Cette même cérémonie fe pratiqua dans les autres
Hôpitaux , qui fe rétablirent aufii-tôt en Monajleres^
Le germe de la Pejie y avait été li bien détruit,
par cette Méthode , qu'aucun des Moines qui y
xentrerent , ne relTentit pas la plus - petite attaque
du mal, dont on avait cherché à détruire jufqu'au
moindre germe. Tels font les Moyens les plus-surs
pour nettoyer tous les endroits &: toutes les chofes
empeftées. Je les donne ici comme les faits les plus
léels , & qui prouvent , que dans chaque ville où
la PeJie a fait fes ravages , le Nettoyement des en-
d.roits , & des chofes empeftés^ eft ixidifpeafabie-
ment néceiiaire , pour qu elle ne puilfe lailTer la
moindre chofe de fon Germe fatale.
ïyi Mémoire fur la Pejle de Mofcoui
§. X I I î.
Une cliofe qui n'intéreiTera pas moins le Lec-
teur j c'eft la Dcfcrlption des moyens , qui fuient
pris à Mofcou , pendant la Pejie , pour que la fub-
lîftance ne manquât point aux habitans , & qu'il
n'y eut aucune interruption dans le commerce , 6c
c efc par où je finis Mon Mémoire.
Il eft de notoriété publique que , lorfque cette
cruelle Maladie règne quelque part , on empêche-
les marchandifes d'en fortir , encore plus que d'y
entrer , & que la difette à(ts provifions alimen-
taires réunit quelquefois la Famine à la contap-ion.
Pour éloigner de fa Capitale un pareil malheur ,
Catherine II , cette Grande Législatrice , donna*
ordre de ne rien épargner (i) pour y faire les arran-
gemens qu'on aviferait bien être. Voici la manière
dont le tout s'exécuta.
I. On avait fixé , à l'entrée de la Ville , dans
les Quatre coins , un emplacement , pour y tenir
une efpece de Foire ou de Marché. Cet emplace-
ment était enferm-é de Baluftrades , & perfonne
n'y entrait que ceux qui venaient de la Campagne,
ou ÛQS Villes voiiines , y vendre quelque provifion.
Chaque Citoyen qui avait befoin de faire quelqu'em-
plette , s'y rendait au jour de Marché ^ &c du dehors
de la Baluftrade, conférait avec le Mi^rcAizW, qui
était en dedans , fur ce qui lui était néceffaire ,
convenait avec lui j, le payait , & s en retournaic
chez lui avec ce qu'il avait acheté. Le Marchand ^ '
(i) Voyez ci-defTus dans le xiiS §. de la Première
Partie, ^oie w,
de
Troijietnt Parue. 1,73'
de (on coté , prenait l'argent de fa vente , avec les
Précautions y dont j'ai déjà parlé tant de fois ci-
delfus , ôz le Marché fini , chacun fe retirait à fa
Campagne , fans entrer dans la Ville.
Il arrivait quelquefois que ceux-ci ne pouvaient
fe défaire de tout ce qu'ils avaient apporté. Pour
prévenir des frais de retour j & pour les encoura-
ger , on avait fait conftruire un grand Magajin , a
côté de chaque emplacement. Un Comm'iJJaire y
recevait tout ce qu'on n'avait pu vendre , de quelque
nature qu'il fût , prenait connaifTance des prix , ôc
• payait les T^endeurs , pour qu'ils s'en retournaffent
tranquillement chez eux j fans perte de temps. De
manière que les Payfans, des environs de Mofcou^
étaient chaque fois sûrs de vendre leurs marchan-
difes ; ôc les Habitans ne manquaient de rien pour
leur fubfiftance. Par ce moyen ^ qu'il y eût Marché
ou non , le débit des Provijions fe faifait tou-
jours , puifqu'on pouvait recourir à chaque inftant
au Magajin , & y acheter tout ce dont on avait
befoin. Ainfi, dans Mo f cou , une honnête abon-
dance fubfifta avec la Pejie : exemple frappant pour
les Villes que ce Fléau pourrait affliger par la mite.
II. Pareillement , dès qu'un Marchand voulait
tranfporter ailleurs des objets de commerce , s'ils
fortaient d'une Ville empeftée , fans aucune Pré-
caution , ils devaient immanquablement empefter
toutes celles où ils feraient vendus. Pour prévenir
un tel malheur , chaque Marchand était d'abord
obligé de fe tranfporter chez Vinfpecleur du Quar-
tier : celui-ci lui donnait , fur fa déclaration , un
Certificat qu'il n'y avait eu perfonne empeftée , ni
dans fa Mai/on , ni dans fa Boutique. Muni de ce
Certificat j il pouvait charger fes Marchandifes ^
êc les faire conduire au lieu de la Quarantaine.
S
474 Mémoire fur la Pejîe de Mofcoa^
C'était un vafte édifice, au fortir de la Ville ^ O'S
l'on vifitait tout ce qui était deftiné pour l'étranger ,
&■ où on l'expofait pendant quelque temps , aux
Fumigations ci-devant prefcrites. U Infpecleur de la
Quarantaine recevait , des mains du Marchand^
fon Certificat , & l'état de (qs marchandifes. Il
retenait le premier , & communiquait le fécond
au Médecin & au Chirurgien qui y réfidaient avec
lui , tant pour le vérifier , que pour aflîgner d'abord ,
pour chaque efpece de marchandife, une Chambre^
ou un Magajîn ^ fuivant la qualité & la quantité,
afin de les étendre , de manière à recevoir les Fw
migations. Dès que le Marchand avait expofé le
tout , pour lors on procédait à cette Opération j
félon les Règles que j'ai déjà rapportées , & con-
formément aux marchandifes. Si-tôt que le temps
des Fumigations était expiré , on ouvrait \ts Fenê-
tres , ôc fi c'était dans un Magajin _, on ouvrait les
Portes , & on expofait les marchandifes a ÏAir
libre , les unes pour Trois , les autres pour Quatre ,
Cinq ou Six jours , plus ou moins , fuivant leur
qualité. U Opération ôc iz Quarantaine Unie , on
formait des Ballots du tout , &: on les cachetait ,
4u Cachet de la Commiflion contre la Pefte , pour
que le Marchand ne pût ni les toucher, ni y ajouter,
jufqu'à ce qu'ils parvinfTent , fans avoir éprouvé
de mutation , à l'endroit deftiné , ôc toutes les opé-
rations de la Quarantaine étaient défignées dans le
Certificat. Ce Sceau était accompagné d'un Attejlat
4u Médecin ou du Chirurgien , qui détaillait toutes
les Précautions prifes , ôc garantiflait du danger.
Muni de ces Certificats , le Marchand pafTait par
toutes les Quarantaines , fans qu'on touchât à fes Bal-
lots^ ôc vendait par-tout fes marchandifes. Comme
par y Attejlat , on était affuré qu'elles étaient exemptes
Troljîemi Partie» I75'
(de tout Fènln peftilentiel , perfonne ne craignait de
les acheter.
Ce fut par ce Moyen que le Commerce de'
Mo/cou continua dans toutes fes branches , &
qu'aucune J^iiie ne fut empeftée , par la voie de
ùs marchandifes : grâces aux efforts de la Com-,
mijjion contre la Pejle, à qui l'Empire de Ruffie eft
redevable des Poudres Fumigativcs AntïpeJlïLentielksy
êc qui a fu , la première , les employer avec tant
d'avantage. Car il eft certain que cette première
découverte fut faite à Mofcou , &c qu'on n'avait
jamais exercé le Commerce pendant la Pejle j mais
qu'avec toutes ces Précautions , on l'exerça dans
cette Capitale fans aucun danger pour \qs autres
failles. Par ces Moyens , on y fut toujours , tant
dans l'abondance de vivres, que dans une facile
circulation du commerce. Bonheur dont on n'avait
joui nulle part auparavant, & qui peut-être même
avait été inconnu jufqu'à la Pejle de Mofcou. Ainfî
fut préfervé en particulier Saint-Pétersbourg ^ Ré-
fîdence de Notre Augufte Impératrice , centre
de toutes les Affaires & de la Correfpondance de
l'Etat. Combien de dépêches , de munitions de
guerre , de marchandifes mêmes , parvinrent de
Mofcou, pendant la Pefte, dans cette grande Fille _,
fans la moindre fuite facheufe , dans aucun endroit
de tout ce trajet ? Preuve de l'efficacité de toutes ces
Précautions , fans lefquelles Saint-Pétersbourg n'eûc
pas été à couvert du même Fléau.
Quant aux Marchandifes des autres failles fuf-
pectes , qui devaient être tranfportées à Mofcou ,
on prenait fur les lieux , les mêmes Précautions,
On les expofait à l'air j on les parfumait avant de les
emballer \ on fe muniffait également de Certificats^
qui vérifiaient ces Opérations, Une fois arrivées â
Z7^ Mémoire fur la Pejle de Mo/cou j
la Capitale , elles fubiiTaient toutes , la Quaran»
taine , & quelques autres Précautions , fuivant l'en-
droit d'où elles étaient apportées , pour ne laifîèr
aucun doute aux Citoyens., qui les recevaient enfuite,
fans crainte, dans leurs Magajins , c'eft-à-dire,
après que cette Capitale fut tout -à- fait délivrée
de la Pejle. Aulîi n'a-t-on vu nulle part , dans
l'Empire de Rulîie , renaître ce Fléau terrible , qui
a affligé tant d'autres Royaumes , Aqs Trois ou
Quatre ans , parce qu'on ignorait le Moyen de lui
oppofer des barrières infurmontables , ou de l'é-
touffer.
III. On ne pouvait naturellement refufer aux
Perfonnes la liberté qu'on accordait aux marchan-
difes. Car , fi le Gouvernement en agilfait ainiî,
combien d'inconvéniens pour les gens d'affaires ?
Mais comment peut-on fortir d'une Kille empeftée ,
& fe rendre à celle qui ne l'eft pas , fur-tout , s'il
fallait fe rendre à une ville comme Saint-Pétersbourg y
qui doit être abfolument garantie de la Pefie ? On
m.e dira , fans doute , qu'il ne faut permettre à per-
fonne d'y entrer. Pour accorder le libre exercice àts
voyages & en écarter le péril , dn avait donc aufïî
ufé de Précautions.
Un Citoyen de Mofcou avait-il deifein de fe
rendre à la Réiidence de Notre Augufte Impéra-
trice , dès-lors il devait avertir, de fon départ,
Vinfpecleur du Quartier j lui donner une lifte de
fes Domejliques , & de tout fon Equipage : lui
notifier , fi dans la maifon , qu'il habitait , il y avait
eu quelque Pcjiiféréj ou non : en cas qu'il yen
eût eu , fi les Quarante jours étaient écoulés , depuis
fa guérifon ou fa mort , & s'il n'y en avait pas
eu d'autres pendant tout le refte du temps j pour
Jors , Vinfpecleur venait j avec le Médecin ou le
Troijîcme Partie, 177
Chirurgien , vihrer î^s, alentours (/(:): s'ils fe trou-
vaient comme lui , en bonne fanté , il faifait à k
CommiJJlon contre la Pejîe , un Rapport qui le con-
firmait, & en même temps un Regijlre exad de
tout ce qu'il devait emporter : moyennant ce , il
pallait dans la Quarantaine, hors de la Ville ., o\l
il était entretenu fans avoir la moindre communi-
cation avec aucun Citoyen pendant Quln-^e jours (/).
Pendant ce temps , le Chirurgien de cette Quaran-
taine , expofait tout fon bagage , aux Fumigations ,
pendant Quatre jours, & le refte du temps à l'air
libre. La Quarantaine finie , tout était remballé
&z cacheté du Cachet de ladite Commilîion , fauf
les chofes qui devaient fervir à l'ufage journalier.
Les Voyageurs , en partant , recevaient un état de
leurs effets, ligné du Préjldent de la Commilfion i*) ,
&z un Billet de la Quarantaine , fcellé de fon Sceau.
Tout ce qui n'était point cacheté ni enregiftré dans
le Certificat j de quelqu'endroit qu'il" vînt , était
brûlé dans les autres Quarantaines fi.ir ce pafTage,
[k) Le Sexe a été vifité par une Sage-Femme appointée
exprès par la CommijJlon , pour une telle fonftion. Cette
Femme était inftruite de tous les Signes externes de la
Pefte , par lefquels eile pouvait la reconnaître , & avertir
dans rinftant le Médecin de la Quarantaine.
(/) Dans cette Quarantaine , il y avait un Chirurgien
& des Gardes , qui logeaient tous intérieurement fans jamais
fortir : le devoir du Premier était de faire les Fumigations^
& d'obferver la fanté des Pajfagers ; les autres , à prendre
garde que perfonne n'y entrât ni n'en fortît ; de plus , un
/kîédccin qui venait chaque jour , pour y faire une Infpe^iion
générale, conformément à tous les ordres de la Quaran^
laine,
{*) Voyez ci-deiïiis dans le xxix\ §. de la Première
Partie , pag. 104.
S iij
3.yt Mémoire fur la Pejle de Mojcou^
ôc le Propriétaire arrêté , au premier de cq5 en-
droits, jufqii'à ce qu'il y eût fubi la Quarantaine
la plus-rigoureufe ; mais fi ce Propriétaire n'avait
aucun Certificat qu'il eut tenu lui-même , autre part,
une Quarantaine félon toutes les Règles j il ne
pafTait jamais plus-loin.
Ainfi fut confervée la liberté du paffage aux
Voyageurs , quoiqu'on fît un peu de difficulté fur
cet Article ^ avec coxio. différence cependant , que
ceux qui venaient des Villes non-infeétées , n'étaient
point aulTi long - temps féqueftrés , que ceux qui
étaient partis du centre de la Contagion , & Saint-
Pétersbourg , malgré l'importation des Marchant
difes , & fur - tout à^s Munitions de guerre , n'en
reçut aucune atteinte ( m ).
IV. Toutes CQS Exportations fe font par terre ,
Se je ne parlerai point des Précautions qui exiftent
déjà dans chaque Royaume pour garantir \qs Li-
mites ^ ôc par où ne peut paffer aucun Voyageur _,
ni aucune Marchandije j fans y faire la Quaran-
taine , félon toutes les Règles ; mais je veux feu-
lement dire quelque chofe fur les objets des Impcrr-
talions , qui fe font par mer , & qui peuvent deve-
nir dangereufes. Elles doivent , par conféquent ,
être encore fubordonnées aux foins du Gouverne-
ment.
[m) Quand la Pejh ravagea Mofcou le plus-cruelIement ,
les Quarantaines étaient, dans ce temps, de Quatre femaines,
dans les différents endroits de ce paflàge ; après cela, elles
furent diminuées à Trois, enfuite à £)eux y enfin elles
furent rout-à-faic abolies. Voyez dans le Mémoire ou la
Description de la Perte, qui a régné dans l'Empire de
Ruffie , & fur-tout à Mofcou , &c. pag. ii8 , Article ^,
& pag. 134, où font inférées toutes les Dejcriptions les
plus-détaillées qui concernent ce fujet.
Troijîcmc Partie» i-jy
Qu'un T^aijfeau arrive dans quelque Port , de
donne le Signal qu'il porte des Pcjlïfcrés , doit-on
conclure de là que les Marchandifcs foient empeftées>
& dangereufes pour la Ville ? Faudrait-il qu'un tel
Vaijjeau fut brûlé avec toute fa cargaifon ? Ne^
peut-on trouver de moyen de le conferverentout?
C'eft un cas , fans doute, bien fcabreux , que de
déterminer , s'il faut conferver & les Marchandifes ,
dr le VaïjJ'eau ; cependant , il me femble qu'il eft
poiîible de conferver le tout , & voici comment.
li paraît qu'un parti fage & moins deftru6teur
ferait d'ordonner au Capitaine de s'éloigner , avec
fon Equipage , dans quelque coin écarté du Port,
ou de la Rade : d'en interdire l'approche aux autres
F'aiJJeaux , & de faire monter fur fon bord, un
Médecin ou un Chirurgien, qui faurait employer les
Précautions néceifaires , pour ne point devenir la
vidime de fon zèle , & de fon obéilTance. Ces
Précautions feront , d'engager les Rameurs de la
Chaloupe , de laver avec des brolfes , trempées
d.ans de l'eau de la mer , tous les endroits du
Vaijjeau , par où il doit pafTer , & qu'il doit tou-
cher de fes mains : s'il eft craintif, il peur encore
s'habiller , fe chauffer , & mettre des gants , de la
manière que j'ai prefcrite ci - deffus , aux Chirur-
giens & à tous ceux qui ferviront les Malades dans
les Hôpitaux peftiférés. En fe préparant ainfi , il
montera fur le Vaijjeau ; il queftionnera d'abord
le Capitaine ôc les Matelots fains , fans s'en appro-
cher de près , fur l'état où fe trouvent les Malades ,
fur la manière dont ceux-ci ont gagné la Pejie-y
il s'informera de leur nombre actuel , & de celui
des morts , ainii que de tous ceux qui feront encore
en fanté. Alors il s'adrefTera aux Malades , leur
demandera les Symptômes qu'ils éprouvent , ôc les
S iv
i8o Mémoire fur la. Pejle de Mofcou 3
Signes qu'ils portent , d'où il pourra conclure , s'ils»
peuvent fupporter la Maladie , ou non. Pour ceux
qu'il efpérera pouvoir la fupporter , il leur indi-
quera les Remèdes les plus-fimples ( n ). Tout ceci
doit fe palTerfans Contaclde^zn ni d'autre. Enfuite,
il donnera , à ceux qui font en fanté , les Liflruclions
nécelTaires fur la manière de fe conduire , relati-
vement aux Malades , & enfeignera à ceux qui font
Convalefcens , comment ils doivent les fervir & les
gouverner, tant pour les AUmens ^ que pour les
Remèdes , pour que ceux qui font encore exempts
de la Maladie , ne foient pas obligés de les fervir ,
èc par-là de s'empefter. Puis il repaiTera dans la
Chaloupe , qui le conduira à terre, où , pour éviter
la moindre crainte pour la Ville ^ on établira une
K^uarantaine , tant pour lui , que pour les Rameurs ,
tout le temps que leur fervice fera nécelTaire, ils
le rendront chaque jour , fuivant l'exigence des
cas, avec les VixtvaQS Précautions ^ jufqu'à l'extinc-
tion totale de la Maladie , pourvoyant , en ©utre ,
à la fubfiftance de tout X Equipage , félon que la
Ville lui fournira , avec les Précautions prefcrites.
Tout cela doit durer jufqu'au temps où tous les
Malades feront morts , ou auront tout-à-fait fur-
palfé la Pejle.
S'ils fe rétablifTent tous , à cette époque , V Equi-
page reftera fur le vailTeau encore , au moins Qua-
rante jours. Après que cette Quarantaine fera écou-
lée , & que perfonne d'eux n'aura été empefté ,
alors , on pourra être sûr que le Germe de la Pelle
eft détruit.
(«) Voyez ci-defïïis dans le xxvii% §. de la Première
Partie , n"*. i , li , m , i v & v.
Troijîeme Pardi. 18 1'
Dans ce laps de temps , le Capitaine fera tenu
de donner, au Gouvernement , un rapport circonf-
tancié , par lequel il déclarera en quelle Faille il
avait pris fa Cargaifon , ôc en quoi elle conlifte :
fi cette FiHe avait été infedée ou non : comment
la Pejle s'était déclarée parmi V Equipage , qui avait
été le premier empefté , & de quelle manière
il l'avait été , il c'était dans la même Ville .^ où il
avait pris fa Cargaifon , ou dans quelqu'autre de
fon palfage , ou fi fa Cargaifon n'en était pas la
fource. Tous cqs détails donneront aux Mimflres ,
la facilité de motiver leurs Ordonnances j qui au-
ront , ou n'auront pas Rapport à la Cargaifon.
Qu'un Vaiffeau eût pris fa Cargaifon dans une
Ville empeftée, <Sc qu'elle eût empefté V Equipage -^
dans ce cas , iî-tôt que la Quarantaine ferait finie ,
il ferait toujours indifpenfable de bien laver tout
l'intérieur du Vaijjeau , d'ouvrir les Portes du
Tillac , pour expofer la Cargaifon à l'air , fans
cependant la toucher , au moins pour Quin-^e jours ,
& de faire circuler VAir dans toutes les chambres ,
ou même les Parfumer j pour une plus - grande
sûreté { 0).
Quant à la Cargaifon même , tout ce qui peut
être plongé fera lavé , fi on le croit infeété : les
autres Marchandifes , qui ne feront point fufcep-
(o) En cas que tout le Monde fût péri de la Pe/ie, on
devrait alors chercher des VoLontalres , moyennant une fomme
d'argent, pour entreprendre cette affaire, en les prévenant
que , fi-tôt qu'ils le feraient acquittés de cette Commijjlon ,
ils devraient tenir une (Quarantaine exaûe; & dans un pareil
cas, on devrait abfolument nettoyer un tel Vaijjeau comme
un Hôpital peftiféré , & les Marchandifes , comme les
chofss qui portent la plus-grande quantité de Venin pefti-
lentiel.
xSi Mémoire fur la Pejle de Mo/cou j
tibles d'immeillon , feront d'abord parfumées ^
fuivantles ùegUs prefcrites , puis expofées auvent
durant la Quarantaine : après quoi tout ce qui avait
écé féqueftré, pourra fervir fuivant fa deftination 5
les Marchandïfes dans le commerce , fans la moin-*
dre crainte de communiquer hPeJle , Se le Vaijjeau
pourra fervir pour de nouvelles courfes , après que
fon intérieur aura été lavé & nettoyé avec la plus-
grande atterition. Au refte » le Médecin ou Chirur-
gien expédié pour un tel fervice , pourra chaque
fois ajouter , félon les circonftances , plusieurs autres
PrécautLL,ns , les plus - nécelTaires & les plus-con-
venrbles, pour chaque objet, enfaifant comparaifon»
de tout ce que j'ai donné pour le Nettoiement de
différentes chofes. Grand avantage , non-feulement
pour un Négociant qui , au Heu de voir dévorer fa
fortune par les flammes , la conferve , avec les
moyens de l'augmenter j mais encore pour ^Etat
en général , qui aurait perdu des fommes confîdé-
rables, que le Commerce lui procure, par des échan-
ges utiles avec les autres Nations.
Il ne me refte plus que cette Quejlion. Que faut-il
faire des Cadavres de ceux qui meurent dans le
port ou à la rade ? Faut-il les jetter à la mer , ou
les conduire à terre pour les enterrer ? Il me paraît
aifé d'y répondre.
En effet , un Cadavre jette à l'eau , peut devenir
la pâture de différents PoiJJons , ou bien être pouffé
fur \qs rivages , pour en fervir aux Chiens. Ces
PoLJjons , fervis fur une table , doivent-ils être une
nourriture bien faine ? Et les Chiens qui auront
touché un pareil Cadavre en le dévorant (/? ) , peu-
{p) Voyez un cas , à-peu-près femblable , dans Ma Lettre
Trolfieme Partie. 285
vent - ils être fûrement careffés par la main de leur
Maître ? Voilà au moins des doutes , fur lefquels
je ne conjedurerai pourtant pas que la Pejîe doive
abfolument renaître parmi les Habïtans • mais
qui doivent indifpenfablement , ce me femble ,
engager à un autre parti j c'eft-à-dire, qu'on inhume
chaque Cadavre.
Comme dans un Vaijfeau marchand , il n'y a
jamais grand nombre de Monde ^ par conféquent,
s'il s'y trouve Une , Deux , ou fuppofons Quatre
perfonnes mortes , dès qu'on aurait inftruit le
Médecin ou le Chirurgien , qui les doit viiiter le pre-
mier , & qui doit être dans la Quarantaine , de
la mort de quelqu'un , il s'y rendra incelfamment
d-ans fa Chaloupe , apportera un Cercueil , pour que
ceux de l'Equipage, qui auraient déjà, furmonté la
Pejle , y renferment ce Cadavre. Et , en cas qu'il
ne s'y trouve perfonne en état de l'y mettre , on
doit le faire faire par quelques autres perfonnes
hardies , & foudoyées par le Gouvernement , qui ,
avant de monter fur le Vaiffeau , s'habilleront de
la manière ci - deifus , prendront le Cadavre avec
quelques Crochets (q) , le mettront ainfi dans le
fur les Expériences des Friftions Glaciales pour la Guérifbn
de la Pefte, &c. imprimée à Paris, pag. 11 , note i. Notre
Auguste Souyeraine , ayant lu le Profpeiius de cet
Ouvrage , crJonna à S. E. le Prince de X^iafémsky , de
me communiquer , que dans le Gouveinement de /S^ibourg ,
une charogne à' Ours avait caufé une Maladie contagieufe,
dont moururent tous ceux qui avaient eu Contaéi à la Peau
de cet Ours , comme auÏÏî les Animaux qui burent de la
cuve , où cette Peau avait été préparée.
(^) Je puis alTurer avec toute la fermeté poflîble, que,
fi tous ceux qui doivent inhumer les Cadavres peftiférés,
prennent IssPrécauiions requifes, c'eft-à-dire, s'ils s'hab'illect
zS4 Mémoire fur la Pejlc de Mofcou 3
Cercueil , & le feront pafTer , bien cloué & cal-
feutré , dans la Chaloupe , fur la terre , au lieu
de la Sépulture , où on l'inhumera dans une fofTe
plus-profonde qu'à l'ordinaire. Après l'avoir inhu-
mé ainfi , les Fojfoyeurs fe rendront au lieu de la
Quarantaine , fans entrer dans la Ville ^ jufqu'à ce
que le temps vienne de nettoyer totalement le
Faijfeau même. Ce fera le moyen, félon moi, le
plus - raifonnable ôc le meilleur.
Avec toutes ces Précautions , on pourrait inhu-
mer chaque Cadavre peftiféré , fans avoir la moin-
dre crainte d'empefter la ville , parce que , fî
quelqu'un 6.QS Fojfoyeurs £q trouve empefté, comme
ils feront dans la Quarantaine , on fera pour lui la
même chofe que pour les autres ^ mais (i on prend
les Précautions avec la plus - grande attention , on
peut être sûr que perfonne ne s'empeftera , même
parmi les FoJJoyeurs.
d'une Rodingoie ou Surtout , trempé de vinaigre , s'ils ont tles
Gants trempés de vinaigre , s'ils fe Chauffent de la manière
ci-defTus , s'ils bouchent leur Ne-^ avec du coton trempe
de vinaigre, s'ils tiennent quelque racine, ou autre mafti-
catoire dans leur Bouche ^ je puis afTurer , dis-je, qu'ils ne
feront jamais empeftés , quand même ils prendraient chaque
Cadavre fans crochets, fur-tout dans le cas où ils n'en au-
raient pas un grand nombre à inhumer. Je prouve Mon
Affertion fur ce fujct , par les faits réels. Dans le temps
que la Pefte ravagea Mofcou , le Peuple inhumait clandef-
tinement les Cadavres peftiférés, dans fes maifons. Pour
qu'il ne reftât aucun doute pour la Ville , on les déterra
tous , & le nombre en monta jufqu'à un Mille. En prenant
ces Précautions , quoique Mille cadavres euffent été déter-
rés, perfonne de ceux qui les avaient exhumés ne fut em-
pefté. Voyez dans le xxxi*. §. de la Première Partie,
notes w & £-; ainfi que dans le Mémoire ou la Descrip-
tion de la Pefte , qui a régné dans l'Empire de Rufîîe,
& fur-tout à Mofcou, &c. pag, 138.
Troifumc Partk. i%^
§. XIV.
Me voici enfin parvenu à la fin de Mon Mé-
moire : une partie des faits qu'il contient fe font
paifé fous mes yeux, & j'ai fait moi-même, nombre
de fois , les Opérations qui y font décrites. Comme
la Pejie ne fe communique que j^ar le Contaci , on
voit le Fondement de la méthode que j'ai expofée
dans cette Dernière Partie ; comment on doitfe pré-
ferver , dans quelque lieu peftiféré que ce foit 5
Méthode d'ailleurs auiîi fimple que falutaire,&: dont
j'ai obfervé fi fouvent , avec plaifir , les effets inat-
tendus.
Il eft beaucoup d'autres Ouvrages , fur cette ma-
tière , écrits avec plus d'élégance , & remplis de
vues plus frappantes, en font-ils plus utiles ? Com-
bien d'alïèrtions hardies n'y trouve-t-on pas , for-
mellement démenties par la vérité ? Que de chofes
abfurdes atteftées avec art , fur-tout dans cqs écrits
qu'ont vu naître des Siècles reculés , enclins à la
crédulité , & à une efpece de fuperftition ? Je n'en
relèverai aucune , par refpeâ: pour les morts , &
par la crainte d'exciter l'animofité des vivants. Ce
que j'ai vu & obfervé, compcfe prefque feul, tout
l'enfemble de Ce Mémoire. J'en avais déjà fait la
matière de mes entretiens avec quelques Savans
de l'Europe , toujours avides d'approfondir des
objets nouveaux , ou peu communs, tels que la
Pejie , & j'avais banni de ces entretiens , toute
Hypothefe , pour ne parler que d'après l'obferva-
tion raifonnée & la pratique^ h' Accueil qu'ils ont
fait à mes expériences , & aux raifonnemens , dont
je les appuyais , m'a enhardi à les foumettre à
rimprelîion. Je ne fuis entré ni dans le dévelop-
î8<j Mémoire fur la Pejle de Mofcouj Sec:
pement des caufes , ni dans celui de certains phé-
nomènes qu'on croit accompagner la Contagion :
j'ai laifTé aux Médecins célèbres , le foin de fcruter
les unes , & au vulgaire , fa crédulité pour les
autres. Si je fuis defcendu à. quelques détails mi-
nutieux , qui rendent Mon lYavaii trop diffus ,
c'eft parce que, j'ai cru ne devoir rien omettre dans
une matière de cette importance , où la multipli-
cité des Malades force quelquefois le Peuple â
s'inftruire , & à fe préferver ou à fe guérir par lui-
même. Puiffe l'humanité en retirer tout l'avan-
tage que je défire, & Mes Illustres Confrères,
éprouver la fatisfadtion qu'ils ambitionnent dans
leurs recherches ! Je ferai aflez dédommagé de mes
peines , pour fentir renaître en moi l'ardeur d«.
nouveaux facrifices.
Fin de la troijieme & dernière Partie,
ERRA TA.
AG. 5, lignes 17, en Borîjlhenes , lifez ou Borzjlhenes.
7, 5, Nowogord-Wéliky , lifez Hovogorod-Véltkj»
13, 15, fuivanss , lifei Tuivants.
22, on doit à, l'inftanc , lifii on doit, à l'inftantj
14, 27, Tehouma, Bouon , lifez Tchouma Bouon.
33, 28, Atipeltilentiale, life^ Antipeftilentiale.
44, 22, è! Irtiche , lifez à'irtijche
33, des 29 au degré, lifei des 2$ au degré.
109 , 30 > aufli , lifei ainlî.
140, 3S j u > iifii une.
145 , 32, note/, lifei note u.
146, 33 , dans la II , lifei dans la HI.
34, note/, lifei note u,
l(Î4, 23, une. B, lifei une. femis.
167, 27 , dr. B, lifei dr. femis.
29, dr. B, lij'e^ dr. femis.
174, 31, dans le XV 1^. lifei dans le XIV*.
I94i 3 + , pag- i<S4. ^'/q pag. 187.^
218 , 12, civiles, &domcftiques,Zi/e;{civilesàdomeftîque4''
2.i6 , I î , Se je ne crois pas , lifei 5c je ne vois pas.
«yw— wrmiiiai.iiL]iAiLi[i-Ljlfiii..tj,iMyiiniiii i ,ii, ,iiiii.v.^».<w
APPROBATION.
T
J 'AI lu , par ordre ik Monfeigneur le Gartîe des Sceaux,
un Manufcrit ayant pour titre : ihémoire Jur L t'cficf de
Jllojcou, en 1771, p-zr M. D. Samoïlowitz : je n'y ai rien
trouvé qui m'ait paru pouvoir en empêcher i'impreflion.
A Paris, ce 14 Juin 1783.
Signé j CADET DE VAUX.
PRIVILEGE DU ROI.
1 -iO U I s , par la grâce de Dieu , Roi de France & de Navarre î
A nos amés &c féaux Confeillers , !es Gens cenans nos Cours de
Parlement, Maîtres des Requêtes o;dinaires de notre Hôtel , Grand-
Conleil, Prévôt de Paris, Êaillits, Sénéchaux, leurs Lieutenans-Ci-»
vils, Se autres nos Julticiers qu'il appartiendra; SALUT : Notre bien
amé le Ceur D. Samoïlowitz nous a fait expofet qu'il dé-
fîreroit faire imprimer & donner au Public un Ouvrage de fa
compolîtion , intitulé : Mémoire fur la Pejîe de Mofcou ; s'il nous
plaifûic lui accorder nos Lettres de Privilège à ce nécefTaire : A
CES CAUSES, voulant favorablement traiter l'Expofanc , noua
lui avons permis ôc permettons de faire imprimer ledit Ouvrage
autant de fois que bon lui fembleca, & de le vendre, faire vendre
par -tout notre Royaume. Voulons qu'il jouifle de l'effet du
préfent Privilège pour lui & fes hoirs à perpétuité , pourvu qu'il
ne le rétrocède à perfonne ; & fi cependant il jugeoit à propos
d'en faire une celïîon , l'acte qui la contiendra fera enregiftré en I»
Chambre Syndicale de Paris, à peme de nullité, tant du Privilège
que delà ceflicn, & alors parle tait feul de la ceflîon enregillrée ,
la durée du préfent Privilège fera réduite à celle de la vie de
l'Expofant , ou à celle de dix années , à compter de ce jour , fi
l'Expofant décède avant l'expiration defdites dix années. Le tout
conformément aux articles IV & V de l'Arrêt du Confeil , du 30
Août 1777 , portant Règlement fur la durée des Privilèges en
Librairie. Faifons defenfes à tous Imprimeurs , Libraires & autres
personnes Je quelque qualité &: condition qu'elles foient , l'en in-
troduire d'impreflion étrangère dans aucun lieu de notre obéifTancej
comme auffi d'imprimer ou faire imprimer, vendre , faire vendre,
débiter ni contrefaire ledit Ouvrage , fous quelque prétexte que
ce puifle être , fans la perraiffion exprefle &z par écrit dudit Ex~
pofans, ou de celui qui Je repréfentera, à peine de faille & de confif-
tation des Exemplaires contrefaîts, de fix mille livres d'amendé;
qui ne pourra être modérée , pour la première fois, de pareille
amende & de déchéance d'état en cas de récidive , & de tous
dépens , dommages & intérêts , conformément à l'Arrêt du Confeil
du 30 Août 1777, concernant les contrefaçons. A la charge que
ces préfentes feront enregiftrces tout au long fur le Rçgiftre de
la Communauté des Imprimeurs Se Libraires de Paris , dans trois
mois de- la date d'icelles ; que l'impreflion dudit Ouvrage fera faite
dans notre Royaume & non ailleurs , en bon papier & beaux
caraiSteres , conformément aux Réglemcns de la Librairie , à peine
de déchéance du préfent Privilège : qu'avant de l'expofer en
vente , le Manufcrit qui aura fervi de copie à l'impreffion dudic
Ouvrage , fera remis dans le même état où l'Approbation y aura
été donnée , es mains de notre très-cher & féal Chevalier , Garde
des Sceaux de France , le Sieur HUE DE Miromenil , Comman-
deur de nos Ordres ; qu'il en fera enfuite remis deux exemplaires
dans notre Bibliothèque publique , un dans celle de notre Château
du Louvre, & un dans celle de notre très-cher & féal Chevalier,
Chancelier de France le Sieur DE Maupeotj : & un dans celle
dudit Sieur HuE DE MlRuMENlL, le tout à peine de nullité des
Préfentes. Du contenu defquellcs vous mandons Se enjoignons de
faire jouir ledit Expofant &: fes hoirs , pleinement & paifi-
blement , fans fouffrir qu'il leur foit fait aucun trouble ou em-
pêchement. Voulons que la copie des Préfentes, qui fera imprimée
tout au long au commencement ou à la fin dudit Ouvrage , foie
tenue pour duement fignifiée , &c qu'aux copies coUationnées par
l'un de nos amés & féaux Confeillers-Secrétaires , foi foit ajoutée
comme à l'original. Conmiandons au premier notre Huiflier ou Ser-
gent fur ce requis, de faire pour l'exécution d'icelles tous Ades
requis & néceflaires, fans demander autre permiflîon , & nonobftant
clameur de Haro, Chartres Normandes, & Lettres à ce contraires :
car tel eft notre plaifir. Donné à Paris le feizieme jour de Juillcc
l'an de grâce mil fept cent quatre-vingt-trois , & de notre Règne
le huitième. Par le Roi , en fon Confeil,
Signé, L E B E G U E.
"Reglfirê fur le Regtjîre XXI de la Chambre Royale & Syndicale
des Libraires & Imprimeurs de Paris, N°. 296^5, fol. 512, con~
formément aux difpojitions énoncées dans le préfent Privilège , & à
la charge de remettre a ladite Chambre les huit Exemplaires prefi
crits par V article CVIII- du Règlement de 17^3. A Paris, ce îz
Juillet 1783.
LE CLERC, Syndic.
De l'Imprimerie de P. D. COUTURIER,
Quai des Auguftins , près l'Eglife , au Coq-